Archive for June, 2011

Every Day A Great Song

30/06/2011

The Micronauts – Reaction video, directed by Danakil (Basic Productions), posted today on Every Day A Great Song:

Great Songs + Awesome Visuals. Every day, discover new and exciting music. We post a variety of rock, electro and inde songs with awesome video clips.

Il faut déconstruire l’hétérosexisme

29/06/2011

Carine Favier, présidente du Planning familial, et Louis-Georges Tin, président du comité Idaho, dans Libération du jeudi 23 juin 2011 :

Mouvements féministes et mouvements homosexuels ne sont pas parallèles ou convergents, c’est une seule et même cause. Être féministe, c’est nécessairement être contre l’homophobie ; militer contre l’homophobie, c’est nécessairement militer contre le sexisme. Cette nécessité n’a pourtant pas toujours été comprise. Les premiers mouvements homosexuels se sont constitués sur une base viriliste, peu favorable à l’égalité des sexes ; les mouvements féministes n’ont pas toujours intégré les problématiques lesbiennes. Pourtant, les uns et les autres connaissent bien leur adversaire unique : l’ordre social inégalitaire dans lequel nous vivons, qui articule l’inégalité des sexes à l’inégalité des sexualités. Quel rapport y a-t-il entre sexisme et homophobie ? L’un et l’autre sont des sous-produits d’une réalité moins connue, l’hétérosexisme. Le concept ne date pourtant pas d’aujourd’hui. C’est en quelque sorte la « Pensée straight » dont parle Monique Wittig, ou la « Contrainte à l’hétérosexualité », critiquée par Adrienne Rich.

Principe de vision et division du monde social, l’hétérosexisme repose sur l’illusion selon laquelle l’homme serait fait pour la femme et, surtout, la femme faite pour l’homme. L’idéologie de l’inégalité des sexes et des sexualités se voit ainsi justifiée par l’hétérosexualité, qui détiendrait le monopole de la sexualité légitime. Le coût et les effets sociaux de cette mécanique ne sauraient être sous-estimés. Cette double injonction à la conjugalité et à la parentalité constitue un système de pensée articulé, quadrillage de l’espace social qui laisse dans ses marges stigmatisées les homosexuels, hommes et femmes, fussent-ils en couple, même (surtout) avec enfants, mais aussi les célibataires, les « filles mères », les divorcés, les couples non mariés ou sans enfants, tous ceux qui semblent ne pas ratifier l’ordre du couple et de la filiation biologique, et qui apparaissent alors comme des ferments de désordre et de contestation sociale. L’hétérosexisme est donc une police des genres destinée à rappeler à l’ordre symbolique les individus, quels que soient leur sexe ou leur orientation sexuelle.

Mais une idéologie si lourde et si coûteuse ne pourrait se perpétuer si les individus n’y voyaient un avantage. Quel est-il donc ? De fait, l’hétérosexisme garantit à l’individu masculin qui y consent la maîtrise du monde social, à condition qu’il prouve, dès son plus jeune âge, et toute sa vie durant, qu’il n’est ni un bébé, ni une fille, ni un « pédé » — démonstration exigeante, coûteuse et usante à la longue. Pour la femme, cette société hétérosexiste où elle se voit désirée, courtisée, mais aussi bien contrôlée et dominée, semble promettre le bonheur rassurant d’une vie de famille, dans un cadre où la « complémentarité » des sexes s’accorderait avec l’égalité des chances — le problème est que souvent le monde déroge à cette fable. Quoi qu’il en soit, les femmes sont entretenues dans l’idée que leur douceur les destine naturellement au service de l’homme et de la famille ; les hommes sont confortés dans le sentiment que la femme leur est naturellement due, selon l’ordre des choses.

Cette conviction justifie aussi confusément et a priori les agressions et harcèlements sexuels de toutes sortes, perpétrés parfois en toute quiétude, voire dans un esprit de relative légitimité, dans lequel on pourrait voir une sorte de naïveté, bien entendu intolérable. C’est que le culte de la puissance physique et sexuelle, inhérent à la constitution de l’identité masculine, telle qu’elle se conçoit dans nos sociétés, tend à valoriser et donc à favoriser les démonstrations de force, si brutales soient-elles. Cela permet de comprendre la corrélation remarquable entre violence et masculinité, les violences physiques, sexuelles ou non, étant très majoritairement le fait d’individus mâles, conditionnés par le masculinisme ambiant.

L’hétérosexisme se trouve donc à la racine de l’homophobie, du sexisme, mais, également, quoique de façon moins visible, à la racine de nombreux actes de violences, dont les liens avec cette culture de l’identité masculine et de la force virile n’apparaissent pas à première vue. Cela pourrait expliquer que les hommes les plus violents soient souvent les plus sexistes, misogynes et homophobes. Dans cette perspective, le combat contre l’hétérosexisme, dont le coût social est si élevé, apparaîtra sans doute comme une priorité publique. Il faut déconstruire cette logique de primauté de genre et de sexe, qui se déploie dans la société au détriment des homosexuels, des femmes, a fortiori des femmes homosexuelles, mais au détriment aussi des hommes hétérosexuels, souvent dominés eux-mêmes par leur propre domination. Le « contrat social hétérosexuel » critiqué par Wittig laisserait ainsi la place à un nouveau contrat social aux valences plurielles, qui accorderait enfin toute légitimité non seulement aux homos et hétéros, hommes ou femmes, mais encore aux bisexuels et transgenres que l’analyse théorique et les pratiques sociales, dans leur logique binaire et exclusive, tendent évidemment à occulter.

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Mettons fin aux conflits d’intérêts, supprimons le ministère de la justice !

