Le Fly Case – Entretien

31/05/2011

Julien du blog Le Fly Case m’a longuement interviewé, et vient de publier l’article sous le titre « Entretien : Christophe Monier (The Micronauts) ». Voici le texte que je lui ai renvoyé après relecture :

— Bonjour Christophe ! Pourrais-tu commencer par nous raconter comment s’est déroulée ta rencontre avec la musique ?

J’ai mon premier choc esthétique à 4 ans, lorsque la maîtresse à l’école maternelle nous fait écouter « L’Oiseau de feu » de Stravinsky. Je le retrouve dans la discothèque de mes parents (composée principalement de musique classique et de quelques valeurs sûres de la chanson francophone comme Brassens, Brel ou Gainsbourg), que je me mets ensuite à parcourir. Je deviens obnubilé par la musique ; j’essaye de retrouver les mélodies que j’aime sur le piano de ma mère. C’est comme ça que je prends conscience de ma vocation musicale. Puis je découvre le rock avec les copains ou en écoutant la radio.

Mes parents sont issus d’un milieu modeste, de tradition protestante du côté de ma mère, où la culture a toujours été valorisée. C’est ainsi qu’elle m’inscrit d’autorité au conservatoire municipal de Colombes (la ville où nous habitons, en pleine banlieue rouge) pour apprendre le piano classique. L’enseignement trop scolaire me saoule rapidement. J’essaye encore la guitare classique, puis j’obtiens qu’elle m’inscrive à la MJC locale [Maison des Jeunes et de la Culture, N.D.L.R.], à l’ambiance plus détendue, pour apprendre la guitare d’accompagnement et la guitare jazz.

Vers 13-14 ans, je tente de monter mes premiers groupes. On fait du rock avec une boîte à rythmes ; c’est l’époque post-punk (enfin bon, on était des banlieusards donc on ne savait pas trop !) (rires). Je rachète à un de mes camarades ma première boîte à rythme, une Roland TR-606 (conçue pour accompagner la fameuse Bassline TB-303, avec laquelle Phuture inventera l’acid house).

En 1982, dans le cadre d’un voyage linguistique, j’ai la chance de rester 3 semaines dans une famille à Washington, puis de passer quelques jours à Boston et à New York. Je rapporte le maxi de « Planet Rock » d’Afrikaa Bambaataa. Juste après commence la folie Grand Master Flash avec « The Message ». Je trouve à la Fnac deux maxis sortis sur Celluloid, Phase II « The Roxy » et Fab 5 Freddy « Une Sale Histoire », qui figureront en bonne place sur la compil CD et triple vinyle « Celluloid – Why Is It Fresh? The Electro Years », que je ferai 16 ans plus tard pour Distance !

(Il s’agit des débuts discographiques très électroniques du hip hop, vite renommé electric boogie puis freestyle — l’appellation electro funk étant d’origine européenne. On y entend de nombreuses sonorités qui seront reprises dans l’acid house et la techno. Un morceau emblématique du freestyle, « Let the Music Play » de Shannon en 1983, serait le 1er disque américain dont la ligne de basse est jouée avec une TB-303. À Los Angeles, où débutent alors Ice-T et Dr. Dre, les producteurs utilisent aussi beaucoup la TB. À Miami le freestyle deviendra Miami bass, booty bass, et beaucoup plus tard… Crunk. La Miami bass s’exporte au Brésil et donne naissance au baile funk. Un dérivé du freestyle est inventé par les latinos, le latin hip hop, scène d’où est issue Madonna. À Detroit, Juan Atkins commence par le freestyle — Cybotron, Channel One — avant d’inventer la techno avec ses potes Derrick May, Kevin Saunderson et quelques autres. Les tempos s’accéléreront quelques années après pour donner naissance à la ghettotech, à la ghetto house et plus récemment à la juke.)

En tant que fan de science-fiction, cette musique futuriste à base de synthés, de séquenceurs et de boîtes à rythmes m’attire particulièrement, comme j’ai été attiré quelques années auparavant par Kraftwerk, Jean-Michel Jarre ou Space Art. Au milieu des années 80 je fais Olga Volga, un duo techno pop (aujourd’hui on dirait electro rock) avec Christophe Conte que j’ai rencontré en fac d’arts (il est maintenant journaliste au magazine Les Inrockuptibles). Nous faisons du rock synthétique en français ou en anglais. Il écrit les paroles et chante, je m’occupe de la partie instrumentale (guitare, clavier, boîte à rythme). C’est comme ça que je rencontrerai Patrick Vidal [chanteur et DJ français, N.D.L.R.], Christophe lui ayant demandé de produire nos morceaux.

