Archive for the 'politique' Category

Nettoyons les sales cons (au Kärcher)

06/03/2012

Sarko et son gang sont passés maîtres dans l’art d’insulter les français. Heureusement Ils se cassent bientôt… « Henri Guaino, à bout de mots » par Daniel Schneidermann, dans Libération du lundi 5 mars 2012 :

« Si je vous traite de sale con, ça va vous plaire ? » Et soudain, il explose en plein vol. Depuis quelques minutes, Henri Guaino, « plume » de Sarkozy, est harcelé, à propos de feu le débat « indigne » sur l’identité nationale, par un moustique nommé Jérôme Guedj, président socialiste du conseil général de l’Essonne. On est sur le plateau de France 3 Ile-de-France. Et tout d’un coup, Guaino à Guedj : « Et si je vous traite de sale con… » Puis Guaino monte en puissance et, brisant les codes des débats télé, il hurle comme un prof bordelisé : « C’est insupportable, à la fin. Je peux parler, oui ? Taisez-vous ! » Buzz immédiat garanti.

Si cette spectaculaire sortie de route du conseiller spécial de Sarkozy, sur une télé locale d’Ile-de-France, a ainsi « buzzé », ce n’est sans doute pas seulement du fait du pittoresque de la séquence. Il n’est pas anodin que ce soit le ciseleur de formules de l’équipe, qui se retrouve soudain à bout de mots. Cette crise de nerfs révèle que ce pouvoir est au bout des stratégies de camouflage verbal. En a-t-on déployé de la créativité, pour faire passer le racisme pour une opinion acceptable parmi d’autres ! Cet homme fut peut-être, naguère, un républicain authentique. Il a été recruté pour ça. Et soudain, les boutons ne répondent plus. On a bien joué, pourtant. Recruter Guy Môquet pour couvrir une politique anti-immigrés, il fallait tout de même y penser. Mais à force de le secouer, on a fait tilter le flipper. Et les mots se refusent. Exploités, tordus, ils ont décrété la grève sauvage. Et cette fois, chacun s’en aperçoit.

Perdre ses nerfs, c’est souvent manifester une colère contre soi-même. Et Guedj ne l’a pas envoyé dire à Guaino. « Ce qui a été insupportable pour vous, lui écrit-il le lendemain, dans une lettre envoyée à Mediapart, c’est de vous voir renvoyé à votre attitude si bienveillante, presque complice, quasi obséquieuse lors de votre débat avec Marine Le Pen. » Guedj assure voir dans la colère de Guaino « la rébellion du républicain convaincu que vous fûtes, réduit par votre actuel employeur au rôle de passeur de plats entre les droites ».

Quelques jours plus tôt, c’est un autre élu local, qui avait fait perdre ses nerfs à la majorité tout entière. Au ministre Guéant, qui venait de se fendre d’un long développement sur les races supérieures et les races inférieures, le député de la Martinique, Serge Letchimy, avait lancé : « Vous nous ramenez, jour après jour, à des idéologies européennes qui ont donné naissance aux camps de concentration au bout du long chapelet esclavagiste et colonial. »

Les députés de droite quittèrent l’hémicycle comme un seul homme. Le président de l’Assemblée évoqua des sanctions contre l’insolent, avant de sagement y renoncer.

Comme si soudain, on avait démasqué leurs mots. Cinq ans s’achèvent, cinq ans de désignation de boucs émissaires, d’appels à la haine contre les profiteurs, les parasites, les fonctionnaires, les grévistes, cinq ans à tenter de démontrer que les polygames sont des assistés et les assistés des polygames, cinq ans à refiler le mistigri de l’abjection aux Roms après les Africains et les Arabes, et pour finir en beauté, le feu d’artifice des civilisations inférieures.

Qu’une petite bande semant froidement haine et discorde ait mis la main sur la République pendant cinq ans, n’est pourtant pas le plus surprenant. Le plus surprenant, c’est que ce racisme officiel a fini par paraître acceptable au-delà du premier cercle sarkozyste.

Ce pouvoir ne tenait pourtant pas la main de tous les journalistes, dans toutes les rédactions. Il n’avait pas d’antennes dans tous les clubs de pensée. Tout ce qui pense, tout ce qui parle dans ce pays, n’était pas fasciné ou vendu. Et pourtant, cinq ans durant, ces paroles-là sont rentrées dans le champ de l’acceptable. On a gravement débattu de la hauteur maximale des minarets, des examens gynécologiques des musulmanes, de la réservation d’horaires réservés aux nageuses dans les piscines, davantage que des conséquences du décollage chinois. Une poignée d’éloquentes porteuses de burqa ont eu table ouverte dans les talk-shows. Étudier la banalisation du racisme d’état, ce sera aussi disséquer sa musique d’accompagnement, ses mélodies, ses interprètes, qui nous y habituèrent progressivement.

Comme l’avait relevé Vincent Peillon, au plus fort de l’emballement, ce sont les deux tiers des émissions de France 2 qui y furent consacrées.

Dernière surprise : ce ne sont pas des grandes consciences nationales, qui auront remis l’église au milieu du village. Ce sont des élus nationalement inconnus. Comme si les autres avaient été progressivement mithridatisés, comme la grenouille s’habitue progressivement à voir monter la température sans en souffrir, jusqu’à en être ébouillantée.

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Le « Concordia » ou les leçons d’un naufrage

10/02/2012

Viviane Seigneur, spécialiste de la gestion de risque, docteur en sciences humaines et sociales et membre du Conseil supérieur de la formation et de la recherche stratégique (CSFRS), dans Le Monde daté du jeudi 2 février 2012 :

La crise est toujours singulière et pourtant elle présente aussi des invariants que la recherche met au jour depuis trente ans. La dynamique de crise est jalonnée de pièges aussi classiques qu’évitables et une solide série d’actions-clés permet de piloter la crise en anticipant les écueils et en maintenant le bon cap.

Francesco Schettino, capitaine du Concordia, est pour sa part tombé dans tous les pièges et incarne un double naufrage : celui de son paquebot et celui des sciences du risque à se diffuser largement parmi les cultures professionnelles.

Le vendredi 13 janvier, le navire percute un rocher vers 21 h 30. Un professionnel formé serait rapidement entré en phase d’alerte. Mais, comme à peu près tout être humain non préparé, le capitaine esquive, c’est le réflexe le plus courant dans de telles circonstances, car il est très angoissant d’accepter que l’on rencontre un très gros problème. La conséquence la plus grave de l’esquive est de ne pas activer de réelle prise en charge.

Au lieu de cela, le capitaine tombe dans un second piège de « débutant ». Il cherche à rassurer coûte que coûte avec un message du type « Tout est sous contrôle ». Ce réflexe aggravant est notamment renforcé par la peur de la panique. Notons que, bien loin d’écarter un mouvement de panique (somme toute assez rare), c’est généralement la meilleure façon de le provoquer : dès que le message « rassurant » sera contredit de façon exponentielle par des signaux d’alerte, la défiance et la panique seront au pouvoir.

Une heure après l’impact (22 h 35), l’hélicoptère des garde-côtes survole le paquebot qui est échoué mais pas encore (ou faiblement) incliné. Aucune évacuation n’est en vue. Un enquêteur déclare que, si l’ordre d’évacuer avait été donné à ce moment-là, toutes les chaloupes auraient été utilisables par les passagers. « Tout le monde serait descendu (…) sans se mouiller un seul orteil. » En gestion de crise, le temps compte plus que jamais. La posture d’esquive du capitaine lui a fait perdre un temps précieux durant lequel une évacuation « normale » demeurait possible.