28/06/2011

Dominique Rousseau, professeur à l’université Paris-I Panthéon-Sorbonne, ex-membre du Conseil Supérieur de la Magistrature (2002-2006), dans Le Monde daté du jeudi 23 juin 2011 :

Il faut supprimer le ministère de la justice. C’est une exigence démocratique. Depuis des années, la justice « va mal », disent sondages, justiciables, ministres et syndicats de magistrats. Depuis des années, les réformes se succèdent, s’entassent et se contredisent ; depuis des années, et particulièrement depuis le jour où Nicolas Sarkozy a été ministre de l’intérieur, le ministre de la justice n’est plus, au sein du gouvernement, dans un rapport de force lui permettant d’imposer le droit. Ne sachant que faire de la justice, les politiques bricolent, rafistolent, rapiècent.

Le moment est venu de (re)fonder la justice. Par un acte fort : en la sortant du gouvernement, en supprimant le ministère de la justice, en la confiant à une autorité constitutionnelle indépendante.

L’exécutif et le législatif sont des pouvoirs de l’État, la justice est un pouvoir de la société. Si, en effet, gouvernement et Parlement coproduisent la politique du pays et adoptent les lois qui la traduisent, la justice n’est pas une autorité de l’État chargée de faire passer cette politique dans et par ses jugements.

Elle n’est ni une autorité d’application ni une autorité préfectorale parce qu’elle ne relève pas de la sphère étatique. La justice est un pouvoir qui se situe à l’articulation de la sphère civile et de la sphère étatique, comme pouvoir de la mesure, pouvoir d’équilibre des différentes sphères sociales, pouvoir de « concert » au sens de Montesquieu, c’est-à-dire qui, par la reconnaissance mutuelle des droits, favorise le travail de chacun, la coopération, le lien social.

L’arrière-plan de tout procès, de toute procédure, écrit ainsi Paul Ricœur, est la violence, et donc l’horizon de tout acte de juger est de se présenter comme une alternative à la violence sous toutes ses formes et en particulier celle qui est la plus destructrice de l’idée de société parce qu’elle est simulation de la justice, la vengeance. En termes plus directs, le passage de la barbarie à la civilisation se fait par l’abandon du lynchage au bénéfice de la justice. Et, pour que la justice remplisse sa fonction civilisatrice, elle doit être à distance des conflits — d’où l’importance du temps et de l’espace propres à l’acte de juger ; elle doit être à l’écoute de la société — d’où l’importance du contradictoire pour donner forme juridique aux règles sociales ; elle doit être à l’abri des passions — d’où l’importance de l’impartialité et de l’éthique professionnel.

Ces conditions d’une justice civilisatrice impliquent qu’elle ne fasse pas partie du gouvernement car, par la compétition électorale qui l’a produit, un gouvernement est naturellement partial, logiquement à l’écoute de « sa » majorité, et il exprime des choix partisans qui heurtent nécessairement telle ou telle partie de la société et sont à l’origine de conflits que, précisément, la justice peut être amenée à connaître. Et les citoyens ne peuvent croire dans l’impartialité d’une justice qui participe et dépend d’un gouvernement partisan donc partial.

Les propriétés des deux instances — justice et gouvernement — sont incompatibles et elles doivent donc être séparées pour que la liberté politique des citoyens soit assurée. Évidemment, en les séparant, la justice se retrouve sans lien avec le suffrage universel et le procès en légitimité démocratique se noue aussitôt. Sauf qu’aujourd’hui la confiance des citoyens dans les institutions ne dépend plus seulement de leur origine électorale, qu’aujourd’hui la légitimité démocratique est devenue un principe complexe et composite où le suffrage universel n’est qu’un élément parmi d’autres, dont celui de l’impartialité.

Le succès du slogan « l’État impartial » ou « l’État irréprochable » témoigne que les citoyens déportent leur confiance vers des institutions qui, même non issues du suffrage universel, leur semblent mues par le principe d’impartialité.

Sorties, donc, du gouvernement, l’indépendance et l’impartialité de la justice devraient être confiées à une autorité constitutionnelle indépendante, le Conseil supérieur de la justice (CSJ) — et non de la magistrature. Composé de magistrats élus par leurs pairs et de personnalités qualifiées nommées par le Parlement à la majorité qualifiée des deux tiers, il recevrait du ministère les compétences en matière de nomination des magistrats (donc la direction des services judiciaires), d’élaboration du budget de la justice et de sa discussion avec le Parlement, de gestion et de contrôle de l’utilisation du budget par les juridictions, de définition de la politique de formation des magistrats (donc la responsabilité de l’École nationale de la magistrature), de la discipline des magistrats (donc l’inspection générale des services judiciaires). Et chaque année, le CSJ devrait présenter un rapport d’activités au Parlement.

Depuis longtemps, la justice est soumise au pouvoir politique. Soit, sous la IVe République, au pouvoir législatif. Soit, sous la Ve République, au pouvoir exécutif. Le temps n’est plus au rafistolage ou aux aménagements ; le temps est venu de rompre ce cycle politique et de fonder sur les seuls principes de séparation des pouvoirs et de garantie des droits énoncés à l’article 16 de la Déclaration de 1789 l’indépendance constitutionnelle de la justice.