Entre-temps, ma famille déménage à Paris, cité des Olympiades dans le 13e. C’est un ensemble d’une cinquantaine de tours et de barres qui deviendra le premier quartier câblé de Paris (la rentabilité du nouveau réseau est a priori assurée grâce à la forte densité de population, dont de nombreux immigrés intéressés par les chaînes de leurs pays d’origine — c’est là que se trouve le Chinatown parisien). Dans le bouquet de chaînes : MTV Europe, basée à Londres, qui me permet de découvrir fin 87-début 88 les premiers clips d’un nouveau style qui vient de débarquer en Europe : la house music. Ce sont d’ailleurs plutôt les variantes anglaises qui sont diffusées : MARRS (sur 4AD), S’Express (le projet de Mark Moore), Coldcut, Yazz, etc.

Jamais les graves n’ont été autant mis en avant dans la musique (basses et grosses caisses synthétiques). J’achète des compils en import US, un peu à l’aveuglette, en décodant les pochettes, et je sors beaucoup, notamment avec mon pote Pascal (futur DJ Pascal R avec qui je ferai le duo Impulsion). Un jour en écumant les bacs de la Fnac Forum, nous tombons sur un double album, la compil « Acid Trax Volume 2 ». Pascal l’achète et nous filons l’écouter chez moi. C’est de l’acid house de Chicago, la vraie, et c’est la grosse claque, un changement de paradigme. J’ai l’impression d’entendre la musique que j’attends depuis toujours, qui mélange la froideur machinique de la techno pop européenne, le groove sophistiqué de la musique noire américaine, les dissonances abstraites des musiques expérimentales. Le résultat est complètement nouveau et avant-gardiste. Il y avait déjà eu pas mal de musique synthétique orientée dancefloor. Mais à quelques exceptions près, je trouvais toujours les rythmiques trop rigides et surchargés, et le son trop petit et froid. Là, l’équilibre était atteint et la sauce prenait.

Malheureusement la France rejette et méprise cette musique. Les médias parlent de mode oubliée dans 6 mois, de « disco pour PD anglais », de musique de drogués, voire de musique de nazis… Heureusement, au milieu de cet océan de haine franchouillarde, il y a les chroniques de disques de Didier Lestrade dans Libération (il en a réunie une bonne partie dans son livre « Chroniques du dance floor » paru l’année dernière).

— Comment s’est faite ton insertion dans le milieu professionnel de la musique ?

J’étais étudiant à Paris I Panthéon-Sorbonne en double cursus : Sciences Éco d’une part, Arts Plastiques option Arts Audiovisuels d’autre part. Mais c’est la musique que j’ai en tête. À 21 ans, une maîtrise d’éco et un Deug d’arts plastiques en poche, je décide de stopper mes études et de travailler pour m’acheter du matos.

Après quelques petits boulots (agent d’accueil, gardien de nuit, vigile !), je trouve un poste d’assistant attaché de presse chez Barclay (un label de la major PolyGram — aujourd’hui Universal). C’est l’envers du décor de l’industrie musicale et j’aime pas trop. Copinage, complaisance, beaucoup de disques médiocres qui sortent on se demande pourquoi. Un monde déconnecté de la rue et des dernières tendances musicales, qui cherche à provoquer des engouements artificiels par la pub, le marketing, l’image. Exactement ce que rejettent les artistes « faceless » de la musique électronique des débuts.

Grâce aux accords interne du groupe PolyGram, Barclay a les droits pour la France du label anglais FFRR, dirigé par Pete Tong. Il s’agit d’un riche catalogue house et techno où on trouve notamment « Rock To The Beat » de Reese & Santonio (un des projets de Kevin Saunderson) et « French Kiss » de Lil’ Louis (un grand DJ et producteur de Chicago). Les gens de Barclay ne captent rien. Ils font le service minimum et ce sont les mauvaises copies européennes que sortent les autres labels qui percent en France. Évidemment ce n’est pas ça qui va améliorer la mauvaise image qu’ont les Français de la house et de la techno, confondues avec la dance commerciale.

