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L’art, grand oublié de la présidentielle

14/01/2012

« Pauvre ministère de la culture ! » par Pierre Sauvageot, compositeur, directeur de Lieux publics (Centre national de création, Marseille), chef de file d’IN-SITU (Réseau européen pour la création en espace public), dans Le Monde daté du samedi 14 janvier 2012 :

À l’approche de l’élection présidentielle, on attend toujours le débat public sur l’art et la culture. Mais, mises à part les propositions de Martine Aubry déjà enterrées, on voit se profiler une campagne où l’art et la culture n’ont guère de place, ou juste à travers le prisme pour le moins restreint des industries culturelles ou du téléchargement sur Internet.

On ne parlera pas d’art vivant, de théâtre, de danse, de création musicale, d’arts plastique, d’arts visuels, sauf autour de la grande idée consensuelle qui revient à chaque campagne électorale : l’éducation artistique, toujours promise, jamais réalisée. Quant aux paroles issues du milieu culturel, elles sont bien souvent en forme de « re- ». Il faudrait re-fonder, re-donner, re-construire, re-penser, comme si la situation ne demandait qu’à « re-venir » à des solutions anciennes.

Pourtant, dans un pays obnubilé par la dette et le chômage, dans un pays où les intégrismes prospèrent, dans un pays écartelé entre consommation et environnement où même la marchandise ne fait plus rêver, l’art vivant n’est pas un supplément d’âme pour public cultivé, il est d’une absolue nécessité pour une société qui explore ses transformations, qui réfléchit à son avenir, qui s’invente des possibles.

Dans ce paysage, le ministère de la culture semble hagard. Sa parole ne compte plus en région, il court derrière les directives de la Commission européenne, il subit les décisions prises ailleurs sur l’intermittence, la fiscalité ou le droit du travail, et il se recroqueville sur son dernier pouvoir, celui des nominations, souvent arbitraires. Pourtant ce ministère n’a jamais semblé aussi nécessaire qu’aujourd’hui. Dans une situation nouvelle, dans une dynamique nouvelle, on pourra proposer quatre pistes concrètes :

1. Jamais la superstructure culturelle n’a été aussi pesante, jamais les contraintes n’ont été si lourdes : fiscalité embrouillée, social labyrinthique, sécurité tatillonne, financements complexes, priorités changeantes et réglementations en maquis… La marge artistique, comme on nomme poliment ce qui va aux artistes quand on a financé tout le reste, est en baisse constante. Les subventions « coûtent » de plus en plus cher, toute mesure nouvelle est engloutie par une contrainte nouvelle.

Trop d’artistes, comme il se dit sous le manteau ? Plutôt trop de frais autour de l’artistique : moins il y a d’argent, plus il y a de personnes qui sont payées pour bien le dépenser… Aller à une simplification radicale des contraintes administratives, fiscales, sécuritaires et réglementaires, contractualiser sur le long terme, laisser les artistes inventer de nouveaux modes d’organisation, libérer les initiatives, voilà un chantier qui n’est pas très médiatique et qui ne permet guère d’envolées lyriques, mais qui est pourtant impératif.

2. « Je paye donc je décide », semblent penser de plus en plus les personnes élues ou désignées pour gérer l’argent de tous, pour faire des choix politiques, mais ni artistiques ni culturels. La lente dégradation de la parole du ministère de la culture, qui n’apparaît ni comme un arbitre ni comme une référence, laisse les artistes en tête à tête avec des responsables locaux qui, trop souvent, en attendent des retours électoraux. Il ne peut y avoir de place importante de l’art et de la culture dans la société si on ne laisse pas une totale indépendance — y compris économique — et une possibilité d’impertinence aux artistes et aux responsables des structures culturelles. L’État, par son éloignement, par ses soutiens financiers sur la durée, par son exigence artistique, doit s’affirmer comme le garant de cette liberté impérative sans laquelle il n’y a pas de création. Pour que l’art soit utile, il ne doit pas être utilisé.

3. Alors que la Commission européenne devient l’autorité principale de réglementation de nos professions (fiscalité, statut social, concurrence, services d’intérêts généraux, appels d’offres…), le ministère de la culture n’a pas pris à bras-le-corps l’Europe, qui est devenue l’échelle pertinente. Il suffit d’observer l’importance que l’art et la culture ont prise dans une ville aussi sinistrée que Marseille à l’aube d’être capitale européenne de la culture.

Alors que les artistes circulent de plus en plus sur le continent, et que les théâtres ou les collectivités multiplient les partenariats, l’État a peu de compétence dans ce domaine et n’a pas compris qu’il lui faut définir sa doctrine et ses outils, qu’il lui faut être le porteur de cette dimension en région, être très présent dans les arcanes de l’Union mais aussi par des initiatives multilatérales (Arte franco-allemand en est un bel exemple) pour enfin aboutir à un début de politique culturelle européenne. Cette dimension européenne est aussi fondamentale pour étendre notre présence artistique sur les autres continents, sortir de notre diplomatie culturelle qui fleure bon son XIXe siècle et les lambris d’ambassades d’ancienne puissance coloniale.

4. Les artistes ont une inextinguible soif d’ailleurs. Ils veulent participer au débat toujours recommencé de l’art et de la ville, de l’art et de la société. Pourtant, les politiques ne savent répondre à cela qu’en inaugurant de plus en plus d’équipements culturels dont les seuls budgets de fonctionnement vont assécher les maigres mesures nouvelles que chaque ministre s’efforce de grappiller. Jamais le rôle du ministère de la culture n’a été aussi déterminant, non pas pour être une forteresse pour chefs-d’œuvre en péril, mais pour être le chef de file de la présence de l’art hors des lieux consacrés, et pour être le poisson pilote des artistes dans leur dialogue avec les autres ministères.

L’art et la culture ne sont pas les souvenirs vieillots d’une France obsolète. Ils sont florissants, ils donnent des lectures du monde, ils ouvrent les esprits et les frontières, ils parlent à toutes les catégories de la société. Simplifier l’exercice des professionnels, être garant de la liberté des équipes artistiques, prendre à bras-le-corps la réalité européenne dans toutes ses dimensions, accompagner le formidable désir d’un art sorti des conventions, ces quatre axes dessinés à grands traits pourraient être un beau défi pour un futur ministre de la culture.

Lire ce point de vue sur son site d’origine

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Droits d’auteur : bienvenu chez les Shadocks

27/05/2011

Erwan Seznec sur le site de Que Choisir le 6 mai 2011 :

Le huitième rapport annuel de la Commission permanente de contrôle des sociétés de perception et de répartition des droits décrit un système qui n’est au service ni des artistes, ni des consommateurs. Mais de lui-même.

