Red Bull Music Academy Daily : eDEN, fanzine house stylé

14/03/2016

« eDEN, fanzine house stylé », interview par Antoine Carbonnaux pour le Daily de la Red Bull Music Academy, 14 mars 2016 :

Publié au format A6 pour mieux rentrer dans les poches, eDEN était un fanzine vendu à la criée dans les raves et les clubs, chez certains magasins de disques et sur abonnement. Dans ses pages, agenda, récits de fêtes, chroniques de disques, playlists et tribunes libres se mélangeaient, célébrant la house, l’ambiance joyeuse de ses fêtes et sa scène française florissante. Animée par la passion, l’enthousiasme et l’innocence propres aux premières heures du mouvement, eDEN se faisait le porte parole d’une certaine conception de la fête, portée par des plumes aujourd’hui bien connues de la musique ou du journalisme, telles que David Blot, Didier Lestrade, Loïc Prigent ou encore Sven Løve (le quatrième film de sa sœur, Mia Hansen-Løve, emprunte son titre au fanzine). Sept numéros paraîtront, entre mai 1992 et mai 1994, avant que l’aventure ne se conclut sur un 8ème numéro jamais imprimé, accompagné d’un compilation rassemblant des artistes qui marqueront durablement les années French Touch par la suite. Ses fondateurs, Christophe “Widowsky” Monier et Christophe Vix, et son directeur artistique, Michaël Amzalag, reviennent sur l’histoire du fanzine, couverture par couverture.

— eDEN #1 : Pourquoi avoir créé eDEN ? Comment le fanzine fonctionnait-il ? D’où vient cette baseline « fanzine house stylé » ?

Christophe Vix et Christophe Monier décident de monter un fanzine en discutant dans un café en face de la Salpêtrière début 92. Ils sortent du chevet d’un ami se remettant d’une TS, conclusion d’une énième mauvaise descente provoquée par une énième rave hardcore glauque, sans joie et sans esprit. Ils savent pouvoir trouver facilement une équipe car l’idée flotte déjà dans l’air au sein de leur bande de teufeurs et fans de musique électronique. Le but du fanzine sera de rappeler la diversité, le métissage, les nuances de cette musique, l’ambiance festive et joyeuse des fêtes et des raves ailleurs en Europe, d’élever le niveau d’exigence qualitative et artistique de la scène naissante.

Outre Vix, Monier (qui signe Widowsky, alors producteur avec ses groupes Impulsion et Discotique — il formera plus tard The Micronauts) et leur ami, la rédaction se compose au début de deux étudiantes anglaises, Adelaide Dugdale et Spider, Jerry Bouthier, futur DJ bien connu, Alain Quême futur Alan Braxe, Patrick Vidal, DJ et chanteur (Marie et les garçons, Discotique, Sütra), et Thierry Pilard, disquaire à la Fnac. Jerry nous présente Michaël Amzalag, futur graphiste star au sein de l’agence M/M (Paris) qui devient notre DA et crée le style graphique novateur et reconnaissable entre tous du fanzine. D’où la baseline.

Quant au nom « eDEN », il vient de notre volonté d’idéal, de questionner le rapport mystique prétendu ou affirmé de certains musiciens, de rappeler la quête de paradis des usagers de drogues. C’est de plus un mot compréhensible dans de nombreuses langues.

— eDEN #2 : Le nom de Laurent Garnier revient souvent dans les pages d’eDEN. Que représentait-il pour vous ? Il semble qu’il était loin de faire l’unanimité partout à l’époque ?

Nous sommes fans de la première heure. Notre chauvinisme est flatté lorsque nous découvrons que nos potes anglais le connaissent et sont eux aussi fans ; de même lorsque son morceau « Acid Eiffel » sort sur Fragile, un sous-label de Transmat, le label de Derrick May.

Garnier commence en étant aux premières loges de la scène Madchester. Puis il connaît et joue pour la scène gay, au Boy le mercredi pour les soirées French Kiss, à la Luna, plus tard au Queen (il jouera à la soirée d’inauguration). Il joue aussi bien sûr dans des soirées mixtes, à la Loco et surtout au Rex avec ses fameuses soirées Wake Up Paris où nous vendons à la criée le fanzine. Nous le suivons partout.

