Un modèle plus politique qu’économique

07/02/2012

Michaël Foessel, maître de conférences en philosophie à l’université de Bourgogne, détaché au Centre Marc-Bloch de Berlin, dans Le Monde daté du mardi 7 février 2012 :

Aujourd’hui, l’Allemagne vaut mieux que son modèle économique. L’Agenda 2010 de Gerhard Schröder a peut-être contribué à mettre la République fédérale à l’abri des effets les plus dévastateurs de la crise. Mais il n’a pas protégé tous les Allemands de la misère. Le symbole des « jobs à 1 euro » montre les limites de cette politique sociale. L’ériger au rang de modèle revient, sans le dire explicitement, à opposer les mauvais « assistés » aux bons travailleurs pauvres.

À supposer qu’il s’agisse là d’une alternative, elle ne suffit certainement pas à exprimer ce qui distingue l’Allemagne de la France contemporaine. Si l’on en reste à l’économie, c’est parce que, dans ce domaine, la comparaison entre les deux pays n’appelle pas un effort d’introspection trop pénible. Il en va tout autrement lorsque le regard se porte sur l’état de la démocratie de l’autre côté du Rhin.

Comparée à la France, la démocratie allemande apparaît plus apaisée et moins nerveuse. Les arguments y priment sur les symboles. Même lorsqu’il est question de l’identité nationale, les politiciens allemands se méfient des envolées lyriques. On moque souvent le consensus allemand : c’est ne pas voir qu’il existe un consensus français fondé sur l’angoisse.

Surtout en période électorale, la France se perçoit comme un royaume menacé dans son unité par les effets culturels ou migratoires de la mondialisation. En regard de ces esthétisations politiques de la perte, l’Allemagne ressemble à une province d’autant plus à l’aise dans la mondialisation qu’elle n’a pas à tout instant l’impression d’y jouer son âme.

Cette différence s’explique d’abord par des raisons institutionnelles. Il est peu probable qu’au beau milieu d’une campagne présidentielle on se réfère au système parlementaire et fédéral allemand. Il contribue pourtant à faire de ce pays une démocratie décentrée qui ne convoque pas le roman national en renfort de la moindre proposition politique. Le système des partis et le fédéralisme favorisent les coalitions hétéroclites et, de ce fait, idéologiquement insatisfaisantes. Mais il dédramatise aussi les enjeux. Vue de France, la politique allemande a quelque chose de provincial : on y discute indéfiniment de la construction d’une gare à Stuttgart ou de la fabrication des éoliennes. C’est le prix à payer d’une démocratie délibérative qui accepte de poser les problèmes de telle manière qu’ils aient une chance d’être résolus.

Il y a quelque chose d’amusant à voir Angela Merkel appelée à la rescousse de la candidature d’un président français en difficulté. En Allemagne, certains se demandent ce que la chancelière va faire dans cette foire d’empoigne où les meetings ressemblent à des liturgies à la gloire de la déesse France. À l’UMP aussi, on devrait craindre des discours qui porteront davantage sur les vertus ascétiques du monétarisme que sur le caractère exceptionnel d’un homme.

Il est vrai qu’il existe un président de la République en Allemagne, mais il est un symbole moral plus que l’incarnation d’un peuple. À l’heure actuelle, Christian Wulff est menacé de devoir démissionner simplement parce qu’il a fait pression sur un journal afin que celui-ci ne publie pas une information relative à un prêt avantageux dont il a bénéficié. Ce « modèle allemand » là ne doit rien à l’économie.

Le clivage entre les deux pays s’explique aussi par le rapport qu’ils entretiennent à leur histoire. L’année où l’on célèbre en France le salut du royaume par Jeanne d’Arc, les Allemands sont occupés par le tricentenaire de Frédéric II de Prusse. Tous les journaux reviennent sur le « despotisme éclairé » de ce roi tellement francophile qu’il ne se sentait pas allemand.

Ils s’interrogent sur ses désirs impérialistes, critiquent l’annexion de la Silésie et les rêves orientaux de la Prusse. Contrairement à ce qui se passe en France, l’histoire n’est pas conçue comme un objet de contemplation, c’est-à-dire comme un refuge pour ne plus avoir à affronter le monde.

L’Allemagne n’a jamais été un royaume et, contrairement à ce que l’on dit parfois, elle ne semble pas prête à redevenir un empire. Malgré les résistances, le patriotisme constitutionnel tend à s’imposer. Du point de vue français, ce culte de l’abstraction juridique n’a rien de très enthousiasmant. Il a pourtant le mérite de ne pas charger la mémoire nationale d’un pathos qui vire au ressentiment.

À quel passé glorieux les Allemands pourraient-ils d’ailleurs se référer ? Leur mémoire collective est faite de crimes et de cendres autant que de hauts faits. Savoir que l’on a déjà été vaincu par l’histoire immunise contre la peur d’avoir tout à perdre du présent.

Les statistiques rendent moins bien compte de la réussite allemande que quelques heures passées dans les rues de Berlin. Une ville pauvre, capitale d’un pays riche : le paradoxe a de quoi surprendre un Parisien. Il exprime pourtant assez bien la situation d’un pays qui n’a ni le désir ni les moyens de s’abandonner à la mélancolie pour son ancienne magnificence.

À Berlin (mais cela vaut d’autres villes allemandes), les bâtiments ne témoignent pas pour la gloire du passé. Les dégâts de la guerre expliquent que la muséification n’est tout simplement pas une option. Cette absence d’affectation est encore le meilleur allié de la vie.

On peut rassurer les contempteurs du pangermanisme : la France n’est pas près de ressembler à l’Allemagne d’aujourd’hui. Ni son système institutionnel monarchique ni sa nostalgie de l’unité nationale ne la préparent à désapprendre la grandeur pour inventer du nouveau. Il reste alors le mimétisme économique comme ultime gage de modernité : rattrapons notre « retard » en détricotant un peu plus le droit du travail. Étrange leçon, et pour une fois trop modeste, quand il y aurait tant d’autres choses à apprendre.

Lire ce point de vue sur son site d’origine

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