Tandis que l’hélicoptère survole l’embarcation, une forme de mutinerie se produit à bord, car des membres d’équipage commencent l’évacuation sans que le capitaine en ait donné l’ordre. Ici encore, l’une des clés de voûte du pilotage de crise s’effondre. Sans travail d’équipe, point de salut et l’action s’enraye dramatiquement. Vers 23 heures, la situation est devenue catastrophique, l’inclinaison du bateau, d’abord à 20 degrés puis à 80, rend la manœuvre d’évacuation extrêmement difficile, aggravée par la panique et l’absence de coordination.

Vers 23 h 40, le commandant de la capitainerie du port de Livourne découvre que le capitaine du Concordia est à terre. Il lui intime l’ordre de remonter à bord. Le capitaine ne retourne pas sur le navire et devient un salopard aux yeux de l’opinion publique. Est-ce le cas ? Je ne le sais pas.

Mais une crise mérite une analyse autrement plus vaste et profonde qu’un simple jugement moral. La désignation d’une tête de Turc en temps de crise est une tentation forte. Faire du capitaine du Concordia un simple « salaud » serait aussi commode que contre-productif. Ce serait le meilleur moyen de rater une prise de conscience nécessaire : en temps de crise, les notions de bon sens ou de dignité sont inopérantes, voilà tout. Seule une formation professionnelle, avec un savoir-être et un savoir-faire, fonctionne. Sans cela, quelques-uns face à la crise s’en sortiront bien grâce à de bonnes intuitions et des qualités naturelles, mais la majorité se perdra en chemin.

Le bilan provisoire du naufrage du Concordia est de 16 morts, 17 disparus, sans parler des blessés, du traumatisme, du coût économique ou encore de la menace écologique.

Seize morts et 17 disparus parce que le b. a.-ba du pilotage de crise d’un homme responsable de milliers de vies est inexistant. J’aimerais pouvoir considérer le capitaine Schettino comme la brebis galeuse des responsables et dirigeants, mais il n’incarne à mes yeux que l’expression de leur incurie.

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La machine à concentrer la richesse

09/02/2012

Paul Jorion, économiste et anthropologue, dans Le Monde Économie daté du mardi 7 février 2012 :

Dans une allocution prononcée le 12 janvier, Alan B. Krueger, à la tête du Conseil des conseillers économiques du président Obama, a examiné « la montée et les conséquences de l’inégalité aux États-Unis » (www.americanprogress.org/events/2012/01/pdf/krueger.pdf).

Alors que, de 1947 à 1979, les revenus de l’ensemble de la population américaine croissent annuellement d’un peu plus de 2 % toutes catégories confondues, sur la période qui s’étend ensuite de 1979 à 2010, les 20 % les plus riches voient leurs revenus bruts augmenter de 1,2 % par an alors que, parallèlement, ceux des 20 % les plus pauvres baissent eux de 0,4 %.

Les cadeaux fiscaux consentis par les deux administrations Bush aux ménages les plus fortunés viennent encore renforcer la tendance : si, dans l’ensemble, les 20 % les moins riches voient leurs revenus après impôts augmenter de 18 % sur la période 1979-2007, ceux du 1 % le plus fortuné grimpent pendant ce temps-là de 278 %.

À quoi attribuer ce creusement des écarts ? Premièrement, à la part toujours croissante de la richesse ponctionnée par le secteur financier. Krueger cite les chiffres suivants : la part du secteur financier et de l’immobilier dans les revenus du 1 % le plus riche double entre 1979 et 2005. En fin de période, ces deux secteurs constituent désormais un quart des revenus du 0,1 % le plus fortuné.

Deuxièmement, les gains de productivité dus à l’informatisation et à l’automatisation, au cours des trente dernières années, sont essentiellement ponctionnés par les classes les plus aisées.

Krueger ne s’attarde pas sur le mécanisme de ce transfert, se contentant de citer les résultats d’un sondage de 1997 auprès de ses collègues économistes, selon lesquels le facteur technologique rend compte à 45 % des disparités de revenus, mais les raisons en sont bien connues : sur cette période, les salaires en dollars constants stagnent tandis que s’envolent les gains du capital et la rémunération des dirigeants des grosses entreprises.

Dans la pratique, le travailleur remplacé par un robot ou un ordinateur est remercié, et son espoir de retrouver un jour un emploi va diminuant à mesure que la technologie progresse ; une fois en place, la machine travaille uniquement au profit des actionnaires et des patrons de l’entreprise.

Cet effet pervers, Sismondi (1773-1842) l’avait déjà dénoncé dans les années 1820, proposant que tout ouvrier remplacé par une machine bénéficie d’une rente indexée sur la richesse créée désormais par celle-ci. Une proposition ancienne qu’il faudra, un jour ou l’autre, réexaminer…

Les disparités dans la répartition des revenus et du patrimoine ne doivent pas être considérées comme de simples curiosités : la concentration excessive de la richesse grippe la machine économique jusqu’à provoquer son arrêt par deux effets combinés.

D’une part, la baisse du pouvoir d’achat pour la grande masse de la population force à un développement du crédit qui fragilise à terme le secteur financier en raison du risque croissant de défaut de l’emprunteur.

D’autre part, les capitaux disponibles au sommet de la pyramide sociale iront, faute de débouchés suffisants dans la production, se placer dans des activités spéculatives, déréglant entièrement le mécanisme de la formation des prix.

Tant que la concentration de la richesse n’aura pas été inversée, la machine économique ne pourra pas véritablement repartir. De ce point de vue, l’austérité, qui accroît encore la disparité des revenus, est bien entendu la pire des politiques.

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Vive la symbiose des cultures

08/02/2012

« De fait, ce sont les musulmans et les Arabes qui sont visés », Abdelwahab Meddeb, écrivain et enseignant à l’université Paris-X-Nanterre, interviewé par Nicolas Truong dans Le Monde daté du mardi 7 février 2012 :

[…]

— Comment avez-vous reçu les propos de Claude Guéant [Ministre de l’Intérieur, de l’Outre-mer, des Collectivités territoriales et de l’Immigration] affirmant que « toutes les cultures ne se valent pas » et qu’« il y a des civilisations que nous préférons » ?

Comment croire encore à l’inégalité des cultures quand on sait ce que l’ethnologie, l’anthropologie, la linguistique, la biologie ont apporté ? L’affirmer révèle soit l’ignorance soit le cynisme politique. C’est ce que fait M. Guéant en période électorale : gageons que ses propos relèvent de la seconde hypothèse.

— Quelle culture, civilisation ou communauté est, selon vous, visée par le ministre de l’intérieur ?

De fait, ce sont les musulmans et les Arabes qui sont visés. Les stigmatiser comme inférieurs par nature est destiné à flatter le courant raciste du Front national (FN) pour le drainer vers son propre parti. Comment M. Guéant ose-t-il quasi explicitement rejeter ces communautés hors de l’esprit des Lumières au moment même où les peuples auxquels ces communautés appartiennent ont confirmé sur leur propre sol l’universalité du droit naturel ? Ne sont-ils pas les premiers aujourd’hui capables de mourir pour la liberté, l’égalité, la dignité ? Que le mouvement révolutionnaire arabe qui occupe depuis plus d’un an la scène de l’actualité ait été dévoyé par de vieux démons n’illustre que la dialectique de l’Histoire.

— Selon vous le « fanatisme fut la maladie du catholicisme », le nazisme celle de l’Allemagne, et « l’intégrisme est la maladie de l’islam ». Est-il donc permis de soumettre les civilisations au droit d’inventaire ?