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Diplômés et indignés, une tendance mondiale

27/06/2011

Sylvie Kauffmann dans Le Monde daté du vendredi 24 juin 2011 :

Interrogé par Le Monde fin février, le président du gouvernement espagnol, José Luis Rodriguez Zapatero, s’émerveillait du « printemps arabe » et de son fer de lance, la jeunesse. Avenue Habib-Bourguiba à Tunis comme sur la place Tahrir au Caire, relevait-il, ces jeunes qui renversaient les dictatures ressemblaient à s’y méprendre aux jeunes Européens. Mêmes codes vestimentaires, même culture des réseaux sociaux, mêmes aspirations : droit à l’éducation, droit au travail, démocratie et transparence. « Leur modèle, c’est le Nord, expliquait M. Zapatero. On ne peut que s’en réjouir. »

Peu de temps après, le chef du gouvernement espagnol prit le chemin de la Tunisie de l’après-Ben Ali, où il fut le premier dirigeant européen à se rendre. L’Espagne, comme la Pologne, veut faire partager son expérience de la transition démocratique à ces nouveaux candidats au club, et elle a raison. Mais ce dont ne se doutait pas M. Zapatero, c’est que le boomerang lui reviendrait en pleine figure.

Car, quatre mois après la chute du président Ben Ali, trois mois après celle d’Hosni Moubarak, la révolte a franchi le détroit de Gibraltar et arrive en Europe par le Sud. Faute de dictatures à abattre, l’insurrection prend, sur nos rivages, une forme différente, celle des « indignés ». C’est la version light du printemps arabe. Un vieux monsieur, Stéphane Hessel, a lancé un appel, « Indignez-vous ! » (Indigène éditions, 2010), qui, dans sa version espagnole, a été préfacé par un autre vieux monsieur, José Luis Sampedro, 94 ans. Mus, sans doute, par le respect dû au grand âge, les jeunes leur ont obéi.

Qu’y a-t-il donc de commun, hormis les jeans, Facebook et la Méditerranée, entre ces jeunes de Tunisie ou d’Égypte, et ceux d’Espagne ou de Grèce ?

Ils sont tous le produit d’un système socio-économique dont les promesses reposent sur le niveau d’éducation. Appliqué avec une ferveur particulière aux États-Unis, où il est la première garantie de l’ascenseur social, le modèle de la croissance fondée sur le savoir a séduit le monde entier, jusqu’à la Chine, qui produit cinq millions de diplômés par an, soit deux millions de plus, déjà, que les États-Unis. Mais que se passe-t-il lorsque le moteur de la croissance s’enraye ?

En s’immolant par le feu, Mohamed Bouazizi, jeune diplômé tunisien vendeur de fruits, a fourni l’étincelle qui a fait exploser la révolte. En Grèce, c’est la crise de la dette et les mensonges qui l’ont entourée. En Espagne, c’est l’aggravation de la crise économique, alliée aux blocages du système politique, qui a donné naissance au mouvement du « 15-M » (pour 15 mai). Furieux d’être ignorés par les médias après avoir manifesté à travers tout le pays, les « indignados », au soir du 15 mai, ont décidé d’occuper la Puerta del Sol, à Madrid. Ils ont, depuis, levé le camp, mais ont à nouveau montré, dimanche 19 juin, leur capacité de mobilisation dans plusieurs grandes villes d’Espagne.

Comme dans le monde arabe, ce sont des mouvements spontanés, sans leaders. À la différence de leurs amis arabes, pourtant, les « indignés » grecs et espagnols ne questionnent pas les fondements du régime, mais la manière dont il fonctionne. Ils ne veulent pas le renverser, ils veulent cesser d’en être exclus. La plate-forme qui a lancé le « 15-M » ne s’appelle ni insurrection ni révolution, mais Democracia Real Ya (Une vraie démocratie maintenant). En Espagne, près d’un jeune sur deux est au chômage, et ceux qui ont fait des études ne sont plus protégés. Leur colère se retourne donc, logiquement, contre le système politique qui a permis à ce désastre de se produire : « Vous ne nous représentez pas ! », crient-ils aux députés. Ils remettent en cause « le pacte de l’euro », qui réduit les dépenses publiques, le système électoral, le fonctionnement des partis politiques, ne se reconnaissent pas dans une classe politique qu’ils considèrent comme corrompue et déconnectée de la réalité. Ils exigent une transparence totale. Frappé de surdité, le Parti socialiste au pouvoir, le PSOE, s’apprête à remplacer M. Zapatero, 50 ans, par un politicien de dix ans son aîné, Alfredo Perez Rubalcaba.

L’indignation peut-elle continuer à s’exporter ? Le coup d’arrêt porté à l’ascenseur social pour diplômés est devenu un phénomène mondial. Au Japon, en Chine, en Amérique latine et même aux États-Unis, où les jeunes diplômés sans emploi ont, en plus, le souci du surendettement car ils doivent rembourser l’argent emprunté pour leurs études, la crise a frappé dur. Mais, pour que la frustration se transforme en révolte, « il faut une étincelle, répond Cécile Van de Velde, sociologue à l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS). Et il faut un système qui ne suscite plus l’espoir ».

Nous n’en sommes, semble-t-il, pas encore là en France. D’abord, parce que le taux d’insertion professionnelle des jeunes diplômés est meilleur que dans les autres pays méditerranéens. Ensuite, pense Cécile Van de Velde, parce que la course au diplôme et la compétition scolaire continuent de canaliser la jeunesse.

Reste l’autre facteur, l’étincelle. En France, « la vraie ligne de fracture est celle qui sépare les insiders des outsiders », relève Olivier Ferrand, président de la fondation Terra Nova. Ceux qui sont dans le système et ceux qui sont en dehors. Plus ceux qui sont dans le système, les insiders, campent sur leurs avantages acquis, et plus les jeunes ont du mal à y pénétrer. Ils vont alors gonfler la catégorie des outsiders — la catégorie explosive. Dans le nord de l’Europe, les jeunes, mieux intégrés à la vie publique, restent optimistes sur leur avenir, malgré un problème d’accès au logement.