Il est déjà l’exemple du DJ qui connaît par cœur cette culture, qui sélectionne ses disques avec exigence, qui construit des sets tout en nuances et variations, loin des autoroutes monomaniaques que nous détestons et combattons.

— eDEN #3-4 : eDEN défend la house et ne mâche pas ses mots à l’égard des raves (« c’est toujours plus agréable qu’une rave techno ») et de la scène techno (« décervelage techno des raves ») ; pourquoi tant de haine ? La scène semblait loin d’être unie à l’époque…

eDEN défend les nouvelles musiques électroniques apparues à la fin des années 80, la house à Chicago, la techno à Detroit, le garage à Newark, ainsi que leur déclinaisons européennes, sans en privilégier aucune. Ces musiques sont diverses, variées, métissées, en perpétuels renouvellement et réinvention. De même les membres d’eDEN changent sans arrêt, certains adorent la techno, même la plus hardcore, et d’autres la détestent. Surtout on adore la controverse et la provocation. Les pages du fanzine reflètent fidèlement ces contradictions.

Ainsi nous ne sommes pas seulement en contact avec la scène franco-française, et de nombreux anglais, américains, hollandais ou allemands rejoignent nos rangs. Certains d’entre nous lisent les Inrocks pour suivre les frasques de Morrissey, vont à un concert de Primal Scream à l’Élysée Montmartre puis à la rave Libération, organisée par Michel Cerdan sous l’arche de la Défense, pour écouter LFO. D’autres idéalisent la vibe smiley, love & peace des raves anglaises ou des fêtes breakbeat/progressive de San Francisco. Ça n’empêche pas eDEN d’aider les filles de BeatAttitude à organiser la salle house d’une free party des Spiral Tribe, où jouent aussi des DJs de Brixton qui nous sensibilisent aux prémices de la jungle. D’ailleurs Pascal Crabbe (qui créera le duo Jess & Crabbe), fan de jungle de la première heure, nous accompagne souvent en rave et nous aide à y vendre le fanzine.

Simplement il y a une sorte de rave labellisée « tekno », hyper glauque et dark, que nous détestons et combattons. C’est celle à l’origine de la mauvaise descente de notre pote et qui semble être alors l’unique modèle en Région Parisienne. Le public y va pour s’abrutir de drogue ; son moteur n’est plus la musique mais la défonce, souvent des mélanges hasardeux ou de l’héro, des drogues ni festives ni sociales. Les gens ne se sourient plus, ne communiquent plus entre eux. Les DJs et donc la musique sont au diapason. Générique, chiante, sans âme, sans groove, sans diversité, sans métissage, sans exigence artistique, elle ne change pas au cours de la soirée. Elle oublie nuance, variation et crescendo. C’est l’autoroute, à l’image des autoroutes minimal ou tech house qu’on connaîtra plus tard.

— eDEN #5 : Le texte « Qui rave ? » synthétise assez bien l’essence du mouvement dont eDEN se faisait l’étendard. Peut on parler d’utopie rave ? Avez-vous le sentiment d’avoir assisté à la naissance d’un des derniers courants musicaux significatifs (pour paraphraser Laurent Garnier qui disait « l’électronique reste la dernière révolution en date ») ?

Ce texte a été écrit par notre ami Michel Cerdan alias Psycho C — allez on balance. Il était alors dir’com de Libération, très engagé, et a eu besoin d’avoir un argumentaire adapté aux contraintes d’un grand média qui se risque sur un terrain alors miné. Rappelez vous que la veille de la rave à la Grande Halle de la Villette, l’Humanité fait sa une sur les nazis de la techno… On avait Charles Pasqua place Beauveau. On peut dire ce qu’on veut, il y a moins de charges de CRS en rave qu’à l’époque. Ce texte a permis à eDEN de se positionner, même si nous avons eu une existence éphémère.

— eDEN # 6 : Parmi ses plumes, eDEN pouvait compter sur Didier Lestrade, éditorialiste éternel insatisfait. Qui était-il, comment l’avez-vous connu, recruté ? eDEN était-elle une publication engagée ?