Toute culture a à conjurer ses vieux démons tant elle bascule entre civilisation et barbarie. Si la barbarie de l’islam est l’islamisme, la barbarie de la culture à laquelle appartient M. Guéant reste le racisme. L’un et l’autre sont exclusivistes, niant l’altérité et s’estimant par nature supérieures. Faut-il rappeler les ravages que la culture occidentale a produits à travers le colonialisme et le nazisme, ces deux formes de racisme qui se sont exprimées par la violence meurtrière ? Ces barbaries n’ont pu être contenues malgré la très haute civilisation que le même Occident a donnée à l’humanité.

Ainsi les propos de M. Guéant ne correspondent pas à l’apport civilisateur de sa propre culture. Ils confirment plutôt la propension à la barbarie qui loge en elle. […]

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« Vive la symbiose des cultures » par Edgar Morin, sociologue et philosophe, dans Le Monde daté du mercredi 8 février 2012 :

Chaque culture a ses vertus, ses vices, ses savoirs, ses arts de vivre, ses erreurs, ses illusions. Il est plus important, à l’ère planétaire qui est la nôtre, d’aspirer, dans chaque nation, à intégrer ce que les autres ont de meilleur, et à chercher la symbiose du meilleur de toutes les cultures.

La France doit être considérée dans son histoire non seulement selon les idéaux de Liberté-Egalité-Fraternité promulgués par sa Révolution, mais aussi selon le comportement d’une puissance, qui, comme ses voisins européens, a pratiqué pendant des siècles l’esclavage de masse, a dans sa colonisation opprimé des peuples et dénié leurs aspirations à l’émancipation. Il y a une barbarie européenne dont la culture a produit le colonialisme et les totalitarismes fascistes, nazis, communistes. On doit considérer une culture non seulement selon ses nobles idéaux, mais aussi selon sa façon de camoufler sa barbarie sous ces idéaux.

Nous pouvons tirer fierté du courant autocritique minoritaire de notre culture, de Montaigne à Lévi-Strauss en passant par Montesquieu, qui a non seulement dénoncé la barbarie de la conquête des Amériques, mais aussi la barbarie d’une pensée qui « appelle barbares les peuples d’autres civilisations » (Montaigne).

De même le christianisme ne peut être considéré seulement selon les préceptes d’amour évangélique, mais aussi selon une intolérance historique envers les autres religions, son millénaire antijudaïsme, son éradication des musulmans des territoires chrétiens, alors qu’historiquement chrétiens et juifs ont été tolérés dans les contrées islamiques, notamment par l’Empire ottoman.

Plus largement, la civilisation moderne née de l’Occident européen a répandu sur le monde d’innombrables progrès matériels, mais d’innombrables carences morales, à commencer par l’arrogance et le complexe de supériorité, lesquels ont toujours suscité le pire du mépris et de l’humiliation d’autrui.

Il ne s’agit pas d’un relativisme culturel, mais d’un universalisme humaniste. Il s’agit de dépasser un occidentalocentrisme et de reconnaître les richesses de la variété des cultures humaines. Il s’agit de reconnaître non seulement les vertus de notre culture et ses potentialités émancipatrices, mais aussi ses carences et ses vices, notamment le déchaînement de la volonté de puissance et de domination sur le monde, le mythe de la conquête de la nature, la croyance au progrès comme lot de l’histoire.

Nous devons reconnaître les vices autoritaires des cultures traditionnelles, mais aussi l’existence de solidarités que notre modernité a fait disparaître, une relation meilleure à la nature, et dans les petites cultures indigènes des sagesses et des arts de vivre.

Le faux universalisme consiste à nous croire propriétaires de l’universel — ce qui a permis de camoufler notre absence de respect des humains d’autres cultures et les vices de notre domination. Le vrai universalisme essaie de nous situer en un méta-point de vue humain qui nous englobe et nous dépasse, pour qui le trésor de l’unité humaine est dans la diversité des cultures. Et le trésor de la diversité culturelle dans l’unité humaine.

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« Une polémique qui cache la question sociale » par Gilles Kepel, politologue et spécialiste de l’islam, dans le même numéro :

Dissimulée par le jargon économique envahissant la campagne présidentielle depuis le début, la question des banlieues populaires et du développement de l’islam de France a soudain fait irruption avec les propos du ministre de l’intérieur. Selon lui, « toutes les civilisations, toutes les pratiques, toutes les cultures, au regard de nos principes républicains, ne se valent pas ». Et de l’illustrer de deux exemples se rapportant au port du voile intégral ou niqab, prôné par les salafistes, et aux prières de rue le vendredi que Marine Le Pen avait comparées à l’invasion nazie.

Dans le camp adverse, on a dénoncé un « dérapage contrôlé et parfaitement volontaire », voire du « baratin pour porter une espèce de détestation des musulmans », dans un ballet fastidieux et convenu où l’hystérie des uns répond à l’occultation des autres : mais c’est en réalité la question sociale refoulée qui, sous le voile de l’islam, fait son retour dans un débat central, celui de notre grand roman national, qui est le propre de l’élection présidentielle.

Or, comme le note la revue Esprit dans sa dernière livraison, aucun candidat n’a su le prendre à bras-le-corps. Ce mutisme, cette myopie, touchant aux principaux enjeux de notre devenir citoyen, sont nourris par le calcul millimétré des supputations électoralistes, dans lequel sondeurs et communiquants — ces sophistes de notre temps — dévoient le discours politique en considérations politiciennes.

Pourquoi ce débat poussif est-il soudain aiguillonné par la référence à l’islam de France ? Parce que le développement de celui-ci et les formes que prennent certaines manifestations des groupes les plus en rupture avec la République et ses valeurs communément partagées interrogent la fermeté de notre lien social et notre capacité intégratrice dans un contexte où le chômage est massif dans les banlieues pauvres. Ils questionnent aussi la signification de la laïcité, voire révoquent en doute la validité de la promesse citoyenne.

Lorsque des salafistes s’implantent dans la salle de prière d’une zone urbaine sensible où la moitié des jeunes non scolarisés sont sans emploi, dans une copropriété dégradée où la tuberculose refait son apparition, la médication politique ne peut se limiter à traiter le symptôme, il lui faut aussi soigner la cause. Mais par-delà ce constat, une tentation du repli qui ne concerne pas seulement une religion particulièrement (mais non exclusivement) pratiquée par les populations démunies se fait jour dans la France populaire de 2012 : les exacerbations identitaires y fabriquent des communautés fantasmées et soudées dans un rejet de l’autre — musulman, juif, gaouri « souchien » […].

Elle se nourrit d’un malheur social et d’une désespérance qui touchent également le monde des petites agglomérations rurales, où le vote pour l’extrême droite et les conversions à l’islam le plus rigoriste procèdent d’une même logique de rupture et d’une quête de sens à quoi les dissertations politiciennes sur la crise de l’euro ne savent plus répondre.

Ils sont « indignés ». Mais comment s’indignent-ils, par-delà l’injonction qu’a popularisée Stéphane Hessel à des millions d’exemplaires ? Si la promesse citoyenne n’est pas portée par un projet qui sait épouser, conduire, écrire les mots nouveaux de notre roman national, la balkanisation des identités antagoniques est inscrite sur les pages que laisse blanches le discours dilué de cette campagne électorale.

Au nombre de nos grands récits fondateurs, il y a eu une intégration sociale qui bouleverse les origines ethniques et de classe, est passée par le partage de la table et du lit — et que nous avons magnifiée dans notre gastronomie et notre érotisme, qui sont le meilleur de notre patrimoine et firent notre réputation universelle.