Ne pas ajouter à l’exclusion économique de la jeunesse l’exclusion politique : voilà un vrai défi européen, pour sociétés vieillissantes et systèmes qui s’essoufflent. La solution viendrait-elle du droit de vote à 16 ans, qui contrebalancerait le poids démographique des seniors ? L’Autriche l’expérimente déjà. Et a constaté, en 2008, que près de la moitié des 16-18 ans votaient sans complexes pour l’extrême droite. Un vrai défi.

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Le Péril jeune

26/06/2011

Nicolas Baverez, économiste et historien, dans Le Monde Économie daté du mardi 21 juin 2011 :

La jeunesse possède l’étonnant privilège de faire trembler tant les dictateurs que les dirigeants des démocraties. La révolte des jeunes contre la tyrannie et la corruption, le chômage et l’absence d’avenir reste au cœur du « printemps arabe ». La mobilisation de la jeunesse européenne lui fait écho qui, des « indignés » de la Puerta del Sol, à Madrid, aux protestataires des places Syntagma à Athènes ou Rossio à Lisbonne, témoigne à la fois de son désespoir et de son désir de changement. Servis par l’utilisation intensive des réseaux sociaux, ces mouvements sont, pour l’heure, pacifiques et constructifs. Mais ils peuvent à tout moment basculer dans la violence ou dans un désengagement radical avec l’exil, solution qui tente de plus en plus la « génération Erasmus », à l’image de la vague de jeunes Islandais qui a fui la faillite du pays. La jeunesse fut l’angle mort des politiques publiques ; elle doit en devenir une des priorités.

Ce grand malaise puise à de multiples sources. La première vient du chômage, dont le taux s’élève à 45 % parmi les jeunes actifs de 15 à 24 ans en Espagne, 25 % en Grèce, 22 % en France, 21 % en Italie, et à plus de 60 % dans certains départements d’outre-mer. Un chômage qui frappe les deux jeunesses : celle des exclus, alimentée par la rupture avec le système scolaire — 11 % des jeunes des pays de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) ne disposent d’aucune formation, 17 % en France, 30 % aux États-Unis — ; celle des diplômés enfermés dans la précarité. La pauvreté frappe ainsi en priorité les jeunes dans le monde développé, qui ne peuvent ni quitter leur famille ni en fonder une. Cette situation a considérablement empiré avec la crise, qui a créé un chômage structurel et durablement bloqué les revenus, incitant les pouvoirs publics à préserver les emplois existants.

Aux effets de la crise s’ajoute le mur de la dette lié au vieillissement démographique. En l’absence de réforme, la charge des États-providence, dans des pays où l’espérance de vie dépassera 90 ans et où seule une moitié de la population travaillera, porterait la dette publique en 2060 à 400 % du produit intérieur brut (PIB) aux États-Unis et 200 % en Europe. Ainsi les jeunes générations devraient-elles supporter le double fardeau démesuré du coût des bulles spéculatives des années 1990 et 2000 et du basculement vers une société à cinq générations.

La marginalisation de la jeunesse a des conséquences redoutables. Elle affaiblit la croissance potentielle, limitant la consommation mais, plus encore, la production à travers l’affaiblissement de la productivité du travail, de l’épargne, de l’investissement et de l’innovation.

Cette marginalisation diffuse le malthusianisme économique et social. Elle encourage la rente et la protection, nourrissant ainsi la démagogie et le populisme.

La politique économique doit réintégrer la jeunesse en tête de ses objectifs. Le premier vecteur de l’intégration dans la société est l’emploi. D’où la nécessité de recréer un espace pour les activités intensives en main-d’œuvre dans le secteur privé, en raison de l’impossibilité de financer des emplois publics supplémentaires par la dette. D’où l’investissement impératif dans l’éducation pour mieux former et surtout prévenir l’échec scolaire par l’identification précoce et le traitement personnalisé des élèves en difficulté.

L’avenir des jeunes dépend de la conversion du modèle insoutenable de la croissance à crédit vers une articulation entre la rigueur des finances publiques et le développement à long terme. Cela implique de rompre, en Europe, avec une politique monétaire déflationniste, fondée sur des taux d’intérêt et de change excessifs, qui exprime une préférence pour le présent contre le futur.

Enfin doit émerger un nouveau contrat politique et social, favorisant une redistribution du travail, des revenus et du capital entre les générations, ainsi qu’un progrès des libertés, notamment en matière de droits des citoyens — dont l’accès à Internet — et de responsabilité des dirigeants. Parmi les contradictions et les risques inhérents à la liberté, Tocqueville soulignait que, « non seulement la démocratie fait oublier à l’homme ses aïeux, mais elle lui cache ses descendants ».

La première condition à la stabilité du développement, de la société et de la liberté demeure l’ouverture en direction de la jeunesse. Elle constitue le meilleur antidote aux dérives du marché, car elle oblige à prendre en compte une vision de long terme ; comme à celles de la démocratie, car elle impose de dépasser l’individualisme et le choc des intérêts pour raisonner en termes de transmission des valeurs et de projets collectifs.

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Rituel XI @ Be There (Paris)

25/06/2011

Samedi 25 juin 2011

23h00-01h30 Vice Experience (DJ set)
01h30-04h30 The Micronauts (DJ set)

Voici l’event Facebook.

