Vive la symbiose des cultures

08/02/2012

« De fait, ce sont les musulmans et les Arabes qui sont visés », Abdelwahab Meddeb, écrivain et enseignant à l’université Paris-X-Nanterre, interviewé par Nicolas Truong dans Le Monde daté du mardi 7 février 2012 :

[…]

— Comment avez-vous reçu les propos de Claude Guéant [Ministre de l’Intérieur, de l’Outre-mer, des Collectivités territoriales et de l’Immigration] affirmant que « toutes les cultures ne se valent pas » et qu’« il y a des civilisations que nous préférons » ?

Comment croire encore à l’inégalité des cultures quand on sait ce que l’ethnologie, l’anthropologie, la linguistique, la biologie ont apporté ? L’affirmer révèle soit l’ignorance soit le cynisme politique. C’est ce que fait M. Guéant en période électorale : gageons que ses propos relèvent de la seconde hypothèse.

— Quelle culture, civilisation ou communauté est, selon vous, visée par le ministre de l’intérieur ?

De fait, ce sont les musulmans et les Arabes qui sont visés. Les stigmatiser comme inférieurs par nature est destiné à flatter le courant raciste du Front national (FN) pour le drainer vers son propre parti. Comment M. Guéant ose-t-il quasi explicitement rejeter ces communautés hors de l’esprit des Lumières au moment même où les peuples auxquels ces communautés appartiennent ont confirmé sur leur propre sol l’universalité du droit naturel ? Ne sont-ils pas les premiers aujourd’hui capables de mourir pour la liberté, l’égalité, la dignité ? Que le mouvement révolutionnaire arabe qui occupe depuis plus d’un an la scène de l’actualité ait été dévoyé par de vieux démons n’illustre que la dialectique de l’Histoire.

— Selon vous le « fanatisme fut la maladie du catholicisme », le nazisme celle de l’Allemagne, et « l’intégrisme est la maladie de l’islam ». Est-il donc permis de soumettre les civilisations au droit d’inventaire ?

Toute culture a à conjurer ses vieux démons tant elle bascule entre civilisation et barbarie. Si la barbarie de l’islam est l’islamisme, la barbarie de la culture à laquelle appartient M. Guéant reste le racisme. L’un et l’autre sont exclusivistes, niant l’altérité et s’estimant par nature supérieures. Faut-il rappeler les ravages que la culture occidentale a produits à travers le colonialisme et le nazisme, ces deux formes de racisme qui se sont exprimées par la violence meurtrière ? Ces barbaries n’ont pu être contenues malgré la très haute civilisation que le même Occident a donnée à l’humanité.

Ainsi les propos de M. Guéant ne correspondent pas à l’apport civilisateur de sa propre culture. Ils confirment plutôt la propension à la barbarie qui loge en elle. […]

Lire l’intégralité de cet entretien sur son site d’origine

« Vive la symbiose des cultures » par Edgar Morin, sociologue et philosophe, dans Le Monde daté du mercredi 8 février 2012 :

Chaque culture a ses vertus, ses vices, ses savoirs, ses arts de vivre, ses erreurs, ses illusions. Il est plus important, à l’ère planétaire qui est la nôtre, d’aspirer, dans chaque nation, à intégrer ce que les autres ont de meilleur, et à chercher la symbiose du meilleur de toutes les cultures.

La France doit être considérée dans son histoire non seulement selon les idéaux de Liberté-Egalité-Fraternité promulgués par sa Révolution, mais aussi selon le comportement d’une puissance, qui, comme ses voisins européens, a pratiqué pendant des siècles l’esclavage de masse, a dans sa colonisation opprimé des peuples et dénié leurs aspirations à l’émancipation. Il y a une barbarie européenne dont la culture a produit le colonialisme et les totalitarismes fascistes, nazis, communistes. On doit considérer une culture non seulement selon ses nobles idéaux, mais aussi selon sa façon de camoufler sa barbarie sous ces idéaux.