Mon salaire me permet d’acheter mon premier sampler, un Akai S950, qui vient compléter mon unique synthé, un Roland JX-10. J’arrive enfin à obtenir un son plus pro. Après 2 ans chez Barclay, un licenciement économique me donne l’occasion de me lancer en tant que musicien professionnel.

Entre-temps Patrick Vidal et moi, nous avons formé le duo Discotique qui mélange house et rock. Patrick me fait découvrir la disco underground, la vraie, celle qui commence avec le Philadelphia sound [style de musique soul originaire de Philadelphie, N.D.L.R.] et sa caisse claire syncopée — source d’inspiration majeure de la house de Chicago —, celle qui explose à New York avec les divas disco et les labels Salsoul, West End et Prelude, sur-samplée par la house new-yorkaise, italienne et anglaise. Celle aussi qui est jouée par Larry Levan au Paradise Garage, qui donnera son nom au style musical « garage ». C’est avec Discotique que je sors mon tout premier disque, sur Rave Age Records, le label de Manu Casana, un ancien punk alternatif qui organisait les premières raves en France. C’est aussi le tout premier disque du label. Le disque, qui mélange house, rock et breakbeat, ne marche pas (rires).

En 1992, je participe sous mon pseudo Widowsky à l’aventure du fanzine eDEN, créé avec une bande de potes ravers (Christophe Vix, futur directeur d’antenne à Radio FG, Michaël Amzalag, futur graphiste star de l’agence M/M Paris, les DJ et producteurs Tom & Jerry Bouthier, les organisatrices de raves Adelaide Dugdale, Spider, BeatAttitude, etc.). On veut défendre house et techno métissées et uplifting, contre les tendances héroïnomanes et dépressives de certaines raves.

Au format A6 qui rentre facilement dans les poches, on le vend à la criée dans les raves et les quelques clubs qui nous acceptent (notamment au Rex Club lors des soirées Wake Up Paris organisées par Laurent Garnier et Éric Morand). On est un peu dilettante et ne sortiront que 7 numéros (dont un nº double), entre mai 92 et mai 94.

Nous commençons l’ambitieux nº 8 qui se veut le point final de l’aventure eDEN en forme d’apothéose : un état des lieux de la scène house française naissante, qui ne s’appelle pas encore French touch, avec interviews et compilation CD en cadeau. Le track listing est décidé et la compilation masterisée. On a eu du flair et les futurs grands noms de la French touch sont représentés, par des inédits ou des versions inédites : Daft Punk, Motorbass, Dimitri From Paris, Erik Rug… Sans oublier la « famille » : Patrick Vidal, les Bouthiers, Impulsion, The Micronauts…

Comme d’hab les choses traînent un peu ; nous vaquons à nos occupations de plus en plus prenantes. Le temps que tout soit prêt, le buzz French touch a sévèrement grossi et notre distributeur (Média 7) est devenu trop gourmand. Il veut transformer en sortie standard ce qui ne devait être qu’une opé d’autopromotion de la scène locale basée sur l’échange et vendue à prix coûtant (les artistes avaient eu la classe de nous filer les morceaux gratis, à condition bien sûr de ne pas faire d’argent sur leur dos). Le changement d’avis du distrib rend la chose impossible. Finalement le numéro et le CD censé l’accompagner ne seront jamais fabriqués. Au moins grâce à internet, les textes sont aujourd’hui disponibles.

— Comment as-tu fait la rencontre de George Issakidis avec qui tu commenceras le projet The Micronauts ?

George avait rencontré [Christophe] Vix aux soirées Wake Up Paris et ils avaient sympathisé. Il propose de collaborer au fanzine en faisant quelques petites chroniques de disques ou des traductions d’articles (il est canadien anglophone d’origine grecque). Il en écrira quelques-unes pour les nº 7 et 8. Vix nous présente peu après.

À l’époque George se cherche encore. Il ne loupe pas un numéro de The Face ou d’i-D [magazines de style, dédiés à la mode et aux nouvelles tendances, N.D.L.R.]. C’est en voyant dans i-D la photo d’une TB-303 prise par Wolfgang Tillmans [photographe et artiste contemporain, N.D.L.R.] qu’il a un flash et qu’il en achète une.