Dans les communes enclavées de Seine-Saint-Denis où nous avons enquêté avec l’équipe de l’Institut Montaigne en 2010 et 2011, là où le travail est devenu un luxe rare, où l’interaction avec la société globale est tributaire des ruptures de charge d’interminables transports en commun, se sont inventées des clôtures communautaires où l’exacerbation récente du halal le plus strict multiplie les interdits, tient les enfants à l’écart des cantines scolaires et prohibe les mariages mixtes.

Ces mécanismes de défense et de survie interrogent notre capacité à faire France s’ils persistaient. Mais rien n’empêche d’y porter remède — à condition d’avoir le courage de porter sur la France d’aujourd’hui, sur les failles sociales qui provoquent des clivages, et que l’inanité du débat politique traduit en antagonismes badigeonnés du vocable de culture ou de civilisation, le regard sans concession des sociologues qui labourent le terrain et prennent les trains de banlieue et autres omnibus.

Prenons un exemple : combien de députés issus des milieux populaires notre Assemblée nationale, qui représente et symbolise la nation, va-t-elle compter en juin ? Combien de parlementaires issus des cités, nés Français, éduqués ici, et dont les familles sont venues, il y a deux, voire trois générations, d’Afrique du Nord et d’Afrique noire notamment, participer à la reconstruction de la France exsangue de l’après-guerre et y ont laissé leur santé ?

À la fin de la guerre d’Algérie en 1962, le général de Gaulle avait mené une politique courageuse de promotion des élites issues des Français musulmans ; les circonstances étaient autres, mais n’y aurait-il pas lieu, surtout pour eux qui s’inspirent de son héritage, de s’en souvenir ? Que nos partis politiques commencent par s’assurer que les quartiers populaires et les cités seront représentés par leurs habitants dans la prochaine législature — sans quoi les déplorations sur la montée des communautarismes et le clash des civilisations resteront des larmes de crocodile.

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Un modèle plus politique qu’économique

07/02/2012

Michaël Foessel, maître de conférences en philosophie à l’université de Bourgogne, détaché au Centre Marc-Bloch de Berlin, dans Le Monde daté du mardi 7 février 2012 :

Aujourd’hui, l’Allemagne vaut mieux que son modèle économique. L’Agenda 2010 de Gerhard Schröder a peut-être contribué à mettre la République fédérale à l’abri des effets les plus dévastateurs de la crise. Mais il n’a pas protégé tous les Allemands de la misère. Le symbole des « jobs à 1 euro » montre les limites de cette politique sociale. L’ériger au rang de modèle revient, sans le dire explicitement, à opposer les mauvais « assistés » aux bons travailleurs pauvres.

À supposer qu’il s’agisse là d’une alternative, elle ne suffit certainement pas à exprimer ce qui distingue l’Allemagne de la France contemporaine. Si l’on en reste à l’économie, c’est parce que, dans ce domaine, la comparaison entre les deux pays n’appelle pas un effort d’introspection trop pénible. Il en va tout autrement lorsque le regard se porte sur l’état de la démocratie de l’autre côté du Rhin.

Comparée à la France, la démocratie allemande apparaît plus apaisée et moins nerveuse. Les arguments y priment sur les symboles. Même lorsqu’il est question de l’identité nationale, les politiciens allemands se méfient des envolées lyriques. On moque souvent le consensus allemand : c’est ne pas voir qu’il existe un consensus français fondé sur l’angoisse.

Surtout en période électorale, la France se perçoit comme un royaume menacé dans son unité par les effets culturels ou migratoires de la mondialisation. En regard de ces esthétisations politiques de la perte, l’Allemagne ressemble à une province d’autant plus à l’aise dans la mondialisation qu’elle n’a pas à tout instant l’impression d’y jouer son âme.

Cette différence s’explique d’abord par des raisons institutionnelles. Il est peu probable qu’au beau milieu d’une campagne présidentielle on se réfère au système parlementaire et fédéral allemand. Il contribue pourtant à faire de ce pays une démocratie décentrée qui ne convoque pas le roman national en renfort de la moindre proposition politique. Le système des partis et le fédéralisme favorisent les coalitions hétéroclites et, de ce fait, idéologiquement insatisfaisantes. Mais il dédramatise aussi les enjeux. Vue de France, la politique allemande a quelque chose de provincial : on y discute indéfiniment de la construction d’une gare à Stuttgart ou de la fabrication des éoliennes. C’est le prix à payer d’une démocratie délibérative qui accepte de poser les problèmes de telle manière qu’ils aient une chance d’être résolus.

Il y a quelque chose d’amusant à voir Angela Merkel appelée à la rescousse de la candidature d’un président français en difficulté. En Allemagne, certains se demandent ce que la chancelière va faire dans cette foire d’empoigne où les meetings ressemblent à des liturgies à la gloire de la déesse France. À l’UMP aussi, on devrait craindre des discours qui porteront davantage sur les vertus ascétiques du monétarisme que sur le caractère exceptionnel d’un homme.

Il est vrai qu’il existe un président de la République en Allemagne, mais il est un symbole moral plus que l’incarnation d’un peuple. À l’heure actuelle, Christian Wulff est menacé de devoir démissionner simplement parce qu’il a fait pression sur un journal afin que celui-ci ne publie pas une information relative à un prêt avantageux dont il a bénéficié. Ce « modèle allemand » là ne doit rien à l’économie.

Le clivage entre les deux pays s’explique aussi par le rapport qu’ils entretiennent à leur histoire. L’année où l’on célèbre en France le salut du royaume par Jeanne d’Arc, les Allemands sont occupés par le tricentenaire de Frédéric II de Prusse. Tous les journaux reviennent sur le « despotisme éclairé » de ce roi tellement francophile qu’il ne se sentait pas allemand.

Ils s’interrogent sur ses désirs impérialistes, critiquent l’annexion de la Silésie et les rêves orientaux de la Prusse. Contrairement à ce qui se passe en France, l’histoire n’est pas conçue comme un objet de contemplation, c’est-à-dire comme un refuge pour ne plus avoir à affronter le monde.

L’Allemagne n’a jamais été un royaume et, contrairement à ce que l’on dit parfois, elle ne semble pas prête à redevenir un empire. Malgré les résistances, le patriotisme constitutionnel tend à s’imposer. Du point de vue français, ce culte de l’abstraction juridique n’a rien de très enthousiasmant. Il a pourtant le mérite de ne pas charger la mémoire nationale d’un pathos qui vire au ressentiment.

À quel passé glorieux les Allemands pourraient-ils d’ailleurs se référer ? Leur mémoire collective est faite de crimes et de cendres autant que de hauts faits. Savoir que l’on a déjà été vaincu par l’histoire immunise contre la peur d’avoir tout à perdre du présent.

Les statistiques rendent moins bien compte de la réussite allemande que quelques heures passées dans les rues de Berlin. Une ville pauvre, capitale d’un pays riche : le paradoxe a de quoi surprendre un Parisien. Il exprime pourtant assez bien la situation d’un pays qui n’a ni le désir ni les moyens de s’abandonner à la mélancolie pour son ancienne magnificence.

À Berlin (mais cela vaut d’autres villes allemandes), les bâtiments ne témoignent pas pour la gloire du passé. Les dégâts de la guerre expliquent que la muséification n’est tout simplement pas une option. Cette absence d’affectation est encore le meilleur allié de la vie.

On peut rassurer les contempteurs du pangermanisme : la France n’est pas près de ressembler à l’Allemagne d’aujourd’hui. Ni son système institutionnel monarchique ni sa nostalgie de l’unité nationale ne la préparent à désapprendre la grandeur pour inventer du nouveau. Il reste alors le mimétisme économique comme ultime gage de modernité : rattrapons notre « retard » en détricotant un peu plus le droit du travail. Étrange leçon, et pour une fois trop modeste, quand il y aurait tant d’autres choses à apprendre.