Lorsque nous démarrons eDEN, Didier Lestrade est pour nous un mythe et un exemple. À la fin des années 80, il est un des rares journalistes musicaux à parler de cette nouvelle musique (dans Libé). Qui plus est il écrit bien, avec humour, de manière passionnée et talentueuse et donne vraiment envie de découvrir les disques dont il parle. C’était une rare bouffée d’oxygène dans la presse française. Ça a été un honneur de le compter parmi nous.

Oui eDEN est une publication engagée, pour l’art et la musique comme on l’a vu plus haut, mais aussi pour la liberté spirituelle : en effet une fête réussie est comme une communion, une zone d’autonomie temporaire où les gens se resynchronisent grâce au beat ; ils réapprennent à être heureux ensemble, à se sourire, communiquer, se rencontrer, ressentir l’amour universel.

— eDEN # 7 : eDEN évoque ouvertement les drogues à travers ses pages. Était-ce un moyen de rompre avec l’hypocrisie des débats mainstream ?

Oui absolument. Nous voulions témoigner d’une approche plus censée, rationnelle et adulte du sujet. Aujourd’hui en 2015, à l’heure où l’Amérique légalise le cannabis, le niveau du débat en France reste pathétique de ringardise, de désinformation et de violence répressive (coincé par la loi du 31 décembre 1970 qui fait consensus en France, sauf auprès de EE-LV…).

— eDEN # 8 : eDEN se termine sur le constat amer d’avoir été « le témoin écrit d’une nation house balbutiante et cosmopolite [devenue] un outil de marketing utilisé massivement par les industries. » Quel était votre sentiment à l’arrêt d’eDEN ?

À la fin de l’aventure eDEN, notre sentiment est que nous avons fait ce que nous devions, en défendant la valeur artistique de cette scène d’une part, en découvrant et promouvant ses jeunes acteurs français d’autre part. Chacun d’entre nous doit désormais se consacrer à ses activités artistiques ou professionnelles. Nous avons toujours milité pour que ce mouvement devienne populaire. Il est inévitable que les marchands vont récupérer, copier en émoussant tout ce qu’ils pourront de ces nouvelles formes et expressions. C’est le lot commun à tous les genres artistiques. Ça n’empêche pas l’underground, l’avant garde et les artistes authentiques de continuer à innover, à inventer, sans forcément en cueillir les fruits financiers ni ceux de la reconnaissance médiatique. Aucune amertume car nous n’avons jamais été naïfs.

eDEN8CD LA COMPILATION HOUSE STYLÉE – 75’30” POUR DANSER : eDEN se faisait l’apôtre d’une scène française, croyant dur comme fer à son développement. Cette compilation en est-elle l’aboutissement ? De cette compilation, y a-t-il un ou des morceaux que vous retenez en particulier ? Si oui, pour quelles raisons ? Christophe, en tant que producteur, à quoi ressemblait la scène à l’époque ? Les collaborations étaient-elles fréquentes, ou chacun faisait son truc dans son coin ?

En 1994, deux ans avant les débuts de la French touch, nous réunissons sur une même compilation Daft Punk, Motorbass, Dimitri From Paris, Érik Rug, Jerry Bouthier, Patrick Vidal, Impulsion et The Micronauts, à un moment où ces artistes sont d’illustres inconnus qui nous offrent un morceau inédit de leur choix (la compilation restera dans les cartons…). Sans parler de David Blot, Vincent Borel, Alan Braxe, DJ Deep, D’Julz, Laurent Garnier, Didier Lestrade, Sven Love, Benjamin Morando et Loïc Prigent qui ont écrit dans nos pages. On peut dire qu’on a eu du nez ! Et nous en sommes fiers.

De la compil nous retenons les morceaux des Daft, de Motorbass et des Micronauts qui peut-être préfigurent le mieux le nouveau son qui arrive.

Les collaborations entre les musiciens sont fréquentes, à travers les remixes, les featuring et les groupes plus ou moins éphémères. Cela dit la musique électronique reste un terrain de prédilection pour le producteur démiurge qui crée de toutes pièces des mondes sonores, seul dans son studio.

Antoine Carbonnaux, Christophe Vix-Gras & Christophe “Widowsky” Monier, Paris, vendredi 30 octobre 2015

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