C’était une machine rare et chère, disponible uniquement sur le marché de l’occasion. Comme il n’a jamais fait de musique, il me demande de lui montrer comment s’en servir. J’incorpore d’abord sa TB à quelques morceaux d’Impulsion (mon projet hard house avec DJ Pascal R) et de Nature (mon projet deep house en solo). Puis je commence un morceau acid où sa TB joue le rôle central. Entre-temps il s’est acheté plus de matos, notamment un JD-800 (synthé Roland) et une Yamaha ProMix 01 (la première table de mixage numérique abordable). C’est l’occasion de les tester. Ces séances donneront « Get Funky Get Down », d’après le sample de la voix d’une de mes copines utilisé tout le long. Le morceau plaît spontanément. Rapidement on enchaîne avec « The Jazz » et « The Jam ».

— Pourquoi avoir choisi ce nom « The Micronauts » ?

On s’était trouvé un goût commun pour la science-fiction. Gamin, j’étais fan d’une série de figurines articulées appelées The Micronauts (jouets américains adaptés des Microman japonais). C’était des petits robots censés évoluer dans le monde des particules subatomiques. Ils étaient assez durs à trouver en France. Un comics Marvel bien tripant en avait été tiré, que j’avais découvert à l’occasion d’un voyage scolaire en Angleterre. George connaissait les B.D. et avait lui aussi bien accroché. Je me souviens d’avoir l’idée du nom The Micronauts dans un taxi qui nous emmenait au Queen pour une soirée Respect ; le nom est immédiatement adopté.

— Comment s’est développé le projet The Micronauts ?

Nous envoyons quelques cassettes avec Get Funky Get Down, The Jazz et The Jam à une poignée de labels anglais et allemands, dont Clear, un label hype de l’époque. Nous n’obtenons aucune réponse. Six mois plus tard, un certain Chris Coghlan nous contacte : Il est intéressé. C’est le D.A. [Directeur Artistique d’une maison de disques, N.D.L.R.] de Phono, un sous-label nouvellement créé de Vinyl Solution, où débute Matthew Herbert. Nous allons à Londres les rencontrer.

Coghlan et Herbert nous racontent comment ils sont tombés sur notre cassette : un jour qu’ils sont dans le bureau de Hal Udell, le D.A. de Clear (Herbert sortait des tracks electronica sur Clear sous le nom Doctor Rockit), celui-ci se plaint de recevoir des tonnes de démos merdiques. Comme exemple de truc bien pourri, il leur fait écouter notre cassette… Coghlan et Herbert se regardent avec des yeux ronds, lui disent qu’ils trouvent ça mortel et récupèrent la bande.

Coghlan veut d’abord sortir « The Jazz » et « The Jam ». Mais j’ai proposé entre-temps ces morceaux à Loaded, un label de Brighton avec qui je suis en contact grâce à Impulsion (on y a déjà sorti le maxi « Big Muff π »), qui les a pris. C’est à peu près à ce moment que Loaded crée le sous-label Skint, dont Norman Cook sera le pilier avec son projet Fatboy Slim. Je sortirai aussi sur Loaded un autre maxi d’Impulsion, « Rock That House Musiq », l’unique maxi de The Eurostars, mon projet avec Tom Bouthier, et un remix par Impulsion d’un morceau de Pizzaman.

Pour le maxi sur Phono, il ne reste donc que « Get Funky Get Down » ; pas suffisant pour le remplir. Par chance, on vient d’en récupérer un remix par les Daft Punk… Ils avaient entendu le track lors de la rave « Luv You » organisée par Greg Gautier dans un gymnase au bord du canal St-Martin [le 28 mai 1994, N.D.L.R.]. J’y faisais un live qui mélangeait tous mes projets, annoncé sur le flyer en tant que « Nature futuring (sic) Impulsion, Discotique, George Issakidis ». Pascal et Patrick étaient donc eux aussi de la partie.

Dans le lineup : les Daft. On les croise souvent dans les soirées. Ça ne fait pas très longtemps qu’ils ont arrêté leur groupe de rock, Darlin’, et leur 1er maxi, « The New Wave », est sorti un mois plus tôt sur Soma. Ils trippent bien sur l’aspect radical et nouveau du concert : 4 gars qui balancent du gros son en hochant la tête en rythme, sans un regard pour le public, planqués derrière leur barrière de machines. Ils viennent nous voir à la fin et nous proposent de remixer le « morceau acid » ; c’est « Get Funky Get Down ». Et ça sera le tout premier « Daft Punk Remix » !