Perception de droits sur la diffusion des œuvres à la radio ou à la télévision, taxe sur la copie privée prélevée sur les ventes de CD ou de disques durs, mise à contribution des chaînes de télévision et des fournisseurs d’accès à Internet, perception de droits sur les spectacles vivants (qu’il s’agisse de superproduction ou de kermesse de village), perception sur les sites de musique en ligne, etc. : les prélèvements de droits d’auteur au sens large prennent aujourd’hui de multiples formes. Visant à rémunérer la création, ils sont supportés par le consommateur, généralement sans que ce dernier prenne conscience des sommes en jeu.

Elles sont loin d’être anecdotiques. En 2008, les différentes sociétés de perception et de répartition des droits (SPRD) ont collecté 1,26 milliard d’euros. Contrairement à ce qui a souvent été dit pour justifier la lutte contre le téléchargement illégal de musique et de films, ces montants sont en augmentation rapide. Ils ont progressé de 35 % entre 2000 et 2008, et pourraient frôler les 1,5 milliard d’euros en 2010.

Les créateurs qui s’efforcent de vivre de leur art profiteraient peut-être davantage de cette progression des revenus des droits d’auteur si la machine qui sert à les collecter n’était pas d’une inefficacité prodigieuse. C’est du moins ce qui ressort de la lecture du dernier rapport de la Commission permanente de contrôle des SPRD, émanation de la Cour des comptes.

Les sociétés de perception et de répartition des droits étaient trois jusqu’en 1985. Elles sont aujourd’hui 26. Le jeu de participations croisées qui les lie « atteint les limites de la complexité », selon Christian Phéline, conseiller maître à la Cour des comptes et rapporteur général du rapport 2010.

Certaines de ces entités n’existent que sur le papier. La Société pour l’administration du droit de reproduction mécanique (SDRM), par exemple, n’a aucun salarié et se réduit à un conseil d’administration où siègent des représentants du monde du spectacle, souvent administrateurs d’autres sociétés, comme la Sacem. Ces doubles administrateurs touchent souvent une double indemnité, mais ce n’est pas ce qui coûte le plus cher. Le vrai problème est que chacune de ces sociétés de perception prélève un pourcentage sur les sommes collectées. Et comme il y a parfois jusqu’à six sociétés intermédiaires, le coût de la collecte peut devenir faramineux. Les artistes ne s’en rendent pas compte, car ce chiffre ne figure jamais sur les relevés qu’ils reçoivent, mais il arrive que 50 % de leurs droits d’auteur s’évaporent en frais de perception ! Le montant moyen des coûts de perception annoncé par la Sacem (environ 15 %) dissimule ainsi des situations inadmissibles. Dans le but de les mettre en lumière, la Commission permanente de contrôle recommande que les relevés de droits individuels mentionnent la part des frais de perception en cascade touchés à chaque étage. Sans aucune illusion sur ses chances d’être entendue : cette simple mesure de transparence suffirait probablement à faire s’écrouler l’édifice.

Les sociétés de perception des droits sont également chargées de distribuer des aides et des subventions aux spectacles. Leurs animateurs étant quasiment tous du métier, les risques de conflit d’intérêts sont légions. La commission de contrôle des SPRD a soulevé ce problème à plusieurs reprises dans le passé. L’ARP, la SACD ou l’Adami [1] ont pris l’avertissement au sérieux et édicté des règles déontologiques. La plus élémentaire est qu’un membre d’une commission ayant un intérêt direct dans un dossier se retire des délibérations.

Quelques-unes des plus importantes sociétés de droits ne veulent toutefois rien entendre. À commencer par la Sacem, qui ne voit pas très bien pourquoi ses propres administrateurs ne pourraient pas déposer de demandes d’aides ou de subventions et les examiner eux-mêmes en commission… Leur éthique suffit, considère la Sacem. Les auditeurs de la Cour des comptes semblent sceptiques et appellent la société, « par un dispositif raisonnablement adapté », à se « protéger elle-même et à protéger ses membres dirigeants contre le risque ou le simple soupçon de conflits d’intérêts ».

Ces différentes suggestions de la Commission permanente de contrôle s’inscrivent dans une logique d’améliorations graduelles. Mais alors qu’ils publient leur huitième rapport annuel sur le sujet, certains auditeurs de la Cour des comptes ne cachent pas leur doute : le système est-il encore amendable ? « Nous revenons d’un voyage au pays des Shadocks… », commente l’un d’entre eux. Un pays qui s’étend apparemment jusqu’à la rue de Valois, siège du ministère de la Culture. Parfaitement informée de tous ces dysfonctionnements, la tutelle des sociétés de perception de droit ne semble guère pressée de les combattre. Il est manifestement moins périlleux d’imposer de nouveaux prélèvements aux consommateurs.

Schéma des participations croisées entre les sociétés d’ayants droit, les sociétés intermédiaires et les sociétés mixtes qui perçoivent et répartissent les droits d’auteur en France, selon la Commission de contrôle permanente (cliquer pour agrandir) :

[1] L’ARP gère les droits des auteurs, réalisateurs et producteurs, la SACD ceux des auteurs compositeurs dramatiques et l’Adami ceux des artistes-interprètes principaux.

Lire cet article sur son site d’origine, et la synthèse ou l’intégralité du huitième rapport annuel de la C.P.C.S.P.R.D.

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Insécurité sous la plume d’un barbare

21/05/2011

Voici le texte d’Hamé dont parle l’article du Monde d’hier soir, paru le 29 avril 2002 dans La Rumeur Magazine (distribué gratuitement chez les disquaires au moment de la sortie du premier album du groupe). Pendant huit ans, cet artiste a été harcelé par l’État français, détourné de sa tâche et de son devoir, traîné cinq fois devant les tribunaux pour être finalement relaxé le 25 juin 2010 par la Cour de cassation :

Ça y est, les partisans chevronnés du tout sécuritaire sont lâchés. La bride au cou n’est plus et l’air du temps commande aux hommes modernes de prendre le taureau par les couilles. Postés sur leurs pattes arrières, les babines retroussées sur des crocs ruisselant d’écume, les défenseurs de « l’ordre » se disputent à grands coups de mâchoires un mannequin de chiffon affublé d’une casquette Lacoste.

Sociologues et universitaires agrippés aux mamelles du ministère de l’intérieur, juristes ventrus du monde pénal, flics au bord de la crise de nerfs en réclamation de nouveaux droits, conseillers disciplinaires en zone d’éducation prioritaire, experts patentés en violences urbaines, missionnaires parlementaires en barbe blanche, journalistes dociles, reporters et cinéastes de « l’extrême », philosophes amateurs des garden-parties de l’Élysée, idéologues du marché triomphant et autres laquais de la plus-value ; et bien évidemment, la cohorte des responsables politiques candidats au poste de premier illusionniste de France… Tous, jour après jour, font tinter en prime time le même son de cloche braillard :

« Tolérance zéro » !!! « Rétablissement de l’ordre républicain “bafoué” dans ces cités où la police ne va plus ».