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Vite, une licence globale ! (4e partie)

24/01/2012

« Licence » par Sylvain Bourmeau dans Libération du samedi 21 janvier 2012 :

Il est des pirates moins sympathiques que d’autres. Aux antipodes de l’image digitale du geek rusé qui télécharge à longueur de nuits dans sa chambre d’étudiant albums et séries télés sans jamais payer, le surgissement médiatique de la patibulaire figure de Kim « MegaUpload » Schmitz, dit « Kim Dotcom » le bien nommé, rappelle opportunément à qui, trop souvent, profite le crime. Peut-être aura-t-il fallu cette spectaculaire opération du FBI contre MegaUpload pour apporter enfin, à ceux qui en doutaient encore, la preuve par l’absurde que la résolution du conflit fratricide qui oppose depuis dix ans l’Internet et la culture ne passe certainement pas par la répression tous azimuts mais bien plutôt par la mise en place de différentes formes de licences globales. Car après tout, à bien y regarder, qu’est-ce que MegaUpload et tous les autres sites de direct download qui permettent de télécharger une offre pléthorique de contenus en échange d’un abonnement pour une somme raisonnable ? Qu’est-ce d’autre qu’une forme détournée, illégale et surtout privatisée de licence globale ? Droit dans ses bottes, Nicolas Sarkozy ne s’est pourtant pas contenté de saluer l’attaque de la justice américaine, il a demandé à sa créature, l’Hadopi, de réfléchir à l’élargissement et au durcissement de son arsenal et de lui faire des propositions en ce sens. La veille à Nantes, sachant résister à certains des lobbys les plus conservateurs de la gauche, notamment ceux d’une certaine tendance du cinéma français, le candidat socialiste François Hollande avait enfin courageusement arrêté sa position : s’il est élu, Hadopi sera supprimée et une licence globale proposée.

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« Un raid qui relance le débat sur l’Hadopi » par Sophian Fanen dans le même nº de Libération :

Le timing était presque parfait. Révélée jeudi en fin de soirée, l’arrestation des dirigeants de MegaUpload est venue précipiter le débat sur la « culture à domicile » ouvert quelques heures plus tôt par François Hollande. Dans un discours prononcé à Nantes, le candidat socialiste à la présidentielle a proposé de remplacer la logique répressive choisie par la droite avec l’Hadopi par une libération des échanges au bénéfice des artistes.

Un système qui passerait, entre autres, par l’instauration d’une contribution payée par chaque abonné à Internet, redistribuée ensuite à la filière culturelle. Et quelle meilleure preuve de la motivation des internautes envers cette « licence globale » que le gigantesque réseau MegaUpload, avec ses 50 millions de visiteurs par jour et ses 150 millions de dollars (116,2 millions d’euros) perçus sur des abonnements « premium » en cinq ans ? « MegaUpload a prouvé qu’il y a une vraie demande pour un système performant qui permette de faire circuler la culture contre un abonnement. Quand aura-t-on accès à un équivalent légal ? » nous demandait vendredi après-midi un internaute de Libération.fr. La chute de MegaUpload a définitivement inscrit cette question dans la campagne présidentielle.

« Oui, il y a besoin d’un nouveau modèle, plaidait vendredi la députée Aurélie Filippetti pour le camp Hollande. Le combat ultra-répressif d’Hadopi contre le seul peer to peer a fait place au monstre qu’est MegaUpload, qui profitait des œuvres sans rien reverser aux artistes. C’est comme à l’époque de la prohibition aux États-Unis : les Américains sont allés chercher l’alcool dans des bars clandestins qui sont devenus ingérables. Il faut mettre fin à ce genre de pratiques, sauf qu’on ne peut pas arrêter tout le monde et qu’il est plus intéressant de créer une solution légale de qualité et accessible à tous. »

Eva Joly a défendu une position similaire vendredi pour Europe Écologie-les Verts, estimant que « la fermeture de MegaUpload est un symptôme supplémentaire de l’incapacité des pouvoirs publics à se projeter au XXIe siècle et à concevoir un projet global éthique, associant rémunération des auteurs et fluidité de la culture sur Internet. Faute de stratégie publique intelligente, on continuera à assister à une guerre de l’industrie du copyright face aux créatures qu’elle a engendrées. »

Cette question, le secrétaire national de l’UMP en charge des nouvelles économies, Benjamin Lancar, a avoué se l’être « posée » jeudi, après que François Hollande a accusé l’UMP de n’avoir pas « rapporté un sou à la création » avec l’Hadopi. Puis à nouveau vendredi, alors que le Parti socialiste achevait d’enterrer la Haute Autorité, coupable d’avoir permis à des sites comme MegaUpload « de se développer dans le silence de la loi » — puisque l’Hadopi ne cible que les échanges en peer to peer. […]

Ce qui est acquis, en tout cas, c’est que MegaUpload ne sera plus un acteur de ce débat en France, alors qu’un de ses représentants était encore, le 11 janvier, venu défendre son modèle « jamais poursuivi en justice » lors d’une table-ronde au Sénat consacrée à la rémunération des créateurs sur Internet. Emmanuel Gadaix, un Français installé à Hongkong, avait alors réaffirmé que « le partage est l’ADN d’Internet », et qu’essayer de le contenir est « comme d’arrêter une rivière avec ses mains ».

Cette rivière s’était transformée en flot de dollars mal intentionnés pour MegaUpload, mais ces idées n’en sont pas moins la charpente de l’Internet de demain, en France comme ailleurs.

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L’art, grand oublié de la présidentielle

14/01/2012

« Pauvre ministère de la culture ! » par Pierre Sauvageot, compositeur, directeur de Lieux publics (Centre national de création, Marseille), chef de file d’IN-SITU (Réseau européen pour la création en espace public), dans Le Monde daté du samedi 14 janvier 2012 :

À l’approche de l’élection présidentielle, on attend toujours le débat public sur l’art et la culture. Mais, mises à part les propositions de Martine Aubry déjà enterrées, on voit se profiler une campagne où l’art et la culture n’ont guère de place, ou juste à travers le prisme pour le moins restreint des industries culturelles ou du téléchargement sur Internet.

On ne parlera pas d’art vivant, de théâtre, de danse, de création musicale, d’arts plastique, d’arts visuels, sauf autour de la grande idée consensuelle qui revient à chaque campagne électorale : l’éducation artistique, toujours promise, jamais réalisée. Quant aux paroles issues du milieu culturel, elles sont bien souvent en forme de « re- ». Il faudrait re-fonder, re-donner, re-construire, re-penser, comme si la situation ne demandait qu’à « re-venir » à des solutions anciennes.

Pourtant, dans un pays obnubilé par la dette et le chômage, dans un pays où les intégrismes prospèrent, dans un pays écartelé entre consommation et environnement où même la marchandise ne fait plus rêver, l’art vivant n’est pas un supplément d’âme pour public cultivé, il est d’une absolue nécessité pour une société qui explore ses transformations, qui réfléchit à son avenir, qui s’invente des possibles.