Nous pouvons tirer fierté du courant autocritique minoritaire de notre culture, de Montaigne à Lévi-Strauss en passant par Montesquieu, qui a non seulement dénoncé la barbarie de la conquête des Amériques, mais aussi la barbarie d’une pensée qui « appelle barbares les peuples d’autres civilisations » (Montaigne).

De même le christianisme ne peut être considéré seulement selon les préceptes d’amour évangélique, mais aussi selon une intolérance historique envers les autres religions, son millénaire antijudaïsme, son éradication des musulmans des territoires chrétiens, alors qu’historiquement chrétiens et juifs ont été tolérés dans les contrées islamiques, notamment par l’Empire ottoman.

Plus largement, la civilisation moderne née de l’Occident européen a répandu sur le monde d’innombrables progrès matériels, mais d’innombrables carences morales, à commencer par l’arrogance et le complexe de supériorité, lesquels ont toujours suscité le pire du mépris et de l’humiliation d’autrui.

Il ne s’agit pas d’un relativisme culturel, mais d’un universalisme humaniste. Il s’agit de dépasser un occidentalocentrisme et de reconnaître les richesses de la variété des cultures humaines. Il s’agit de reconnaître non seulement les vertus de notre culture et ses potentialités émancipatrices, mais aussi ses carences et ses vices, notamment le déchaînement de la volonté de puissance et de domination sur le monde, le mythe de la conquête de la nature, la croyance au progrès comme lot de l’histoire.

Nous devons reconnaître les vices autoritaires des cultures traditionnelles, mais aussi l’existence de solidarités que notre modernité a fait disparaître, une relation meilleure à la nature, et dans les petites cultures indigènes des sagesses et des arts de vivre.

Le faux universalisme consiste à nous croire propriétaires de l’universel — ce qui a permis de camoufler notre absence de respect des humains d’autres cultures et les vices de notre domination. Le vrai universalisme essaie de nous situer en un méta-point de vue humain qui nous englobe et nous dépasse, pour qui le trésor de l’unité humaine est dans la diversité des cultures. Et le trésor de la diversité culturelle dans l’unité humaine.

Lire ce point de vue sur son site d’origine

« Une polémique qui cache la question sociale » par Gilles Kepel, politologue et spécialiste de l’islam, dans le même numéro :

Dissimulée par le jargon économique envahissant la campagne présidentielle depuis le début, la question des banlieues populaires et du développement de l’islam de France a soudain fait irruption avec les propos du ministre de l’intérieur. Selon lui, « toutes les civilisations, toutes les pratiques, toutes les cultures, au regard de nos principes républicains, ne se valent pas ». Et de l’illustrer de deux exemples se rapportant au port du voile intégral ou niqab, prôné par les salafistes, et aux prières de rue le vendredi que Marine Le Pen avait comparées à l’invasion nazie.

Dans le camp adverse, on a dénoncé un « dérapage contrôlé et parfaitement volontaire », voire du « baratin pour porter une espèce de détestation des musulmans », dans un ballet fastidieux et convenu où l’hystérie des uns répond à l’occultation des autres : mais c’est en réalité la question sociale refoulée qui, sous le voile de l’islam, fait son retour dans un débat central, celui de notre grand roman national, qui est le propre de l’élection présidentielle.

Or, comme le note la revue Esprit dans sa dernière livraison, aucun candidat n’a su le prendre à bras-le-corps. Ce mutisme, cette myopie, touchant aux principaux enjeux de notre devenir citoyen, sont nourris par le calcul millimétré des supputations électoralistes, dans lequel sondeurs et communiquants — ces sophistes de notre temps — dévoient le discours politique en considérations politiciennes.