Ils sont unanimes et hurlent jusqu’à saturation, à longueur d’ondes et d’antenne, qu’il faut « oser » la guerre du « courage civique » face aux hordes de « nouveaux barbares » qui infestent la périphérie de nos villes. Qu’on en finisse avec le diable !!! L’ennemi intérieur, fourbe et infâme, s’est immiscé jusque dans nos campagnes et y a pris position. Ne craignons pas les contrats locaux de sécurité, les couvre-feux, l’abaissement de l’âge pénal à 13 ans, l’ouverture de nouveaux centres de détention pour mineurs, la suppression des allocations familiales aux familles de délinquants… Que la caillera se le tienne pour dit, la République ne laissera pas sombrer le pays dans le chaos apocalyptique des vols de portables, du recel d’autoradios ou du deal de shit sous fond de rodéos nocturnes…

La République menacée, la République atteinte mais la République debout !!! Quelle leçon d’héroïsme ! Quelle lucidité d’analyse ! Et quel formidable écran de fumée !! À la table des grand-messes, la misère poudreuse et les guenilles post-coloniales de nos quartiers sont le festin des élites. Sous les assauts répétés des faiseurs d’opinion, les phénomènes de délinquance deviennent de strictes questions policières de maintien de l’ordre ; les quartiers en danger se muent en quartiers dangereux dont il faut se protéger par tous les moyens ; et les familles immigrées victimes de la ségrégation et du chômage massif, endossent la responsabilité du « malaise national ».

La crème des auteurs de la pensée sécuritaire joue à l’idiot à qui on montre la lune du doigt et qui regarde le doigt. Exit les causes économiques profondes. Exit les déterminismes sociologiques. Exit le risque que le débat prenne un jour l’aspect d’un réquisitoire contre les vrais pourvoyeurs d’insécurité : ceux-là même qui ont réduit des centaines de milliers de famille à vivre avec 4 000 francs par mois ; ceux-là même qui appellent de leurs vœux les plus chers la marche forcée vers « l’économie de marché débridée ».

Nous ne lirons pas, dans la presse respectable, que les banlieues populaires ont été, depuis une vingtaine d’années, complètement éventrées par les mesures économiques et sociales décidées depuis les plus hautes sphères de l’État et du patronat pour pallier à la crise sans toucher à leur coffre-fort.

Nous n’entendrons pas sous les luminaires des plateaux de télévision, qu’à l’aube maudite du mitterrandisme, nos parents et nos plus grands frères et sœurs ont été les témoins vivants d’une dégradation sans précédent de leur situation déjà fragilisée.

L’histoire officielle ne retiendra pas l’énergie colossale déployée par les gouvernements des trois dernières décennies pour effacer les réseaux de solidarité ouvrière enracinés dans nos quartiers (1), pas plus qu’elle ne retiendra le travail de récupération et de sape systématique des tentatives d’organisation politique de la jeunesse des cités au milieu des années 80 (2).

Qui parmi les scribouillards du vent qui tourne s’indignera de l’opacité entretenue vis-à-vis de la vallée de larmes et de combats que fut l’histoire de nos pères et grands-pères ? Parmi ces hommes de paille éructant la « croisade républicaine », combien déclareront la guerre du « courage civique » devant les ravages psychologiques du mépris de soi chez des générations qui atteignent la vingtaine avec 8 ans d’échec scolaire et 3 ans de chômage ? Les logiques d’autodestruction (toxicomanie, alcoolisme, suicide…) où certains d’entre nous sont conduits par pur désespoir et complète perte de foi en l’avenir, mériteront-elles quelconque voix au chapitre de l’insécurité ?

Les pédagogues du dressage républicain n’auront pas en ce sens la critique fertile. Ils n’esquisseront nulle moue face à la coriace reproduction des inégalités sociales au travers des échelons du système scolaire, ni l’élimination précoce du circuit de l’enseignement de larges franges de jeunes qui ne retiennent de l’école que la violence qui leur a été faite. Les rapports du ministère de l’intérieur ne feront jamais état des centaines de nos frères abattus par les forces de police [Quelques rappels historiques : ici, ici et ] sans qu’aucun des assassins n’ait été inquiété. Il n’y figurera nulle mention de l’éclatement des noyaux familiaux qu’a provoqué l’arsenal des lois racistes Pandraud-Pasqua-Debré-Chevènement et l’application à plein rendement de la double peine.

Les études ministérielles sur la santé refermeront bien vite le dossier des milliers de cancers liés à la vétusté de l’habitat ou au non-respect des normes de sécurité sur les chantiers de travail. La moyenne effroyablement basse de l’espérance de vie dans nos quartiers ne leur semblera être, elle aussi, qu’un chiffre indigne de tout commentaire. Bref, ils n’agiteront jamais au vu de tous le visage autrement plus violent et criminel de l’insécurité. Aux humiliés l’humilité et la honte, aux puissants le soin de bâtir des grilles de lecture.

À l’exacte opposée des manipulations affleure la dure réalité. Et elle a le cuir épais. La réalité est que vivre aujourd’hui dans nos quartiers c’est avoir plus de chance de vivre des situations d’abandon économique, de fragilisation psychologique, de discrimination à l’embauche, de précarité du logement, d’humiliations policières régulières, d’instruction bâclée, d’expérience carcérale, d’absence d’horizon, de repli individualiste cadenassé, de tentation à la débrouille illicite… C’est se rapprocher de la prison ou de la mort un peu plus vite que les autres…

Les hommes et les femmes qui dirigent ce pays savent tout cela. Ils savent aussi que la libéralisation massive de la vie économique française est en très bonne voie. Ils savent que les privatisations, les fusions, les délocalisations de nombreux secteurs d’activité vont se généraliser comme va se généraliser la paupérisation. Ils savent que la nouvelle configuration du marché exige la normalisation du salariat précaire et l’existence d’une forte réserve de chômeurs et de sans-papiers.

Et ils savent surtout que les banlieues populaires (parce qu’elles subissent de plein fouet et avec le plus d’acuité les mutations de la société française) sont des zones où la contestation sociale est susceptible de prendre de radicales formes de lutte si elle trouve un vecteur qui l’organise. On comprendra qu’il est de nécessité impérieuse d’installer toujours plus d’instruments de contrôle et de répression « éclair » au sein de nos quartiers. On comprendra que le monde du pouvoir et du profit sans borne a tout intérêt à nous criminaliser en disposant de notre mémoire et de nos vies comme d’un crachoir.