Dans ce paysage, le ministère de la culture semble hagard. Sa parole ne compte plus en région, il court derrière les directives de la Commission européenne, il subit les décisions prises ailleurs sur l’intermittence, la fiscalité ou le droit du travail, et il se recroqueville sur son dernier pouvoir, celui des nominations, souvent arbitraires. Pourtant ce ministère n’a jamais semblé aussi nécessaire qu’aujourd’hui. Dans une situation nouvelle, dans une dynamique nouvelle, on pourra proposer quatre pistes concrètes :

1. Jamais la superstructure culturelle n’a été aussi pesante, jamais les contraintes n’ont été si lourdes : fiscalité embrouillée, social labyrinthique, sécurité tatillonne, financements complexes, priorités changeantes et réglementations en maquis… La marge artistique, comme on nomme poliment ce qui va aux artistes quand on a financé tout le reste, est en baisse constante. Les subventions « coûtent » de plus en plus cher, toute mesure nouvelle est engloutie par une contrainte nouvelle.

Trop d’artistes, comme il se dit sous le manteau ? Plutôt trop de frais autour de l’artistique : moins il y a d’argent, plus il y a de personnes qui sont payées pour bien le dépenser… Aller à une simplification radicale des contraintes administratives, fiscales, sécuritaires et réglementaires, contractualiser sur le long terme, laisser les artistes inventer de nouveaux modes d’organisation, libérer les initiatives, voilà un chantier qui n’est pas très médiatique et qui ne permet guère d’envolées lyriques, mais qui est pourtant impératif.

2. « Je paye donc je décide », semblent penser de plus en plus les personnes élues ou désignées pour gérer l’argent de tous, pour faire des choix politiques, mais ni artistiques ni culturels. La lente dégradation de la parole du ministère de la culture, qui n’apparaît ni comme un arbitre ni comme une référence, laisse les artistes en tête à tête avec des responsables locaux qui, trop souvent, en attendent des retours électoraux. Il ne peut y avoir de place importante de l’art et de la culture dans la société si on ne laisse pas une totale indépendance — y compris économique — et une possibilité d’impertinence aux artistes et aux responsables des structures culturelles. L’État, par son éloignement, par ses soutiens financiers sur la durée, par son exigence artistique, doit s’affirmer comme le garant de cette liberté impérative sans laquelle il n’y a pas de création. Pour que l’art soit utile, il ne doit pas être utilisé.

3. Alors que la Commission européenne devient l’autorité principale de réglementation de nos professions (fiscalité, statut social, concurrence, services d’intérêts généraux, appels d’offres…), le ministère de la culture n’a pas pris à bras-le-corps l’Europe, qui est devenue l’échelle pertinente. Il suffit d’observer l’importance que l’art et la culture ont prise dans une ville aussi sinistrée que Marseille à l’aube d’être capitale européenne de la culture.

Alors que les artistes circulent de plus en plus sur le continent, et que les théâtres ou les collectivités multiplient les partenariats, l’État a peu de compétence dans ce domaine et n’a pas compris qu’il lui faut définir sa doctrine et ses outils, qu’il lui faut être le porteur de cette dimension en région, être très présent dans les arcanes de l’Union mais aussi par des initiatives multilatérales (Arte franco-allemand en est un bel exemple) pour enfin aboutir à un début de politique culturelle européenne. Cette dimension européenne est aussi fondamentale pour étendre notre présence artistique sur les autres continents, sortir de notre diplomatie culturelle qui fleure bon son XIXe siècle et les lambris d’ambassades d’ancienne puissance coloniale.

4. Les artistes ont une inextinguible soif d’ailleurs. Ils veulent participer au débat toujours recommencé de l’art et de la ville, de l’art et de la société. Pourtant, les politiques ne savent répondre à cela qu’en inaugurant de plus en plus d’équipements culturels dont les seuls budgets de fonctionnement vont assécher les maigres mesures nouvelles que chaque ministre s’efforce de grappiller. Jamais le rôle du ministère de la culture n’a été aussi déterminant, non pas pour être une forteresse pour chefs-d’œuvre en péril, mais pour être le chef de file de la présence de l’art hors des lieux consacrés, et pour être le poisson pilote des artistes dans leur dialogue avec les autres ministères.

L’art et la culture ne sont pas les souvenirs vieillots d’une France obsolète. Ils sont florissants, ils donnent des lectures du monde, ils ouvrent les esprits et les frontières, ils parlent à toutes les catégories de la société. Simplifier l’exercice des professionnels, être garant de la liberté des équipes artistiques, prendre à bras-le-corps la réalité européenne dans toutes ses dimensions, accompagner le formidable désir d’un art sorti des conventions, ces quatre axes dessinés à grands traits pourraient être un beau défi pour un futur ministre de la culture.

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Tous ensemble pour leur foutre au cul…

01/01/2012

Déclaration de candidature de Coluche à l’élection présidentielle de 1981 :

Avis à la population

COLUCHE CANDIDAT

J’appelle les fainéants, les crasseux, les drogués, les alcooliques, les pédés, les femmes, les parasites, les jeunes, les vieux, les artistes, les taulards, les gouines, les apprentis, les Noirs, les piétons, les Arabes, les Français, les chevelus, les fous, les travestis, les anciens communistes, les abstentionnistes convaincus, tous ceux qui ne comptent pas pour les hommes politiques à voter pour moi, à s’inscrire dans leur mairie et à colporter la nouvelle.

TOUS ENSEMBLE POUR LEUR FOUTRE AU CUL AVEC COLUCHE
le seul candidat qui n’a pas de raison de mentir.

Une France de plus en plus gérontocratique

31/12/2011

Grégoire Tirot, membre fondateur du Cercle national de réflexion pour la jeunesse (CNRJ), ancien attaché parlementaire à l’Assemblée nationale auprès d’un ministre, dans Le Monde daté du jeudi 29 décembre 2011 :

L’initiative, début novembre, d’Arnaud Montebourg, député PS de Saône-et-Loire, visant à empêcher l’investiture de candidats du Parti socialiste âgés de plus de 67 ans aux élections législatives de 2012, a provoqué un tollé médiatique retombé aussi vite qu’il était né. L’argument d’un nécessaire renouvellement des idées, qui passerait par le rajeunissement des hommes et des femmes qui les incarnent, s’est vu opposer la dénonciation d’un discours « jeuniste » et l’imparable « on-est-d’abord-jeune-dans-sa-tête », assené par l’inoxydable ancien ministre socialiste Jack Lang.

Il est dommage que ce débat soit demeuré stérile, car il met au jour un dysfonctionnement fondamental de la démocratie française.

1. En effet, on peut légitimement se demander si, en France, il faut être vieux pour « faire de la politique ». Car le pouvoir est très largement confisqué par les aînés. Les données sur l’évolution de l’âge moyen de nos élus nationaux sur ce point sont édifiantes : l’âge moyen des sénateurs s’élève à 62 ans après les élections de septembre ; quant aux députés, le nombre total des plus de 55 ans est passé de 42 % à 60 % entre les élections de 2002 et de 2007.

Il résulte logiquement de ce constat que les jeunes générations sont exclues de la sphère politique, qu’elles boycottent en retour. À l’Assemblée nationale, en 1981, plus d’une centaine d’élus avaient moins de 40 ans, contre seulement 23 en 2007, soit moins de 4 % des 577 députés. Du côté du Sénat, 6 élus sur 348 ont moins de 41 ans en octobre, soit à peine 2 %.

Sans tomber dans la caricature d’une représentation nationale réduite à n’être que le miroir du profil démographique de l’Hexagone, notons néanmoins que nous sommes confrontés à une anomalie démographique majeure : alors qu’à la fin de 2010, les plus de 60 ans représentent 23 % de la population, ces derniers occupent plus de 60 % des sièges d’élus nationaux. À l’inverse, les 25-40 ans, soit 19 % de la population française, ne constituent que 3 % des membres du Parlement.