Ma playlist :
REACT 2 RHYTHM “Whatever You Dream (Dark Mix)” (Guerilla 1992)
ROBERT OWENS “I’ll Be Your Friend (Glamourous Mix)” (RCA 1991)
MK Featuring ALANA “Always (MK Mix)” (Charisma 1992)
MASTERS AT WORK Featuring INDIA “I Can’t Get No Sleep” (Cutting 1993)
CORAL WAY CHIEFS “Release Myself” (Murk 1992)
FEMME EN FOURRURE “Plump Bisquit” (Dandy Kid 2010)
JULIO BASHMORE “Um Bongo’s Revenge” (Dirtybird 2009)
PUZIQUE “Don’t Go” (Boysnoize 2008)
CLAUDE VONSTROKE “Vocal Chords” (Dirtybird 2009)
TONY LIONNI “Found A Place” (Ostgut Tonträger 2009)
EXERCISE ONE “Several Things At Once” (Wagon Repair 2010)
MARASCIA “Watcha” (NM2 2010)
PAUL RITCH “Suffolk” (Quartz Music 2010)
TWOTRUPS “The Cello Track (Namito’s Cello Kebab Remix)” (Yoshitoshi 2009)
BEN LB “Olympics” (Definitive 2010)
OMEGA MAN “Gus’ Pickles” (Lot49 2010)
XIAHA TRODEN “Mira Negra (D-Nox & Beckers Remix)” (Sprout 2010)
3 CHANNELS “It’s Gettin’ Kinda Hectic (Mihalis Safras & Liberto Remix)” (Trapez 2008)
PHIL KIERAN “Missp” (Cocoon 2008)
MIHALIS SAFRAS “R2” (Trapez 2008)
ITALOBOYZ “Portucais” (Trapez Ltd 2008)

RITUEL-CÉRÉMONIE
BE THERE

La Nouvelle politique du procureur d’Évry pour plus d’impartialité

24/06/2011

Émeline Cazi dans Le Monde daté du mardi 21 juin 2011 :

Depuis un an, le procureur d’Évry a mis en place une nouvelle politique pénale afin de répondre, avec le plus d’impartialité possible, aux cas de violences policières. Lundi 20 juin, le parquet poursuit ainsi devant le tribunal correctionnel un brigadier pour « violences volontaires par personne dépositaire de l’autorité publique ». Le policier comparaît face à l’homme qu’il avait placé en garde à vue pour outrage et rébellion.

Willy Lloret patrouillait avec deux collègues sur la N 7, à Viry-Châtillon, lorsqu’il a croisé, le 18 septembre 2010, Anis Feninekh, 28 ans, avec qui il avait déjà eu maille à partir. Officiellement, le policier décide de l’interpeller parce que « sa musique est trop forte ». La version officieuse sera révélée après la plainte d’Anis Feninekh pour violence, et les aveux de la collègue de Willy Lloret devant les enquêteurs. « Si le contrôle s’est très mal passé, c’est de sa faute », explique-t-elle en parlant de son collègue, lors de son audition. Le brigadier Lloret provoque Anis Feninekh, qui réplique.

S’ensuit un contrôle musclé, une « palpation de sécurité plus que vigoureuse » sur le bord de la nationale. Les deux hommes s’insultent. Willy Lloret fouille la voiture alors qu’il n’y est pas autorisé. « Comme M. Feninekh est connu pour usage de stupéfiants, j’ai voulu en trouver sur lui ou dans son véhicule », justifiera-t-il. Dans la boîte à gants, il attrape… le Coran, le jette sur le siège. La situation s’envenime, les coups partent — sa collègue affirme que le policier en a porté « plusieurs ». Les deux hommes finissent à terre. Menotté, amoché, Anis Feninekh est conduit au poste.

Le brigadier Lloret propose alors à ses collègues une version commune de l’histoire pour « expliquer ce qui s’est passé ». Si la jeune femme n’avait pas tout avoué, Anis Feninekh aurait sans doute été jugé pour outrage et rébellion. Me Sandra Kayem, l’avocate du policier, invoquera les difficultés personnelles que rencontrait son client à cette époque.

Pour Me Damien Brossier, l’avocat d’Anis Feninekh, qui s’est porté partie civile, cette affaire est emblématique d’un « système qui repose sur des procès-verbaux rédigés par des policiers qui sont à la fois victimes, témoins, rédacteurs de procédure et donc, indirectement, rédacteurs du jugement ». À Évry, les avocats dénoncent depuis des années des enquêtes partiales quand les policiers sont impliqués.

Le parquet semble en avoir pris la mesure. Marie-Suzanne Le Quéau, nommée il y a un an, a mis en place une nouvelle politique pénale pour répondre à ces cas litigieux. « Il nous semble très important que la vérité soit établie sur les dossiers dans lesquels les forces de l’ordre peuvent être mises en cause », explique Gilles Charbonnier, procureur de la République adjoint. « Après concertation avec la hiérarchie de la police et de la gendarmerie, nous avons mis en place un système pour que les services qui enquêtent sur l’infraction qui est reprochée à un policier, ou un gendarme, ne soient pas le service auquel ce dernier est rattaché. C’est une manière d’avoir une enquête objective et impartiale », poursuit-il.

Fort de cette règle « affirmée sans exception », le parquet engage « des poursuites devant le tribunal dès lors que les faits sont établis et qu’ils présentent un certain degré de gravité : violences illégitimes, procès-verbaux mensongers… ». L’affaire Lloret est l’application concrète de ce nouvel état d’esprit. Après la plainte d’Anis Feninekh, le parquet a demandé une enquête et a finalement décidé de poursuivre.

La Banlieue qu’on ne voit pas

23/06/2011

Mabrouck Rachedi, écrivain, dans Le Monde daté du dimanche 19 – lundi 20 juin 2011 :

Le 5 juin, une fillette de 9 ans, prise entre le feu d’un tireur et d’une cible, toutes les deux inconnues d’elle, a été grièvement blessée dans le quartier des Tarterêts, à Corbeil-Essonnes. Cette situation absurde illustre le sentiment d’aliénation à son propre sort, hélas pas si rare en banlieue, où la vie d’une personne peut basculer juste parce qu’elle a le tort de se trouver au mauvais endroit au mauvais moment.