(1) Dans les années 60-70, les quartiers du monde ouvrier étaient encore traversés de réseaux de solidarité vivaces et actifs au travail ou sur les lieux de vie. Les milieux de l’immigration ouvrière ont toujours combattu en première ligne lors des grands conflits sociaux qui secouèrent la France. En dépit de conditions de vie extrêmement pénibles : maigres salaires, logement extrêmement précaire (bidonvilles, caves, chambres insalubres à plusieurs…), situations de ségrégation, crimes xénophobes, déchirement intérieur de l’exil… Nos parents avaient conquis les instruments de lutte (cellules, partis, syndicats) indispensables à la formulation d’un rêve de progrès collectif et d’un avenir plus enviable à offrir à leurs enfants. Ils avaient conscience de participer à l’histoire et de maîtriser ne serait-ce qu’une parcelle de leur destinée. Cette culture ouvrière politisée a volé en éclats sous l’impact des effets multiples de la crise (licenciements massifs, paupérisation, répression de fer des foyers de résistance et de grève, démantèlement, délocalisation des bastions ouvriers — Renault-Billancourt par exemple —, enfouissement rapide de la mémoire de ces luttes sous l’euphorie mitterrandienne, sauve qui peut individualiste…). Pour l’instant, rien ne l’a remplacée.

(2) Notamment au travers d’organisations comme SOS racisme, crée de toutes pièces par le pouvoir PS de l’époque pour contribuer à désamorcer le radicalisme des revendications de la Marche des beurs : l’égalité des droits devient l’égalité devant l’entrée des boîtes de nuit. La justice pour les jeunes assassinés par la police disparaît sous le colosse slogan médiatique « Touche pas à mon pote ! » ou « Vive le métissage des couleurs ! », etc.

La Rumeur fustige les dérives du rap français

20/05/2011

Ekoué et Hamé, deux membres fondateurs du groupe de rap La Rumeur, interviewé par Thomas Monnerais dans Le Monde de ce soir, daté du samedi 21 mai 2011 (à noter, cette information étrange donnée par le journaliste : Hamé est titulaire d’un DEA de cinéma et Ekoué est diplômé de Sciences Po Paris — comme si Le Monde avait l’habitude de lister les diplômes des personnalités interviewées dans ses pages…) :

« Moi, je respecterai un slameur le jour où il se fera attaquer par le ministère de l’intérieur », déclare Hamé. En 2002, il est accusé par le ministère, alors dirigé par Nicolas Sarkozy, d’avoir diffamé la police dans un article paru dans le fanzine La Rumeur magazine. Huit ans d’instruction et cinq procès plus tard, la justice l’a relaxé.

« Il n’y a pas de subversion dans le slam, ça ne dérange pas. Ça ne dit rien, c’est de la musique d’ascenseur », affirme Hamé. […] Et d’enchaîner : « La montée en puissance du phénomène slam, c’était tout de suite après les émeutes, en 2005. À partir de 2006, le slam devient le volet fréquentable des musiques urbaines. » Autrement dit, l’émergence de Grand Corps Malade et d’Abd Al Malik a porté préjudice à la véritable culture hip-hop. […]

Hamé et Ekoué évoquent […] une pratique qu’ils disent de plus en plus répandue dans le rap français, le ghost writing, équivalent du « nègre » en littérature. « On voulait montrer qui travaille réellement, comment les produits se font, se construisent, se fabriquent. Dans le rap, un MC — maître de cérémonie — qui n’écrit pas ses textes n’a plus aucune crédibilité », affirme Hamé […].

Aux États-Unis, où le rap est identifié comme un genre commercial parmi d’autres, le ghost writing est une pratique revendiquée. Preuve en est ce vers de P. Diddy, rappeur-producteur new-yorkais aux 75 millions de disques vendus, dans son morceau « Bad Boy For Life » : « Ne vous souciez pas de savoir si je signe des rimes, je signe des chèques. » Une phrase que l’on doit justement à son ghost writer. « Dans le rap bling-bling, le débat ne se pose même plus, c’est tout à fait courant. C’est un signe de la “variétisation” du rap », regrette Hamé.

Lire l’intégralité de cet article sur son site d’origine

Vite, une licence globale ! (3e partie)

23/03/2011

Comment le gâchis français se met en place… « Olivennes, Albanel, Sacem ou la loi “Création et Internet” » par Bertrand Le Gendre dans Le Monde daté du mardi 28 avril 2009 :

Le projet « création et Internet », que les députés remettent sur le métier mercredi 29 avril, serait un texte « de gauche », destiné à sauver les créateurs victimes des « pirates ». Mais c’est d’abord un projet Fnac, un projet Pathé, un projet Universal Music. Un projet Sacem aussi, l’organisme qui collecte les droits d’auteur de la filière musicale pour les redistribuer aux artistes.

Ses concepteurs sont convaincus que les usages culturels induits par Internet peuvent être réglementés par l’État, comme à l’époque où André Malraux et Jack Lang régnaient sur la culture française. Une illusion, bien sûr, un rêve d’énarque. Ayant l’Hexagone pour horizon, ils se fourvoient doublement : comme son nom l’indique, le World Wide Web est un espace d’échanges qui se joue des frontières ; et, pour légiférer dans ce domaine, la France n’a pas les mains libres. L’Union européenne aussi a son mot à dire et s’y emploie. À Strasbourg comme à Bruxelles, ce projet passe mal.

Victime d’un bogue parlementaire le 9 avril, ce texte joue de malchance. Ses opposants socialistes, qui ont obtenu son rejet provisoire en étant plus nombreux en séance que les députés UMP, ne comptent pas en rester là. Même s’ils sont minoritaires, ils savent qu’aujourd’hui leur parole porte.

Nul n’ignore plus de quoi il retourne : endiguer les échanges illégaux de films et de titres musicaux. Via des sites « peer to peer », dont tous les internautes connaissent l’adresse, ces échanges sont devenus un jeu d’enfant.

Le manque à gagner est considérable pour le cinéma et l’industrie musicale, dont les représentants qualifient ces échanges de « vol à l’étalage ».

Ce sont les patrons du secteur — Jérôme Seydoux, de Pathé, Pascal Nègre, d’Universal Music France, Denis Olivennes, alors PDG de la Fnac… — qui ont convaincu Nicolas Sarkozy et le gouvernement d’agir.

Le projet défendu par Christine Albanel, ministre de la culture, institue une surveillance étroite d’Internet afin d’y repérer les « pirates ». Une fois identifiés, ceux-ci recevront un premier message d’avertissement puis un second. S’ils s’obstinent, leur abonnement à Internet sera coupé, pour une durée de deux mois à un an. La sanction sera prononcée par une nouvelle entité administrative, la Haute Autorité de protection des droits sur Internet, l’Hadopi. Les « pirates » qui contesteront ses décisions auront trente jours pour saisir la justice.

Ce système dit de « riposte graduée » heurte les convictions des parlementaires européens dont la commission de l’industrie a adopté le 21 avril un amendement interdisant de priver quiconque d’Internet sans accord « préalable » de l’autorité judiciaire. Plus qu’une péripétie, cet amendement menace de bloquer l’adoption du « paquet télécoms » en cours de discussion à Bruxelles, un texte qui vise à améliorer la concurrence dans ce secteur.

Menacée sur deux fronts, Christine Albanel défend avec détermination un projet très français intellectuellement, qui fait de l’État un acteur majeur du monde culturel, à la fois mécène et gendarme. Avec Denis Olivennes, l’inspirateur du projet, elle partage la conviction qu’une répression intelligente découragera le « piratage », une pratique à laquelle s’adonnent, régulièrement ou occasionnellement, quinze millions de Français. Un internaute sur deux.

