La machine à concentrer la richesse

09/02/2012

Paul Jorion, économiste et anthropologue, dans Le Monde Économie daté du mardi 7 février 2012 :

Dans une allocution prononcée le 12 janvier, Alan B. Krueger, à la tête du Conseil des conseillers économiques du président Obama, a examiné « la montée et les conséquences de l’inégalité aux États-Unis » (www.americanprogress.org/events/2012/01/pdf/krueger.pdf).

Alors que, de 1947 à 1979, les revenus de l’ensemble de la population américaine croissent annuellement d’un peu plus de 2 % toutes catégories confondues, sur la période qui s’étend ensuite de 1979 à 2010, les 20 % les plus riches voient leurs revenus bruts augmenter de 1,2 % par an alors que, parallèlement, ceux des 20 % les plus pauvres baissent eux de 0,4 %.

Les cadeaux fiscaux consentis par les deux administrations Bush aux ménages les plus fortunés viennent encore renforcer la tendance : si, dans l’ensemble, les 20 % les moins riches voient leurs revenus après impôts augmenter de 18 % sur la période 1979-2007, ceux du 1 % le plus fortuné grimpent pendant ce temps-là de 278 %.

À quoi attribuer ce creusement des écarts ? Premièrement, à la part toujours croissante de la richesse ponctionnée par le secteur financier. Krueger cite les chiffres suivants : la part du secteur financier et de l’immobilier dans les revenus du 1 % le plus riche double entre 1979 et 2005. En fin de période, ces deux secteurs constituent désormais un quart des revenus du 0,1 % le plus fortuné.

Deuxièmement, les gains de productivité dus à l’informatisation et à l’automatisation, au cours des trente dernières années, sont essentiellement ponctionnés par les classes les plus aisées.

Krueger ne s’attarde pas sur le mécanisme de ce transfert, se contentant de citer les résultats d’un sondage de 1997 auprès de ses collègues économistes, selon lesquels le facteur technologique rend compte à 45 % des disparités de revenus, mais les raisons en sont bien connues : sur cette période, les salaires en dollars constants stagnent tandis que s’envolent les gains du capital et la rémunération des dirigeants des grosses entreprises.

Dans la pratique, le travailleur remplacé par un robot ou un ordinateur est remercié, et son espoir de retrouver un jour un emploi va diminuant à mesure que la technologie progresse ; une fois en place, la machine travaille uniquement au profit des actionnaires et des patrons de l’entreprise.

Cet effet pervers, Sismondi (1773-1842) l’avait déjà dénoncé dans les années 1820, proposant que tout ouvrier remplacé par une machine bénéficie d’une rente indexée sur la richesse créée désormais par celle-ci. Une proposition ancienne qu’il faudra, un jour ou l’autre, réexaminer…

Les disparités dans la répartition des revenus et du patrimoine ne doivent pas être considérées comme de simples curiosités : la concentration excessive de la richesse grippe la machine économique jusqu’à provoquer son arrêt par deux effets combinés.

D’une part, la baisse du pouvoir d’achat pour la grande masse de la population force à un développement du crédit qui fragilise à terme le secteur financier en raison du risque croissant de défaut de l’emprunteur.

D’autre part, les capitaux disponibles au sommet de la pyramide sociale iront, faute de débouchés suffisants dans la production, se placer dans des activités spéculatives, déréglant entièrement le mécanisme de la formation des prix.

Tant que la concentration de la richesse n’aura pas été inversée, la machine économique ne pourra pas véritablement repartir. De ce point de vue, l’austérité, qui accroît encore la disparité des revenus, est bien entendu la pire des politiques.

Lire cette chronique sur son site d’origine

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