C’est un lieu commun que de dire que les banlieues françaises sont au confluent de multiples maux : chômage, logement, violence, enclavement, dénigrement, perte de confiance, défiance vis-à-vis de l’autorité, discriminations… Tous ces problèmes sont un à un solubles dans le cadre d’une politique globale guidée par des principes applicables à tous les citoyens français. Mais leur concentration si spécifique aux quartiers populaires constitue une question propre, qui gagnerait à être traitée de façon autonome.

Or, que voit-on ? Dans ce que l’on connaît des programmes présidentiels, aucun parti politique ne semble vouloir prendre cette particularité à bras-le-corps. Après les émeutes de 2005, les candidats à la présidentielle 2007 n’ont pas pu faire l’économie de promesses — non tenues — dont la plus spectaculaire reste le plan Marshall des banlieues proposé par le candidat Nicolas Sarkozy, évaporé dès son élection dans le plan espoir banlieues, qui n’avait d’espoir que le nom. Mais depuis, plus rien ou si peu.

Loin de la mémoire, loin des yeux, les banlieues ont disparu du débat politique public, sauf à la défaveur d’événements dramatiques. Cette vision, bâtie à chaud sur fond de violence, n’entraîne que des réactions compassionnelles pour les victimes et de condamnation pour les sempiternels présumés coupables, souvent désignés sous le terme générique « jeunes de banlieue ». Tout le contraire de ce qu’il faudrait : une analyse dégagée de l’événement, basée sur des travaux de spécialistes, en premier lieu des sociologues.

Résultat de cette perception monolithique : à force de taper sur les banlieues, le terme est devenu péjoratif et être banlieusard n’est plus le signe d’une localisation géographique mais d’un déclassement. Le « jeune de banlieue » est devenu l’homme protée de tous les cauchemars français. On l’imagine volontiers « issu de l’immigration » et/ou musulman, participant ainsi à l’ethnicisation d’un problème avant tout social. Le discours public est poreux à cet amalgame permanent.

Les urgences se succèdent sans que l’on en cherche le sens. On les traite comme des faits divers isolés alors que leur séquence devrait les qualifier pour ce qu’ils sont : des phénomènes de société à analyser. Mais cherche-t-on vraiment à comprendre, à agir ? En attendant, le sentiment d’abandon ne fait que croître dans les cités.

Avant 2005, j’avais imaginé un premier roman qui parlait d’émeutes en banlieue, deux semaines avant les affrontements de Clichy-sous-Bois. Au vu de l’inertie, il me semble loin, très loin, le moment où j’écrirai que tout ira mieux demain dans nos quartiers populaires.

Pour un socialisme respectueux de l’environnement et des droits culturels

22/06/2011

Michel Wieviorka, sociologue, dans Le Monde daté du dimanche 19 – lundi 20 juin 2011 :

Par tradition, les socialistes sont bien outillés pour s’installer sur le registre social et économique. Et en redonnant vitalité aux idées keynésiennes, aux appels à la régulation et aux demandes d’une forte intervention de l’État, la crise financière et ses implications leur sont bien plus favorables qu’aux droites libérales puis néolibérales des trente dernières années.

Sur ce terrain, les socialistes sont à même d’apporter des réponses convaincantes aux défis du temps présent, et pourront trouver un modus vivendi interne leur permettant de dépasser les inévitables tensions entre une « vieille gauche » plus ou moins marxisante, et les héritiers d’une « deuxième gauche » ouverte sans tabou au marché.

Mais qu’en sera-t-il en matière culturelle ? Sur ce terrain, les forces de gauche sont divisées, et le chantier est immense. Deux questions au moins sont préoccupantes.

La première renvoie aux valeurs séparant le socialisme classique, imprégné des valeurs de la société industrielle, et l’écologie politique, née avec la société postindustrielle, dans la foulée de Mai 68.

Il y a là un antagonisme difficile à dépasser, et que ne régleront pas de simples négociations entre appareils ou partis. Car deux visions s’affrontent : l’une, pour simplifier, centrée sur la confiance dans la science, la technologie, le progrès, la croissance, dans la conviction que l’avenir passe par un développement économique et productif intensif, l’autre critiquant la croissance et dénonçant les dégâts du progrès.

Il est urgent pour la gauche, dans son ensemble, de trouver les formules concrètes permettant d’arrimer les uns aux autres les idéaux de justice sociale et de progrès, et les perspectives d’un développement « durable », comme dit une expression déjà usée par son succès.

Mais ce n’est pas facile, on le voit à propos du nucléaire : est-il possible d’en sortir rapidement, et de promouvoir non pas le pétrole, le gaz ou le charbon, mais des énergies renouvelables et propres, sans mettre en cause la capacité de notre pays, ou de l’Europe, à se projeter vers le futur avec confiance et dynamisme économique ?

Faut-il privilégier les efforts pour relancer sans tarder la croissance, construire rapidement des logements, sauver l’emploi dans les grandes industries, automobile par exemple ; ne convient-il pas plutôt d’impulser concrètement la mise en place d’un autre modèle de développement, d’autres formes de mobilité, d’autres conceptions de la ville, un autre rapport à la nature ?

Comment, d’un même mouvement, répondre au souci d’échapper aux modèles productivistes et consuméristes au profit de valeurs centrées sur le respect de l’environnement, d’une part, et d’autre part satisfaire aux demandes d’une partie importante de la population, pour qui l’accès aux fruits de la modernité industrielle, à l’emploi, à la consommation, à l’automobile, demeure un horizon souhaité ?