Il nous manque encore un track pour compléter le maxi. Le rendez-vous gravure à The Exchange [studio de mastering à Londres, N.D.L.R.] et les billets d’Eurostar sont déjà pris. On a une semaine pour faire « Back To The Bioship », un challenge pour moi qui passe rarement moins d’un mois sur un morceau ! Je me vois encore appuyer sur le bouton stop du DAT [enregistreur audionumérique sur bande magnétique, N.D.L.R.], attraper la cassette et courir vers le métro sans prendre le temps d’éteindre les machines, pour ne pas arriver en retard à la gare ! Le disque sortira au début de l’année suivante, en 1996.

Peu après la sortie du maxi sur Loaded, les Chemical Brothers passent à Radio FG. George est prévenu et passe leur filer un exemplaire du maxi. Il est très fan de leur 1res prod et remixes qu’il m’a faits découvrir ; moi aussi du coup. Un an après les Chems nous contactent pour nous demander de remixer « Block Rockin’ Beats », 1er extrait de leur deuxième album « Dig Your Own Hole ».

Ils nous apprennent qu’ils n’ont pas arrêté de jouer « The Jazz », devenu un des titres phares de leurs DJ sets. Ils l’incluront d’ailleurs, avec notre remix de « Block Rockin’ Beats », à leur compil mixée, « Brothers Gonna Work It Out ». Ils jouaient également tout le temps « Higher (Hard Instrumental) » d’Impulsion. Ils en ont fait leur propre edit qu’ils ont mis sur quelques DJ mixes qui ont beaucoup tourné, en pirate (le morceau d’Impulsion étant parfois renommé « Clenched Fist ») ou en CD promo officiels.

C’est ainsi qu’on se retrouvera à faire la 1re partie de leur concert, une fois à La Cigale le 20 juin 1999 et une seconde fois à la Brixton Academy le 2 décembre 1999 (anecdote : Richard James alias Aphex Twin est dans la salle, venu en simple spectateur).

Les Chems veulent nous signer sur Freestyle Dust (leur label au sein de Virgin UK, sur lequel ils sortent leurs disques). Mais dans la mesure où ce n’est pas un vrai label indé — c’est juste une étiquette au sein d’une major — et où il n’y a qu’eux qui y sortent des disques, nous préférons signer avec Science. C’est un autre label de Virgin UK, créé par Steve Brown, qui se trouve être également le D.A. de Freestyle Dust. Simplement son image n’est pas liée à un groupe ou à un style en particulier. En plus le nom est hyper classe et on est en bonne compagnie : nos « labelmates » sont Photek, Source Direct et Stacey Pullen ! (rires)

On sortira sur Science un maxi (« The Jag ») et un mini-album (« Bleep To Bleep »). Les critiques sont enthousiastes et le buzz énorme. Mais les disques ne se vendent pas. Virgin c’est aussi le label des Spice Girls, gros carton mondial de l’époque. Vendre des caisses de disques aux grandes surfaces, ils savent faire. Moins quand c’est trop pointu ou trop spé : ils n’ont pas les bons réseaux. Comme nos disques leur ont quand même coûté un peu d’argent, en avance, frais promo et vidéo, la pression de la hiérarchie sur notre D.A. est intense, même s’il n’en laisse rien paraître. Les relations croisées entre Virgin, notre avocat-manager, et au sein du groupe se dégradent. Finalement, George quitte le groupe dans le courant de l’année 2000 et Virgin rend le contrat.

— Pourrais-tu me parler de ton label, Micronautics ?

J’ai créé Micronautics en 2003 pour sortir ma musique en toute indépendance ; c’est un retour aux sources et aux fondamentaux de la scène électronique. Malgré la reconnaissance critique et les rentrées d’argent, je n’étais pas très heureux pendant cette 2e moitié des 90s. Je menais de front deux projets, signés sur deux majors différentes (Impulsion avait atterri sur Sony). J’étais amené à passer beaucoup de temps avec des gens inintéressants ou à faire des choses fastidieuses. Trop reposait sur mes épaules et ma vie privée en subissait les conséquences. J’avais besoin de revenir à plus de simplicité et d’authenticité.