Pourquoi ce débat poussif est-il soudain aiguillonné par la référence à l’islam de France ? Parce que le développement de celui-ci et les formes que prennent certaines manifestations des groupes les plus en rupture avec la République et ses valeurs communément partagées interrogent la fermeté de notre lien social et notre capacité intégratrice dans un contexte où le chômage est massif dans les banlieues pauvres. Ils questionnent aussi la signification de la laïcité, voire révoquent en doute la validité de la promesse citoyenne.

Lorsque des salafistes s’implantent dans la salle de prière d’une zone urbaine sensible où la moitié des jeunes non scolarisés sont sans emploi, dans une copropriété dégradée où la tuberculose refait son apparition, la médication politique ne peut se limiter à traiter le symptôme, il lui faut aussi soigner la cause. Mais par-delà ce constat, une tentation du repli qui ne concerne pas seulement une religion particulièrement (mais non exclusivement) pratiquée par les populations démunies se fait jour dans la France populaire de 2012 : les exacerbations identitaires y fabriquent des communautés fantasmées et soudées dans un rejet de l’autre — musulman, juif, gaouri « souchien » […].

Elle se nourrit d’un malheur social et d’une désespérance qui touchent également le monde des petites agglomérations rurales, où le vote pour l’extrême droite et les conversions à l’islam le plus rigoriste procèdent d’une même logique de rupture et d’une quête de sens à quoi les dissertations politiciennes sur la crise de l’euro ne savent plus répondre.

Ils sont « indignés ». Mais comment s’indignent-ils, par-delà l’injonction qu’a popularisée Stéphane Hessel à des millions d’exemplaires ? Si la promesse citoyenne n’est pas portée par un projet qui sait épouser, conduire, écrire les mots nouveaux de notre roman national, la balkanisation des identités antagoniques est inscrite sur les pages que laisse blanches le discours dilué de cette campagne électorale.

Au nombre de nos grands récits fondateurs, il y a eu une intégration sociale qui bouleverse les origines ethniques et de classe, est passée par le partage de la table et du lit — et que nous avons magnifiée dans notre gastronomie et notre érotisme, qui sont le meilleur de notre patrimoine et firent notre réputation universelle.

Dans les communes enclavées de Seine-Saint-Denis où nous avons enquêté avec l’équipe de l’Institut Montaigne en 2010 et 2011, là où le travail est devenu un luxe rare, où l’interaction avec la société globale est tributaire des ruptures de charge d’interminables transports en commun, se sont inventées des clôtures communautaires où l’exacerbation récente du halal le plus strict multiplie les interdits, tient les enfants à l’écart des cantines scolaires et prohibe les mariages mixtes.

Ces mécanismes de défense et de survie interrogent notre capacité à faire France s’ils persistaient. Mais rien n’empêche d’y porter remède — à condition d’avoir le courage de porter sur la France d’aujourd’hui, sur les failles sociales qui provoquent des clivages, et que l’inanité du débat politique traduit en antagonismes badigeonnés du vocable de culture ou de civilisation, le regard sans concession des sociologues qui labourent le terrain et prennent les trains de banlieue et autres omnibus.

Prenons un exemple : combien de députés issus des milieux populaires notre Assemblée nationale, qui représente et symbolise la nation, va-t-elle compter en juin ? Combien de parlementaires issus des cités, nés Français, éduqués ici, et dont les familles sont venues, il y a deux, voire trois générations, d’Afrique du Nord et d’Afrique noire notamment, participer à la reconstruction de la France exsangue de l’après-guerre et y ont laissé leur santé ?

À la fin de la guerre d’Algérie en 1962, le général de Gaulle avait mené une politique courageuse de promotion des élites issues des Français musulmans ; les circonstances étaient autres, mais n’y aurait-il pas lieu, surtout pour eux qui s’inspirent de son héritage, de s’en souvenir ? Que nos partis politiques commencent par s’assurer que les quartiers populaires et les cités seront représentés par leurs habitants dans la prochaine législature — sans quoi les déplorations sur la montée des communautarismes et le clash des civilisations resteront des larmes de crocodile.

Lire l’intégralité de ce point de vue sur son site d’origine

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