Les formules conciliantes idéologiquement mais sans implications tangibles n’y suffiront pas. Or les forces de gauche sont au pied du mur, il leur faut définir ensemble les modalités pratiques d’une articulation de ces deux systèmes de valeurs qui aujourd’hui les divisent plus qu’elles ne les soudent.

Deuxième question : celle des identités et de la diversité. La gauche ne peut ignorer l’impact sur l’opinion des pseudo-débats voulus récemment par le pouvoir sur l’identité nationale puis sur la laïcité, elle ne peut laisser sans réponse les thèses nationalistes et xénophobes du Front national. Cet enjeu impose lui aussi une réflexion sur le fond.

Depuis une quarantaine d’années, une tension structurelle oppose les tenants d’un universalisme républicain qui ne veut connaître dans l’espace public que des individus libres et égaux en droits, et ceux pour qui la reconnaissance des particularismes identitaires, culturels ou religieux, constitue une exigence légitime. Le débat traverse tout le pays, et la gauche n’est pas épargnée.

D’abord lié à la naissance ou au réveil d’identités inscrites dans le paysage national, régionales notamment, il est devenu indissociable des phénomènes migratoires, en même temps qu’il est alimenté par divers processus d’invention culturelle — les identités particulières, contrairement à une idée reçue, sont bien plus produites que reproduites, bien plus inventées par des acteurs que léguées par leurs parents. Et au-delà de la culture, stricto sensu, ces identités sont de plus en plus aussi religieuses — l’islam —, et ethnicisées ou racialisées — la question noire.

Ce débat rebondit périodiquement, qu’il s’agisse du foulard, du voile intégral, des lieux de prière, des statistiques dites « ethniques », de la diversité, de la discrimination dite « positive », du multiculturalisme ou, aujourd’hui, de la binationalité. Et la gauche, dans l’ensemble, est bien timide s’il s’agit de l’aborder dans un esprit d’ouverture.

Une fois affiché son attachement à l’idée républicaine, qu’en réalité personne ne conteste, elle hésite à envisager de manière constructive les enjeux liés à la reconnaissance des identités particulières ou à l’instauration de droits culturels. Il est temps qu’elle sorte par le haut de l’opposition vieille déjà d’une trentaine d’années entre « républicains » et « démocrates », et des polémiques où se critiquent mutuellement les « républicanistes », ainsi désignés parce qu’ils mettraient en avant un universalisme abstrait, coupé du réel, et les « communautaristes », dont le crime serait d’être inconscients ou irresponsables face aux dérives immanquables des identités.

Des réponses positives à cette question existent, que la gauche doit maintenant examiner plus à fond, plutôt que de fuir la réflexion au profit, le plus souvent, de réflexes idéologiques et incantatoires dans lesquels la République a bon dos.

Elle pourra alors mettre en avant des propositions constructives face à une droite qu’un fort tropisme, sur ces enjeux, rapproche de l’extrême droite favorable à la société fermée et à l’homogénéité culturelle.

Non, les thèmes culturels ne constituent pas une diversion permettant d’escamoter de lancinantes difficultés sociales, ils font partie des préoccupations du moment, et demandent à être analysés et affrontés.

Tout cela exige du courage. Mais si la gauche aborde de manière sérieuse, approfondie et conséquente ce type d’enjeux, elle sera équipée, face à ses adversaires politiques, pour convaincre les électeurs. Elle démontrera sa capacité à conjuguer la rigueur des analyses et la conviction des valeurs et des engagements ; la gestion efficace et juste de l’économie, et la sensibilité aux demandes liées à la diversité et à l’environnement.

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Le Bain de sang doit être arrêté en Syrie

21/06/2011

Khaled Khalifa, écrivain, scénariste, fondateur de la revue culturelle « Aleph », dans Le Monde daté du vendredi 17 juin 2011 :

Le 1er avril, au début de la troisième semaine de la révolte en Syrie, le régime avait déjà usé toute sa batterie de mensonges, la même que celle des présidents Ben Ali et Moubarak, en accusant les manifestants d’être des infiltrés, des saboteurs, des agents à la solde de l’étranger, des toxicomanes à la recherche de drogues psychédéliques. Il était allé jusqu’à inventer l’existence de bandes armées qui s’attaquaient à la police, de gangs venus des pays voisins pour semer le désordre, grassement payés par tel gouvernement arabe ou tel parti politique libanais.

Les médias officiels diffusaient des récits invraisemblables qui ne pouvaient convaincre que les convaincus, tant ils manquaient d’imagination. Récits que les affidés du pouvoir reprenaient comme des vérités incontestables, cherchant à faire peur, à soulever une partie de la population contre une autre, à mobiliser tous ceux qui profitaient de la dictature d’une manière ou d’une autre.

En face, les manifestants avançaient, imperturbables, en clamant des revendications nettes et précises : nous n’acceptons plus de vivre sous un régime despotique et corrompu, nous exigeons notre entière liberté, nous voulons contribuer démocratiquement à la prise des décisions économiques, sociales et politiques.

Dès les premières manifestations, la répression sanglante menée par les sbires des services de renseignement a vivement choqué la majorité des Syriens, de même que la désinvolture avec laquelle le président Bachar Al-Assad s’est adressé à eux à travers les marionnettes du prétendu Conseil du peuple. Le président n’est donc pas ce jeune homme qu’on disait moderne et aux velléités réformistes, mais un dictateur comme les autres, incapable de comprendre ce qui se passe sous ses yeux, prêt à exterminer la moitié de son peuple pour se maintenir au pouvoir et qui pense être le seul à avoir le droit de décider de quelles réformes le pays a besoin et quand les octroyer à ses sujets comme une gratification.