Chargé par Nicolas Sarkozy du rapport qui a donné naissance à ce projet Hadopi, l’ancien patron de la Fnac défend l’idée que « l’Internet non régulé, c’est la mort annoncée de la diversité ». Ce raisonnement, ces prolégomènes auront bientôt force de loi. Ils ont embarqué la classe politique française dans une aventure risquée, à rebours de l’époque, incompréhensible pour les plus jeunes, les natifs du numérique. Une entreprise qui n’est ni de droite ni de gauche mais à côté de la plaque, même si Denis Olivennes, aujourd’hui directeur du Nouvel Observateur, a expliqué dans Le Monde que ce texte est « profondément de gauche ».

Internet, contrairement à ce qu’il pense, est la diversité même, chacun peut le constater en allumant son écran. Un lieu où n’importe quel créateur a ses chances, professionnel ou non. Beaucoup en tirent déjà parti, en court-circuitant, il est vrai, Universal Music et la Fnac.

Quant à réguler Internet… Pour mettre la main sur les « pirates » de la Toile, l’Hadopi disposera de l’adresse IP qui identifie chaque ordinateur mais ne dit rien de son utilisateur réel. Un « Internet Protocol » facile au demeurant à masquer, à « anonymiser ». Il existe des solutions pour cela. N’importe quel adolescent les connaît.

Que faire pour tirer les créateurs de ce mauvais pas puisque c’est d’eux qu’il s’agit ? Continuer à se lamenter comme les moines copistes découvrant la presse de Gutenberg ? Ou faire preuve d’imagination ?

Les énarques le savent : le phonogramme n’a pas nui aux musiciens de concert, la radio aux 78-tours, le magnétoscope au cinéma. Internet ne tuera pas la création. Il est indispensable, en revanche, de mettre au point un système de rémunération des artistes adapté à l’âge d’Internet. En étant conscient qu’il ne restera pas grand-chose alors de l’ancien.

Lire cette analyse sur son site d’origine

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Vite, une licence globale ! (2e partie)

22/03/2011

Voici la suite de l’article posté hier. Jérôme Bourreau-Guggenheim, renvoyé par TF1 parce qu’il avait adressé une lettre à sa députée pour s’opposer au projet de loi Hadopi, interviewé par Pascal Bories pour le dossier « La Musique est un droit » dans Trax nº 12 H (été 2009) :

— Jérôme Bourreau-Guggenheim, que reprochez-vous à Hadopi ?

Cette usine à gaz ne donnera aucun résultat. Si le web pose plusieurs questions, la voie de la répression n’est jamais la bonne. La preuve : en 2001, on imaginait qu’en fermant Napster, on réglerait le problème du piratage… L’évolution technologique a condamné les supports physiques sur lesquels repose l’économie de la musique. Sur le web, les cycles d’innovation sont très courts, donc ces grandes sociétés ont du mal à rester innovantes. Le modèle de financement par la publicité peine à trouver une ampleur suffisante car les utilisateurs sont volatils : Myspace est en train de faiblir suite à l’avènement de Facebook. Il y a une fragmentation de l’audience qui la rend très difficile à monétiser. Les modèles économiques tardent à se dessiner et, surtout, il y a la culture de la gratuité, inhérente à Internet. Partant de ce constat, la répression n’est pas du tout la solution, parce qu’on trouvera toujours des moyens plus discrets et plus sûrs d’échanger des fichiers sans tomber sous le contrôle de cette autorité.

— Quels sont les effets pervers concrets de cette voie répressive ?

Dans ma lettre, j’avais pointé du doigt le fait que ça ne rapporterait pas un euro supplémentaire à la création, et que c’était bien là le problème. Mais qu’en plus ça allait encore créer une nouvelle fracture numérique, dans le sens où ceux qui allaient se faire sanctionner par Hadopi seraient ceux qui ne savent pas faire. Et que les vrais pirates, les hackers ou les adolescents — tous ceux qui maîtrisent Internet — ne se font de toute façon jamais prendre. Cette loi oppose systématiquement les créateurs aux internautes.

— D’autant que la répression est simple en apparence, mais techniquement impossible à mettre en œuvre…

Exactement. Internet a été construit comme un réseau décentralisé, pour pouvoir résister à des attaques nucléaires. Donc résister à une loi, c’est tout à fait faisable. Pour éviter ça, il faudrait revenir au Minitel, où l’on centralisait tout : Il y avait un seul opérateur, qui contrôlait l’ensemble du réseau. Aujourd’hui on a le peer-to-peer, demain on aura une autre technologie qui permettra l’échange de fichiers de manière encore plus discrète. Un fichier informatique n’est par définition pas un produit unique, comme la copie n’est pas du vol.

— La licence globale va donc s’imposer d’elle-même à très court terme ?

Oui, d’ici quatre ou cinq ans. Simplement, si la France prend du retard en s’enfonçant dans des lois répressives, ce ne sera pas nous qui la mettrons en place, mais d’autres pays européens ou les États-Unis. Le risque serait qu’elles imposent leur définition de la licence globale, ce qui condamnerait l’exception culturelle française à laquelle nous tenons.

— En quoi consisterait ce nouveau système de redistribution des droits d’auteur ?

La licence globale, ce serait une taxe payée sur chaque abonnement à un fournisseur d’accès : entre 2 et 7 euros par mois, qui incluraient la taxe sur la copie privée déjà appliquée aux CD et DVD vierges, sachant que c’est en France qu’ils sont les plus chers au monde. L’idée serait donc de légaliser l’échange de fichiers sur les espaces non marchands. Il y a bien des espaces non marchands dans le sens où il y a beaucoup plus d’espaces qui se créent chaque jour sur le Net que n’en peuvent investir les entreprises.

— Et comment seraient redistribuées les sommes collectées ?

Il s’agit du même principe que sur la radio. Sauf que la répartition des revenus de la licence globale nécessite d’observer les échanges sur Internet, un peu comme veut le faire l’Hadopi. Des garanties devront donc être données : qu’on ne stocke pas les adresses IP de ceux qui échangent ces fichiers-là, par exemple. Comme on garantit l’anonymat à ceux qui acceptent d’avoir un boîtier de mesure d’audimat branché à leur télé, on peut constituer des panels d’intemautes. Ils installeraient par exemple un plug-in sur leurs logiciels, qui ferait des relevés automatiques de leur consommation de musique ou de cinéma, et les enverrait de manière anonyme à un serveur centralisé qui produirait des statistiques.

— Quel genre de statistiques exactement ?