Comment s’étonner, dès lors, que les jeunes ne s’intéressent et ne participent que modérément au « jeu politique » qui leur est proposé ? D’après les données collectées par la sociologue Anne Muxel, après soustraction des non-inscrits sur les listes électorales et des abstentionnistes, à peine 30 % des moins de 30 ans ont voté lors des quatre tours des scrutins présidentiel et législatif en 2007, contre 65 % des 60-69 ans.

Cette situation constitue également une « anomalie » par rapport à la grande majorité des démocraties développées : une analyse comparative effectuée par le Conseil d’analyse stratégique parue en 2007 indique que l’écart entre l’âge médian de la population française et l’âge moyen de nos représentants est en effet près de deux fois plus élevé que dans les autres pays : seize ans, contre huit en Allemagne et en Slovénie, et neuf ans en Suède et en Espagne.

2. L’absence de renouvellement du personnel démocratique constitue une atteinte au principe démocratique même et porte en elle le risque de voir notre République se muer insensiblement en « gérontocratie », soit le gouvernement du peuple par les anciens pour les anciens. Le peu d’intérêt porté à la situation socio-économique catastrophique des jeunes (le Secours catholique a indiqué récemment que le nombre de demandes alimentaires émanant de personnes ayant entre 18 et 25 ans a triplé entre 2009 et 2010) illustre cette triste « métamorphose » sociologique de nos institutions.

De plus, les décisions politiques adoptées dans ce cadre posent un problème d’équité intergénérationnelle et de justice sociale : les anciens se chargent de décider de l’avenir des jeunes, alors même qu’ils ne l’ont plus devant eux.

Cette vision rétrécie de l’avenir se traduit ainsi par des choix budgétaires qui privilégient le présent au détriment de l’avenir : c’est la revalorisation de 25 % d’ici à 2012 du minimum vieillesse et la promesse de créer un « risque dépendance » ; à l’heure de la rigueur budgétaire, c’est la sanctuarisation du pouvoir d’achat des retraités, qui ont pourtant en moyenne un niveau de vie équivalent, voire supérieur, aux actifs.

Aux jeunes, en revanche, le projet avorté du contrat première embauche (CPE), les stages rémunérés au tiers du smic et la quasi-exclusion du bénéfice du revenu de solidarité active (RSA) pour les moins de 25 ans ; plus globalement, depuis plus de trente ans, c’est l’endettement public pour payer le train de vie d’un pays qui n’a eu que faire d’investir au profit des générations futures.

3. Si à l’incompétence de la jeunesse répond l’usure du pouvoir, pourquoi alors ne pas fixer une limite d’âge au-delà de laquelle un élu doit quitter ses fonctions ?

La difficulté est qu’imposer une limite d’âge sur le plan juridique apparaît comme une entreprise hasardeuse : le Conseil constitutionnel et le juge administratif y verraient certainement une atteinte au principe d’égalité et une discrimination fondée sur l’âge injustifiable. Si limite d’âge il y a, celle-ci ne peut prendre que la forme d’une règle interne que s’imposeraient les partis politiques. En revanche, deux mesures permettraient d’assurer une meilleure respiration démocratique au sein de nos institutions politiques :

L’instauration d’une véritable règle de non-cumul des mandats et la limitation du nombre de mandats à une même fonction élective.

Alors pourquoi les jeunes ne s’intéressent-ils pas à la politique ? On l’aura compris : parce que les politiques ne s’intéressent pas à la jeunesse et ne lui font pas la place qu’elle mérite. À l’heure où les jeunes « indignés » du monde entier clament leur colère, les élections législatives de 2012 constituent à ce titre une opportunité pour réduire ce profond déséquilibre « démographico-démocratique » : ne la gâchons pas, car le « pouvoir de la rue » s’exprime toujours plus violemment que celui des urnes.

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Lire aussi sur le même sujet « Le Ghetto français, ce ne sont pas les quartiers, mais la vieille élite » et « Pays de vioques »

Rendre inaliénables les biens communs

30/12/2011

Ugo Mattei, professeur de droit international comparé au Hastings College of the Law de l’université de Californie (UC Hastings), dans Le Monde diplomatique de décembre 2011 :

Lorsqu’un État privatise une voie ferrée, une ligne de transport aérien ou un hôpital, qu’il cède la distribution d’eau potable ou vend des universités, il exproprie la communauté d’une partie de ses biens ; une expropriation symétrique à celle qu’il réalise sur la propriété privée lorsqu’il souhaite construire une route ou tout autre ouvrage public. Dans un processus de privatisation, le gouvernement vend quelque chose qui n’est pas à lui, mais qui appartient proportionnellement à chacun des membres de la communauté, de la même manière que, lorsqu’il saisit un champ pour construire une autoroute, il acquiert par la coercition une propriété qui n’est pas la sienne.

Cela revient à dire que toute privatisation décidée par l’autorité publique — représentée par le gouvernement du moment — prive chaque citoyen de sa quote-part du bien commun, comme dans le cas d’une saisine de bien privé. Mais avec une différence de taille : la tradition constitutionnelle libérale protège le propriétaire privé de l’État bâtisseur, en instituant l’indemnisation pour expropriation, alors qu’aucune disposition juridique, et encore moins constitutionnelle, ne protège de l’État néolibéral lorsqu’il transfère au privé des biens appartenant à la collectivité.

Du fait de l’évolution actuelle du rapport de forces entre les États et les grandes entreprises transnationales, cette asymétrie représente un anachronisme juridique et politique. Pareille irresponsabilité constitutionnelle autorise les gouvernements en place à vendre librement le bien de tous pour financer leur politique économique. Elle nous fait oublier que les pouvoirs politiques devraient se placer au service du peuple souverain, et non l’inverse.

Certes, le « servant » (le gouvernement) doit pouvoir disposer des biens de ses mandataires (les citoyens) pour accomplir correctement son service ; mais son rôle est celui d’un administrateur de confiance, pas d’un propriétaire libre d’abuser de son patrimoine. Car une fois aliénés, abîmés ou détruits, les biens communs n’existent plus pour la collectivité. Ils ne sont pas reproductibles et sont difficilement récupérables, que ce soit pour la génération présente — à supposer qu’elle se rende compte qu’elle a choisi, à la majorité, un servant scélérat — ou pour celles à venir, auxquelles on ne peut même pas reprocher un choix qu’elles n’ont pas fait. La question des biens communs passe d’abord par une forme constitutionnelle, puisque c’est dans les Constitutions que les systèmes politiques fixent les options de long terme qu’ils veulent soustraire à l’arbitraire des gouvernements successifs (1).

Il importe donc de développer une élaboration théorique, accompagnée d’une défense militante, traitant les biens communs comme une catégorie dotée d’une autonomie juridique constituant une solution de rechange aussi bien à la propriété privée qu’à la propriété publique (2). Cette tâche s’avère d’autant plus nécessaire que le servant est aujourd’hui atteint du vice mortel du jeu (le crédit plutôt que l’impôt pour financer ses activités), ce qui l’a fait tomber entre les mains d’usuriers à l’évidence plus forts que lui.

Dans l’écrasante majorité des États, en effet, le gouvernement, soumis par quantité de canaux aux intérêts financiers globaux, dissipe les biens communs en dehors de tout contrôle, avançant comme explication la nécessité de payer ses dettes de jeu. Cette logique fait passer pour naturel et obligatoire un état de choses résultant en réalité de choix politiques constants et délibérés.