La Syrie a changé. Les Syriens ont définitivement abattu le mur de la peur. Ils ont fait montre d’un courage extraordinaire en manifestant au péril de leur vie. Chaque fois que des jeunes gens se décident à aller rejoindre une manifestation, ils font leurs adieux à leurs proches comme s’ils les voyaient pour la dernière fois. Ils sont disposés à tout sacrifier pour la liberté, prenant le relais de deux générations de militants politiques et d’intellectuels qui se sont opposés à l’hégémonie du parti Baas et qui en ont payé le prix par de longues années de prison. Après près de cinquante ans de privation de liberté, les Syriens s’ouvrent de nouveau à la politique, aux débats sur l’avenir du pays, et rien ne sera plus comme avant.

Les observateurs objectifs dans le monde arabe et ailleurs constatent que le régime est aux abois, qu’il épuise jour après jour toutes ses cartouches par sa façon sécuritaire et désordonnée de gérer la crise.

Après les terribles événements des années 1980, notamment le massacre de Hama, avec ses 20 000 morts, la société syrienne était tétanisée de peur. L’ex-président Hafez Al-Assad gouvernait sans avoir à affronter d’opposition, sinon celle de quelques intellectuels. Il les jetait en prison et les oubliait, et quand ils en sortaient, ils recommençaient à écrire, à publier des témoignages et à signer des pétitions qui ne troublaient pas la lourde quiétude du régime.

La société restait muette, se contentant d’assurer sa survie comme elle avait appris à le faire à travers les vicissitudes de sa longue histoire. Ceux qui ne connaissent pas les Syriens ignorent leur patience et leur endurance.

Le clan au pouvoir agit ouvertement, sa corruption est flagrante. Les gouvernements se succèdent sans intéresser personne. Le Parlement est élu avant que les électeurs ne se rendent dans les bureaux de vote et que les urnes ne soient ouvertes. Les Syriens ne connaissent pas, le plus souvent, les noms de ceux qui sont censés les représenter — et qui les ont dernièrement horripilés par leur comportement servile et leurs flatteries ridicules le jour où Bachar Al-Assad a prononcé devant eux son seul et unique discours depuis le début de la révolte.

Ils accueillaient chaque phrase par une ovation, déclamaient des poèmes, riaient d’aise, affirmaient qu’un président aussi bon et intelligent mériterait de diriger l’humanité tout entière, et non seulement les Syriens et les Arabes. Au même moment, le sang coulait à Deraa, située à peine à 100 km de Damas, où se déroulait cette mascarade.

C’est alors probablement que les Syriens ont ressenti plus que jamais le besoin de renouer avec leur ancienne tradition pluraliste et d’avoir un vrai Parlement. Les noms des grands hommes du mouvement national ont été évoqués de nouveau, le souvenir des années 1950 s’est ravivé, les jeunes militants ont diffusé sur Internet des notes rappelant l’histoire de la Syrie avant l’arrivée au pouvoir du parti Baas, ainsi que le texte de l’ancienne Constitution, qui garantissait toutes les libertés démocratiques.

Ils ont notamment insisté, pour contrecarrer la propagande officielle sur les dangers qu’encouraient les minorités religieuses si le régime venait à tomber, sur quelques grandes figures de la lutte pour l’indépendance, comme le druze sultan Pacha Al-Atrach, qui avait dirigé de 1925 à 1927 la révolution contre le mandat français, ou le chrétien Farès Al-Khoury, deux fois premier ministre et qui avait même été chargé de veiller sur les biens islamiques de mainmorte — biens appartenant à des congrégations ou à des hôpitaux.

Alors que le pouvoir interdit à la presse indépendante, arabe et internationale, de faire son travail, ce sont ces jeunes militants, armés seulement de leurs téléphones portables, qui ont diffusé dans le monde entier, à travers Facebook et YouTube, des images de la répression barbare qui sévit dans le pays.

Le soulèvement entame sa treizième semaine, et, selon les organisations des droits de l’homme, cette répression s’est déjà soldée par plus de 1 500 morts, des milliers de blessés graves et quelque 12 000 arrestations. Les manifestants tiennent au caractère pacifique et non violent du soulèvement. Ils savent que le régime, au nom de la stabilité régionale, bénéficie de l’indulgence des puissants de ce monde, mais ils sont déterminés à le faire tomber. Personne n’acceptera plus le retour à la situation d’avant le 15 mars. Personne n’a oublié les horreurs des années 1980.

Le régime prétend qu’il va engager un dialogue national, ce que l’opposition a exigé depuis longtemps et qui lui a été refusé. Les intellectuels démocrates continuent de l’appeler de leurs vœux pour que s’arrête le bain de sang, même s’ils sont persuadés qu’il ne pourra plus avoir lieu.

Je marche dans les rues de Damas et je perçois l’angoisse de mes concitoyens, mais aussi leur espoir de sortir de ce cauchemar. Ayant passé toute ma jeunesse avec des étudiants et des intellectuels qui rêvaient d’une Syrie libre, je connais bien les sentiments qui animent aujourd’hui les jeunes de mon pays et je sais qu’ils obtiendront gain de cause.

En campant sur ses positions sécuritaires, en ignorant les revendications de la population, en déchaînant contre la révolte ses moyens de communication d’un autre âge, le régime s’est condamné lui-même à disparaître.

La société syrienne, hier encore traumatisée par ce qu’elle a vécu pendant plus de quarante ans, a maîtrisé ses peurs et elle rejoindra bientôt, après tant de sacrifices consentis pour sa liberté et sa dignité, ses sœurs tunisienne et égyptienne dans la construction d’un monde arabe démocratique.

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