Il faudrait que ces informations permettent de répartir l’argent non pas en fonction du nombre de téléchargements, mais en fonction de l’usage que l’on fait des fichiers. Parce que télécharger ne signifie pas qu’on « consomme » le produit. On peut télécharger dans un moment de déprime le dernier album de la Star Academy, ce n’est pas pour ça qu’on va l’écouter. C’est le nombre d’écoutes qu’il faudra mesurer. Et ça pourra être complété par des enquêtes, réalisées par des instituts de sondages, pour corriger les données observées sur ce panel d’internautes et… éviter la fraude du système par les majors, qui pourraient être tentés de gonfler leurs chiffres.

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Vite, une licence globale ! (1re partie)

21/03/2011

Cet article de Pascal Bories pour le dossier « La Musique est un droit » dans Trax nº 12 H (été 2009) est toujours d’actualité. La seule différence est que la loi Hadopi a été voté et est aujourd’hui en application (décrets publiés au JO le 31 décembre 2009), avec un effet délétère sur les libertés publiques et sur la santé de la filière musicale :

[…] Quand sera-t-il enfin possible d’écouter toute la musique qu’on aime sans se faire traiter de pirate, de voleur ou d’assassin d’artistes ? La réponse à cette question a un peu tendance à se faire attendre. Pourtant, les spécialistes du sujet ont depuis longtemps trouvé une solution. La « licence globale » a même été provisoirement adoptée par nos représentants à l’Assemblée Nationale, en 2005. Malheureusement très vite enterrée, pour laisser place au projet de loi concurrent […], qui prétend instaurer une autorité de contrôle vouée à permettre la répression des téléchargements illégaux : Hadopi (Haute autorité pour la diffusion des œuvres et la protection des droits sur Internet). Depuis plusieurs mois, on parle du « feuilleton Hadopi », comme on parlait de Santa Barbara dans les années 1980. Le terme donne une idée de la ringardise d’un tel projet, initié par Denis Olivennes, l’ex-PDG de la FNAC, et fondé sur un déni flagrant de modernité En faisant porter au citoyen lambda la responsabilité de rendre légale sa consommation de MP3 au lieu de lui en donner les moyens juridiques, le législateur se heurte à une réalité technique visiblement méconnue des plus de 55 ans dans ce pays : il est évidemment impossible — et non seulement inadmissible — de surveiller tous les échanges de fichiers numériques par mail, messageries instantanées, via les réseaux peer-to-peer ou entre appareils nomades (téléphones bluetooth, etc.).

Alors, quoi ? On ferme Internet ? C’est l’une des sanctions envisagées sans rire à l’Assemblée : couper la connexion d’un foyer parce que le petit a téléchargé un peu trop de musique… À moins que ce ne soit le fiston du voisin, qui aurait tout simplement piraté le réseau WiFi familial, ce qui est désormais possible grâce à de petits logiciels très faciles à trouver sur Internet. Ou bien les consommateurs de musique que nous sommes tous devront-ils se limiter au téléchargement des morceaux disponibles sur la plateforme légale de leur fournisseur d’accès à Internet, en fonction de la major avec laquelle celui-ci aura passé un deal ? Une telle « licence légale » fondée sur un partenariat commercial, à l’américaine, c’est ce que propose notamment Laurent Petitgirard, ancien président du conseil d’administration de la Sacem (l’organisme public actuellement chargé […] de la répartition des droits d’auteur, qui va bientôt perdre son monopole pour cause d’harmonisation européenne). Pire encore, va-t-il falloir se remettre aux galettes en plastique et à la platine laser ? […] Mais au nom de quoi devrait-on se priver des millions de titres — chansons cultes enregistrées il y a des lustres, artistes non signés, remixes introuvables à la FNAC — qu’Internet nous permet enfin de dénicher et de partager […] ?

Dans un livre intitulé « La révolution musicale », et sous-titré, « Liberté, égalité, gratuité », le musicien et blogueur Philippe Axel affirme : « L’apparition du MP3 a sonné le glas du modèle économique qui portait la filière musicale depuis plus d’un demi-siècle. » Sans nier le travail des centaines de salariés des maisons de disques et de tous les professionnels de l’industrie musicale, celui-ci poursuit : « Numérique, le fichier musical est un bien non rival, car on peut le donner sans le perdre, au contraire du CD, qui est un bien rival, car le donner nous en dépossède. » Résumé du quiproquo : « L’erreur majeure commise ces dernières années par l’industrie musicale, les sociétés de gestion collective du droit d’auteur et le législateur étant d’avoir souhaité remplacer l’économie fondée sur la vente à l’unité d’un bien rival (le CD) par une économie fondée sur la vente à l’unité d’un bien non rival (le MP3 verrouillé). » Ainsi Laurent Petitgirard compare-t-il le téléchargement d’un morceau de musique au vol d’une baguette de pain. Il semble impossible pour les esprits formés avant l’avènement des technologies numériques et du réseau global, même les plus instruits, d’admettre qu’Internet permet à tout le monde de faire avec un morceau de musique ce que seul Jésus Christ pouvait faire avec un morceau de pain : le multiplier à l’infini. Et si l’on savait multiplier le pain, qui oserait prétendre qu’il ne faut pas le faire ? Filons sérieusement la métaphore : faudrait-il tenter de compter les baguettes disponibles, et surveiller les lieux où elles s’échangent pour punir ceux qui en mangent, ou lever un impôt pour rémunérer le boulanger qui a pétri l’originale et ses ouvriers, en fonction du nombre de baguettes réellement consommées ?

Le débat qui oppose les partisans d’Hadopi, comme Denis Olivennes ou Francis Cabrel, à ceux de la licence globale, comme Jacques Attali ou Philippe Axel, est exactement le même. Ce dernier prédit encore : « La licence globale sera sans doute à nouveau à l’honneur à plus ou moins brève échéance, face à l’échec annoncé de la vente des fichiers à l’unité ». Car tandis que les défenseurs d’Hadopi tablent sur un très hypothétique report massif des consommateurs de musique numérique vers les sites de téléchargement légaux, Philippe Axel rappelle deux règles élémentaires de marketing : un même produit ne peut être à la fois payant quelque part et proposé gratuitement ailleurs, et « en économie de marché, ce qui est rare est cher et ce qui est abondant tend vers le gratuit ». Or puisque tout le monde dispose des moyens techniques permettant de créer un fichier et de le partager avec le monde entier, toute incitation à l’achat de produits disponibles gratuitement en quantités illimitées s’avère parfaitement utopique. Aussi, dès 2005, un sondage Ipsos révélait-il que 83 % des internautes étaient favorables à la proposition d’une redevance sur l’abonnement aux fournisseurs d’accès Internet. À raison de quelques euros supplémentaires prélevés sur notre abonnement à Internet, on estime que les ayants droit des œuvres que l’on téléchargerait alors librement seraient nettement mieux rémunérés qu’actuellement.