Je trouve un distributeur, Vénus, avec un réseau qui me correspond, techno et électronique plutôt que French touch ou commercial. Ils bossent avec une usine de gravure et de pressage hollandaise impeccable. Je fais 3 maxis avec eux et ça se passe super bien. Un titre du 1er maxi, « High Rise » est matraqué et playlisté par les plus grand DJs techno : Sven Väth, Dave Clarke, Chris Liebing, Fergie, Andrew Weatherall, Michel De Hey, etc. Richie Hawtin veut utiliser un autre track (« Sinecitta ») pour une de ses compils de boucles mixées « Closer To The Edit ». Trop beau pour durer : c’est le début de la fin pour le marché du disque et Vénus fait faillite en 2005, comme beaucoup de distributeurs à la même période. Un des gars de Vénus part chez Cyber Production créer Syncrophone Distribution et je le suis un temps. Mais la magie n’opère plus.

— Comment s’est faite ta signature sur Citizen Records ?

Pendant l’été 2006, alors que je suis sur un rocher à Cassis en train de dorer au soleil, je reçois un coup de fil de Fred Gien, D.A. de Citizen Records (le label de Vitalic) et ex-programmateur de L’An-Fer (mythique club Dijonnais). Il voudrait sortir une compilation de la totalité des prods et remixes sortis sous le nom The Micronauts. Ça fait beaucoup et ça va être compliqué d’avoir tous les droits. Il y a aussi un problème de cohérence. Comme je déteste me répéter, mon son a beaucoup évolué au fil des ans. Et j’ai pas trop envie de mélanger les Micronauts duo des années 90 avec les années 2000 où je suis en solo.

Finalement ça sera un double CD en deux parties bien distinctes : « Damaging Consent », un nouvel album qui reprend le meilleur des singles sortis sur Micronautics, plus des nouveaux morceaux, et « A Remixes Retrospective », une compilation de tous les remixes estampillés The Micronauts. Mon seul regret est qu’on n’ait pas réussi à obtenir les droits du remix de « Hollywood » de Madonna que j’avais fait en 2003 (ils n’ont pas répondu). À la place il y a une version instrumentale qui ne garde aucun des éléments de Madonna : « Bollywood » (bon, en fait le vrai remix est offert en bonus track quand on achète toute la compil de remixes sur Bandcamp… Mais chut ! Faut pas le dire).

— Peux-tu me parler des soirées Rituel et Cérémonie auxquelles tu participes ?

En fait Rituel Cérémonie est un collectif d’organisation de soirées et de production musicale qui réuni les Loony Wise Men, Vice Experience et moi.

Nous sommes une bande d’activistes de la musique de danse électronique, dont la rencontre s’est faite grâce à Citizen (Thomas Regnault des Loony et Fred Vice y ont été stagiaires ; Tomass Further, l’autre moitié de Vice Experience et notre graphiste attitré, est aussi le graphiste de Citizen). Nous nous inspirons des expériences anglaises ou allemandes, en restant proches des racines, de la rue et du public, quitte à multiplier les soirées dans les bars, en toute simplicité. Notre 1re grosse soirée club a eu lieu le 29 avril dernier au Batofar, avec notamment Cosmo Vitelli en DJ. Nous soutenons une musique plus exigeante et plus profonde que ce que permettent les formats courts et pop qui ont dominé les années 2000. Après une décennie de régression post 9/11 et de gigotements rock, il est temps de se réapprendre la danse et la transe, et d’aller à nouveau vers l’avant !

— Exerces-tu une autre activité mis à part la production musicale ?

Ces derniers temps, j’ai fait l’ingé-son de mixage ou de mastering pour Bosco, Society Of Silence et pas mal d’artistes Citizen comme John Lord Fonda, et un peu de réal pour Diplomatic Shit et Paris, deux groupes electro rock avec Nicolas Ker [de Poni Hoax, N.D.L.R.] au chant.

— Quelle est ton actualité ?

Pas mal de trucs. Il y a un titre que j’ai réalisé pour Paris qui sort bientôt : « Shifting Drifting World (The Micronauts Rework) ». Je mets aussi petit à petit mon back catalogue en vente sur mon magasin en ligne. Et surtout j’ai plein de disques à terminer : Rituel dont on a parlé, un nouvel EP pour Citizen avec les Bosco et un nouvel album…

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