La conscience des biens communs, c’est-à-dire le fait de voir en eux des outils de satisfaction des besoins et des droits fondamentaux de la collectivité, ne se décide pas sur le papier (3). Elle se forme dans le cadre de luttes, souvent défaites mais toujours émancipatrices, menées pour leur défense dans le monde entier. Dans bien des cas, les véritables ennemis sont justement ces États qui devraient en être les gardiens fidèles. Ainsi l’expropriation des biens communs en faveur des intérêts privés — des multinationales, par exemple — est-elle souvent le fait de gouvernements placés dans une dépendance croissante (et donc en position de faiblesse) à l’égard des entreprises qui leur dictent des politiques de privatisation, de « consommation » du territoire et d’exploitation. Les situations grecque et irlandaise sont de ce point de vue particulièrement emblématiques.

La tradition occidentale moderne s’est développée dans le cadre de la dialectique État propriété privée, à un moment de l’histoire où seule cette dernière semblait avoir besoin de protections face à des gouvernements autoritaires et omnipotents. De là proviennent les garanties constitutionnelles que sont l’utilité publique, le domaine réservé à la loi (qui garantit au législateur le monopole de certaines questions, excluant les interventions des autres pouvoirs d’État sous forme de décrets ou de règlements) et l’indemnisation. Mais maintenant que le rapport de forces entre État et secteur privé a évolué, la propriété publique a elle aussi besoin de protections et de garanties de long terme. Or celles-ci sont difficiles à concevoir à l’intérieur du cadre traditionnel, qui restreint la chose publique à l’État. Voilà pourquoi la protection libérale classique du privé par rapport à l’État ne suffit plus.

La conscience politique de l’expropriation ou du saccage des biens communs dans le cadre des luttes en cours (pour l’eau, pour l’université publique, pour l’alimentation, contre les grands travaux qui dégradent les territoires) émerge souvent de manière diffuse, sans pour autant déboucher sur l’élaboration de nouveaux outils théoriques capables de la représenter et d’indiquer une direction commune à ces mobilisations. La catégorie des biens communs est appelée à remplir cette nouvelle fonction constitutionnelle de protection du public face à l’État néolibéral et au pouvoir privé.

Cette notion a connu un saut qualitatif quand, en 2009, l’économiste nord-américaine Elinor Ostrom a reçu le « prix Nobel » d’économie pour ses travaux sur les commons, et en particulier pour son livre « Gouvernance des biens communs » (4). Elle est même devenue un mot-clé au niveau international. Toutefois, cette consécration a largement gommé son potentiel critique. Dans la communauté scientifique, l’œuvre d’Ostrom n’a pas entraîné la reconnaissance pleine et entière des conséquences révolutionnaires de la mise en position centrale des biens communs au sein des champs juridique et politique.

Théorisée par le biologiste américain Garrett Hardin, la « tragédie des biens communs » (5) — l’idée selon laquelle le libre accès des individus aux ressources partagées entraîne leur surexploitation et menace leur existence — avait amené le courant universitaire dominant à considérer le « commun » comme le lieu du non-droit par excellence.

Dans cette optique, nombre d’économistes et de spécialistes des sciences sociales ont fini par fonder leurs théories sur la mise en scène d’une personne qui, invitée à une réception où quantité de nourriture est mise à disposition, se jette dessus, cherchant par là à maximiser la somme de calories qu’elle peut emmagasiner aux dépens des autres. L’Homo economicus glouton consommerait le maximum de nourriture en un minimum de temps.

Ostrom a montré combien ce modèle de comportement décrit mal la relation de l’homme réel avec le monde. Toutefois, elle n’a tiré aucune conséquence politique du fait que le modèle décrit assez bien les conduites des deux plus importantes institutions qui régissent notre monde. L’entreprise et l’État tendent en effet tous deux à agir, vis-à-vis des biens communs, exactement comme l’invité avide face au buffet : ils cherchent à acquérir le maximum de ressources aux dépens des autres. Poussés par l’intérêt des gestionnaires et des actionnaires dans un cas, de la nation et des dirigeants politiques dans l’autre, ils adoptent des comportements myopes et égoïstes, qu’ils protègent le plus souvent d’un épais brouillard idéologique.

Une fois entré dans le courant académique et scientifique dominant, le discours sur le « commun » risque de devenir l’un des registres à la mode de l’après-crise, tels ceux de la « soutenabilité » ou de l’« économie verte ». Les générations qui ont succédé à la révolution scientifique ont trouvé le moyen d’ouvrir un coffre où étaient conservées d’immenses fortunes que les générations précédentes ignoraient détenir et n’avaient pas les moyens d’exploiter (6). La « première modernité » (XVIe-XVIIIe siècle), à travers l’alliance du droit, de la technique et de l’économie, a forgé un imaginaire qui présente comme « science » le fait de profiter, en les dissipant, des richesses contenues dans ce coffre (charbon, pétrole, gaz et eau douce profonde), ressources naturelles que nous ne pouvons produire et qui ne se renouvellent pas naturellement, sinon sur des millions d’années. C’est sur cet imaginaire que se fonde cette science de l’exploitation rapide et efficace du trésor que, depuis trois cents ans, nous appelons économie.

Dans la mentalité moderne, exploiter des biens communs — par une consommation aboutissant inévitablement à leur privatisation en faveur de ceux qui réussissent à en jouir et à en tirer profit le plus efficacement — passe pour naturel. Le processus d’accumulation appelle la marchandisation, dont les présupposés sont la monnaie, la propriété privée du sol et le travail salarié, inventions humaines qui détournent à des fins commerciales des valeurs qualitatives uniques en elles-mêmes et non reproductibles, comme la terre, le temps de vie et l’échange qualitatif.

Karl Marx avait décrit le processus d’accumulation primitive — notamment la spoliation des terres communes en Angleterre, au XVI siècle — comme l’étape initiale du développement capitaliste : il avait permis l’avance d’un capital suffisant à enclencher la révolution industrielle. Toutefois, on pourrait étendre la définition et considérer que l’accumulation primitive par la conquête des biens englobe également la privatisation de ce qui a été bâti grâce à la fiscalité, fruit du travail de tous : transports et services publics, télécommunications, aménagement urbain, biens culturels et paysagers, écoles (et plus largement tout ce qui touche à la culture et à la connaissance), hôpitaux ; en somme, toutes les structures qui gouvernent la vie sociale, jusqu’à la défense et aux prisons (7).

Un changement général de sensibilité, qui conduirait à faire du « commun » la perspective centrale, poserait les fondations d’un renversement qui se jouerait sur le plan technico-juridique. Il s’agit donc de dévoiler, de dénoncer et de dépasser le paradoxe hérité de la tradition constitutionnelle libérale : celui d’une propriété privée davantage protégée que la propriété collective.

(1) Nécessaire, cette protection n’en demeure pas moins fragile. En France, la constitutionnalisation des monopoles des services publics en 1946 n’a pas empêché des formes ultérieures de démantèlement.

(2) Michael Hardt et Antonio Negri, « Commonwealth », Harvard University Press, Cambridge, 2009.

(3) Ugo Mattei et Laura Nader, « Plunder: When The Rule Of Law Is Illegal », Blackwell, Oxford, 2008.

(4) Elinor Ostrom, « Gouvernance des biens communs. Pour une nouvelle approche des ressources naturelles », De Boeck, 2010 (éd. originale : 1990).

(5) Garrett Hardin, « The Tragedy Of The Commons », Science, vol. 162, n° 3859, Washington, décembre 1968.

(6) Carlo M. Cipolla, « The Economic History Of World Population », Penguin, Londres, 1962.

(7) Elisabetta Grande, « Il terzo strike. La prigione in America », Sellerio, Palerme, 2007. Lire également les réflexions de David Harvey sur l’« accumulation par dépossession » dans « Le Nouvel Impérialisme », Les Prairies ordinaires, Paris, 2010.

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