Pour cela, il suffirait de redistribuer les sommes perçues en fonction du nombre de téléchargements ou d’écoutes des morceaux de musique échangés. Bien sûr, un tel système implique de mesurer le plus précisément possible la consommation de musique des internautes, sans pour autant les ficher (en enregistrant leurs adresses IP par exemple). Mais des solutions existent, telles que « l’empreinte numérique » qui permet d’identifier automatiquement un fichier musical, ou encore les panels représentatifs d’internautes et les bons vieux sondages. Certaines sont d’ailleurs déjà utilisées pour mesurer les audiences de la radio et de la télévision, financées depuis longtemps par un système de redevance qui a inspiré l’idée de licence globale. Et Philippe Axel insiste sur une nuance essentielle : « Si l’industrie du disque vend moins de CD parce que la musique s’échange […] plus rapidement entre les gens, c’est un problème industriel, pas une crise du droit d’auteur, et surtout pas une crise pour la musique. » Autrement dit : l’actuel projet de loi […] confond la défense de nombreux emplois dans une filière industrielle importante pour la France avec la protection des intérêts d’artistes et de créateurs. Or ceux-ci, bien qu’ils n’en soient pas tous conscients, auraient bien plus à gagner à l’instauration d’une licence globale, qui permettrait d’écouter et d’échanger librement leur musique tout en leur assurant une bien meilleure rémunération. Comme disait un certain Bob D. en 1964 : « Times they are a-changing ». Les temps changent, la loi doit changer.

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La Liberté n’est pas dans l’air du temps… Ceci est une annulation

13/02/2011

Ce matin dans ma boîte mail, ce texte d’Éric Labbé — Éric, un des initiateurs de la pétition « Quand la nuit meurt en silence », souhaitait donner le samedi 19 février une grande fête électronique et alternative, « Surpr!ze », dans un lieu inédit :

Le lieu dans lequel devait se dérouler la Surpr!ze était un lieu d’occupation éphémère, autrement dit, un squat. Ce squat a été évacué le vendredi 11 février au matin par la maréchaussée et la fête n’aura donc pas lieu. Il s’agissait d’un immeuble de 6 étages situé au 12 rue Royale, entre la Concorde et la Madeleine. Cet immeuble était vide depuis 15 ans. Le propriétaire, dont on ne connaît pas l’identité, avait visiblement le projet d’y implanter un grand espace destiné au commerce de luxe comme il est de bon ton de le faire dans ces quartiers. Et puis, allez savoir, il avait abandonné l’idée et abandonné l’immeuble pendant, redisons le chiffre, 15 ans.

L’occupation était pacifique, bien gérée, les personnes qui l’avaient ouvert avaient remis l’eau, l’électricité, y avaient fait d’importants travaux pour sécuriser l’endroit. Ils n’avaient pas d’autre projet que d’y réaliser des événements libres pour répondre à l’envie (au besoin ?) d’une frange de la population qui a du mal avec le cadre étroit de l’offre culturelle nocturne instituée. Une métropole comme Paris a besoin de ce type de lieux comme elle a besoin de lieux de loisirs et de cultures plus conventionnels. Les squats sont essentiels dans l’histoire des cultures alternatives et rappelons que celles-ci sont bien souvent les racines de pans entiers des cultures populaires. Fermer les squats est donc toujours un acte anti-culturel fort et la vivacité de certaines villes ne s’en est jamais remise. Je pense à Genève qui a connu une période d’émulation incroyable dans les années 90 avant de sombrer à nouveau dans l’apathie bancaire et la loose chocolatée.

Hasard du calendrier (ou pas), la loi LOPPSI 2 sur la sécurité avait été adoptée par le parlement le mardi de cette même semaine. Celle-ci comporte un volet anti-squat important qui est en fait une extension des mesures à l’encontre des personnes occupant des terrains illégalement, c’est-à-dire contre les gens du voyage. Désormais, un préfet pourra décider d’évacuer n’importe quel occupant sans titre sans décision de justice en arguant d’un problème de sécurité ou de salubrité qu’il sera seul à apprécier. Cette même loi introduit même des sanctions contre les squatters qui peuvent aller jusqu’à un an de prison et 15 000 € d’amende. Autrement dit, ça ne va pas trop s’arranger.

Je ne vais pas rentrer dans les débats sur le logement qui pourtant me tiennent à cœur parce que j’ai pas mal travaillé sur le sujet il y a quelques années. Mais ce que je veux redire ici c’est que la question des espaces d’expression et de rencontre est, elle aussi, cruciale. Nous devons, collectivement, porter la nécessité de l’existence de ces lieux.

Cette fête, dont nous voulions qu’elle soit belle, incomparable, magique, libre, impertinente et sexy n’aura donc pas lieu. J’en suis le premier désolé, vous vous en doutez, parce qu’elle nous avait demandé beaucoup de travail mais aussi parce que j’avais senti chez tout le monde (artistes et public) un vent d’excitation comme ça faisait longtemps que je n’en avais pas humé.

Mais, plutôt que de chouiner, je veux faire le vœu que cette déception soit un moteur. Un moteur pour bâtir en rêve les moments encore plus fous que nous réaliserons demain.

Et je vous jure que je dis pas ça en l’air.

Des bises,

Éric

P.-S. : les gens qui avaient déjà acheté des préventes seront évidemment remboursés par Digitick ou Toolbox

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En 1995, quand la France croyait Internet mort-né

20/12/2010

Décidément les « élites » françaises sont les plus connes du monde. Un autre post pourrait s’appeler : « En 1988, quand la France croyait la techno mort-née »… En effet quelques années auparavant, leurs réactions avaient été les mêmes face à l’apparition de la house et de la techno : dénigrement (« une mode oubliée dans 6 mois », « une musique qui fabrique des esclaves »), diabolisation, répression, récupération. Après on s’étonne que le pays manque de dynamisme !

Yves Eudes dans Le Monde daté du mercredi 17 novembre 2010 :

Automne 1995, François Fillon vient d’être nommé ministre des télécommunications.

L’Internet est accessible au grand public depuis un an, et le jeune ministre s’y intéresse de près. Un soir, il organise une rencontre au Web Bar, un cybercafé parisien, avec quelques journalistes qui se sont récemment autopromus spécialistes de l’Internet et de la cyberculture.

Assis sur un coin de table, un verre à la main, faisant de son mieux pour avoir l’air « cool » et décontracté, M. Fillon décide de raconter aux journalistes une histoire amusante — mais qui a aussi un petit côté tragique.

Quelques semaines plus tôt, en tant que nouveau ministre, il avait été invité à déjeuner par l’état-major de France Télécom. Le repas dure, la conversation est animée, tous les grands dossiers sont abordés, ou presque. Enfin, alors que le ministre se lève pour partir, un haut responsable de France Télécom lui jette une petite phrase : « On n’a pas parlé de ce nouveau truc, Internet. Mais ce n’est pas grave. Inutile de vous occuper de ça, c’est une mode, dans trois mois, tout le monde l’aura oublié. »

M. Fillon avait bien compris que ce fonctionnaire prenait ses désirs pour des réalités — et qu’il rêvait sans doute de sauver le Minitel de cette concurrence étrangère sauvage. Pourtant, quelques mois plus tard, le gouvernement lançait un projet de charte de l’Internet, visant apparemment à régler par avance tous les problèmes possibles et imaginables susceptibles d’être provoqués par Internet dans un avenir proche ou lointain. Pour cela, il suffisait de placer les internautes sous la surveillance permanente de l’administration et de brider toutes les initiatives. Il fut même question d’obliger tout citoyen désireux d’ouvrir un site Web à soumettre une demande en bonne et due forme au Conseil supérieur de l’audiovisuel (CSA) — comme lorsqu’on veut créer une chaîne de télévision. Le projet de charte ne survécut pas au changement de gouvernement provoqué par la dissolution de l’Assemblée nationale en 1997.

À noter que, pendant la semaine précédent le scrutin, l’administration avait menacé de poursuites les internautes français qui se connecteraient aux sites étrangers publiant des sondages électoraux sur les intentions de vote des Français.

Capitalistes et réactionnaires : les faux artistes

24/10/2010

Philippe Dagen dans Le Monde daté du dimanche 24 – lundi 25 octobre 2010, au sujet de la rétrospective Jean-Léon Gérôme au Musée d’Orsay. Plus ça change, plus c’est la même chose ; la musique d’aujourd’hui, tant mainstream que underground, est envahie de faiseurs passéistes et encensés :

Le peintre Jean-Léon Gérôme (1824-1904) a longtemps été célèbre grâce aux dictionnaires et aux livres d’histoire qui reproduisaient largement ses reconstitutions historiques. Les professeurs de latin se servaient de ses combats de gladiateurs pour illustrer les mœurs dépravées de l’Empire romain, et les professeurs de catéchisme édifiaient les jeunes âmes en leur montrant ses martyrs chrétiens livrés aux fauves. En noir et blanc, ses peintures paraissaient des photographies du passé, d’une confondante exactitude.

Puis elles ont disparu des livres. Parce que leur auteur tient dans l’histoire de l’art moderne un sale rôle, celui de l’ennemi obtus et méchant. À juste titre au demeurant. En 1884, Gérôme veut s’opposer à l’hommage posthume rendu à Manet, mort un an plus tôt, et propose que l’on accroche Olympia aux Folies Bergère.

Dix ans plus tard, Gérôme combat le legs de la collection Caillebotte, tant et si bien que la moitié des toiles sont refusées – Monet, Cézanne et les autres. Il est du reste savoureux que son contemporain Monet, qu’il déteste, triomphe au même moment au Grand Palais, pas très loin d’Orsay.

En 1900, il choisit l’inauguration de l’Exposition universelle pour maudire la peinture moderne. À cette date, il enseigne à l’École des beaux-arts depuis trente-sept ans, il est membre de l’Institut depuis plus de trois décennies, y ayant été propulsé à 41 ans. Dans ces deux lieux, il défend sa conception de l’art, fondée sur la prolifération des détails vrais, un illusionnisme perfectionné au plus haut point, une facture picturale lisse et neutre et un dessin qui proscrit toute abréviation comme toute déformation. L’impressionnisme ne peut donc que lui être qu’insupportable – et réciproquement.

Pourquoi alors lui consacrer au Musée d’Orsay une exposition en plus de 200 peintures, sculptures et dessins ? Pour une excellente raison : par son style illusionniste et spectaculaire et par le système de production qui en est inséparable, son œuvre fait comprendre comment la peinture est devenue une industrie de l’image. Jean-Léon Gérôme, c’est le capitalisme appliqué aux beaux-arts. Il comprend magnifiquement son époque, au point de vue social et économique. D’autres sont alors aussi lucides que lui – tel Gauguin. Mais Gauguin déteste la société qu’il voit naître, alors que Gérôme, par commodité ou cynisme, en tire avantage.

Sa tactique repose sur une évidence. Vers le milieu du XIXe siècle, le développement de la bourgeoisie fait de l’art une affaire de plus en plus générale : le Salon reçoit des dizaines de milliers de visiteurs, dont beaucoup sont des acheteurs potentiels. Il faut s’adresser à ce nouveau public et, pour attirer son attention, se servir d’une autre puissance montante, la presse. En 1850, Gérôme expose donc au Salon son Intérieur grec : quatre filles nues, dont trois dans des poses lascives, et, près d’elles, un peu dans l’ombre, deux hommes. L’allusion sexuelle est flagrante. La toile fait scandale dans les journaux. Un cousin de Napoléon III l’achète.

Ce lancement mondain vaut mieux que le prix de Rome, que Gérôme a manqué trois ans plus tôt. Désormais, il est connu – et encore plus après la Sortie du bal masqué, scène de duel tragique et neigeuse présentée au Salon de 1857. Cette fois, c’est le duc d’Aumale qui achète.

C’est à ce moment que Gérôme démontre toute l’étendue de son génie. Vendre une toile à un duc, c’est bien. Mais, des milliers d’admirateurs anonymes, il serait dommage de ne tirer aucun bénéfice. Par chance, les techniques de reproduction mécaniques se développent. Lithographie et photographie ne cessent de s’améliorer.

En 1859, Gérôme s’associe avec un éditeur, Adolphe Goupil, spécialisé dans ces industries. En 1863, il épouse une de ses filles. Alliance féconde : deux enfants, mais surtout des centaines de milliers de cartes postales et clichés plus ou moins grands et plus ou moins joliment tirés. Il y en a à tous les prix. Tout le monde ne peut s’acheter un tableau, mais qui ne pourrait se payer une petite image ? Il ne reste plus à Gérôme qu’à alimenter les machines de Goupil avec des toiles destinées à être converties en clichés pour le monde entier.

Ce système exige qu’il demeure fidèle à son illusionnisme minutieux – la clientèle veut du bien fait – et qu’il trouve des sujets qui plaisent, romanesques pour les dames, grivois pour les messieurs. Il diversifie l’offre pour vendre mieux. Vous voulez de l’érotisme ? Achetez Phryné devant l’aréopage, les harems, les intérieurs d’atelier avec modèle sans voile – et sans un poil, car il ne faut pas aller trop loin. Vous cherchez du pathétique, du sanglant ? Voici les rétiaires que l’on achève et les martyrs que les lions décapitent et éventrent dans de grandes flaques de carmin. De l’exotique ? Choisissez entre caravaniers, muezzins et marchands d’esclaves (nues, bien sûr). Du patriotique bien français ? Nous avons du Louis XIV et du Napoléon en rayon.

Vers 1870, Gérôme fait mieux encore. Il se met à convertir les personnages de ses tableaux en sculptures. Celles-ci sont fabriquées en plusieurs dimensions et différents matériaux, du petit bronze bon marché à la figure grandeur nature en marbre rehaussé de bronze doré et de pierres précieuses, très onéreuse. Il invente ainsi ce qui se nomme aujourd’hui dans les musées « produits dérivés ». Le vrai précurseur du XXe siècle, en 1850, c’était donc lui.

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