Une France de plus en plus gérontocratique

31/12/2011

Grégoire Tirot, membre fondateur du Cercle national de réflexion pour la jeunesse (CNRJ), ancien attaché parlementaire à l’Assemblée nationale auprès d’un ministre, dans Le Monde daté du jeudi 29 décembre 2011 :

L’initiative, début novembre, d’Arnaud Montebourg, député PS de Saône-et-Loire, visant à empêcher l’investiture de candidats du Parti socialiste âgés de plus de 67 ans aux élections législatives de 2012, a provoqué un tollé médiatique retombé aussi vite qu’il était né. L’argument d’un nécessaire renouvellement des idées, qui passerait par le rajeunissement des hommes et des femmes qui les incarnent, s’est vu opposer la dénonciation d’un discours « jeuniste » et l’imparable « on-est-d’abord-jeune-dans-sa-tête », assené par l’inoxydable ancien ministre socialiste Jack Lang.

Il est dommage que ce débat soit demeuré stérile, car il met au jour un dysfonctionnement fondamental de la démocratie française.

1. En effet, on peut légitimement se demander si, en France, il faut être vieux pour « faire de la politique ». Car le pouvoir est très largement confisqué par les aînés. Les données sur l’évolution de l’âge moyen de nos élus nationaux sur ce point sont édifiantes : l’âge moyen des sénateurs s’élève à 62 ans après les élections de septembre ; quant aux députés, le nombre total des plus de 55 ans est passé de 42 % à 60 % entre les élections de 2002 et de 2007.

Il résulte logiquement de ce constat que les jeunes générations sont exclues de la sphère politique, qu’elles boycottent en retour. À l’Assemblée nationale, en 1981, plus d’une centaine d’élus avaient moins de 40 ans, contre seulement 23 en 2007, soit moins de 4 % des 577 députés. Du côté du Sénat, 6 élus sur 348 ont moins de 41 ans en octobre, soit à peine 2 %.

Sans tomber dans la caricature d’une représentation nationale réduite à n’être que le miroir du profil démographique de l’Hexagone, notons néanmoins que nous sommes confrontés à une anomalie démographique majeure : alors qu’à la fin de 2010, les plus de 60 ans représentent 23 % de la population, ces derniers occupent plus de 60 % des sièges d’élus nationaux. À l’inverse, les 25-40 ans, soit 19 % de la population française, ne constituent que 3 % des membres du Parlement.

Comment s’étonner, dès lors, que les jeunes ne s’intéressent et ne participent que modérément au « jeu politique » qui leur est proposé ? D’après les données collectées par la sociologue Anne Muxel, après soustraction des non-inscrits sur les listes électorales et des abstentionnistes, à peine 30 % des moins de 30 ans ont voté lors des quatre tours des scrutins présidentiel et législatif en 2007, contre 65 % des 60-69 ans.

Cette situation constitue également une « anomalie » par rapport à la grande majorité des démocraties développées : une analyse comparative effectuée par le Conseil d’analyse stratégique parue en 2007 indique que l’écart entre l’âge médian de la population française et l’âge moyen de nos représentants est en effet près de deux fois plus élevé que dans les autres pays : seize ans, contre huit en Allemagne et en Slovénie, et neuf ans en Suède et en Espagne.

2. L’absence de renouvellement du personnel démocratique constitue une atteinte au principe démocratique même et porte en elle le risque de voir notre République se muer insensiblement en « gérontocratie », soit le gouvernement du peuple par les anciens pour les anciens. Le peu d’intérêt porté à la situation socio-économique catastrophique des jeunes (le Secours catholique a indiqué récemment que le nombre de demandes alimentaires émanant de personnes ayant entre 18 et 25 ans a triplé entre 2009 et 2010) illustre cette triste « métamorphose » sociologique de nos institutions.

De plus, les décisions politiques adoptées dans ce cadre posent un problème d’équité intergénérationnelle et de justice sociale : les anciens se chargent de décider de l’avenir des jeunes, alors même qu’ils ne l’ont plus devant eux.

Cette vision rétrécie de l’avenir se traduit ainsi par des choix budgétaires qui privilégient le présent au détriment de l’avenir : c’est la revalorisation de 25 % d’ici à 2012 du minimum vieillesse et la promesse de créer un « risque dépendance » ; à l’heure de la rigueur budgétaire, c’est la sanctuarisation du pouvoir d’achat des retraités, qui ont pourtant en moyenne un niveau de vie équivalent, voire supérieur, aux actifs.

Aux jeunes, en revanche, le projet avorté du contrat première embauche (CPE), les stages rémunérés au tiers du smic et la quasi-exclusion du bénéfice du revenu de solidarité active (RSA) pour les moins de 25 ans ; plus globalement, depuis plus de trente ans, c’est l’endettement public pour payer le train de vie d’un pays qui n’a eu que faire d’investir au profit des générations futures.

3. Si à l’incompétence de la jeunesse répond l’usure du pouvoir, pourquoi alors ne pas fixer une limite d’âge au-delà de laquelle un élu doit quitter ses fonctions ?

La difficulté est qu’imposer une limite d’âge sur le plan juridique apparaît comme une entreprise hasardeuse : le Conseil constitutionnel et le juge administratif y verraient certainement une atteinte au principe d’égalité et une discrimination fondée sur l’âge injustifiable. Si limite d’âge il y a, celle-ci ne peut prendre que la forme d’une règle interne que s’imposeraient les partis politiques. En revanche, deux mesures permettraient d’assurer une meilleure respiration démocratique au sein de nos institutions politiques :

L’instauration d’une véritable règle de non-cumul des mandats et la limitation du nombre de mandats à une même fonction élective.

Alors pourquoi les jeunes ne s’intéressent-ils pas à la politique ? On l’aura compris : parce que les politiques ne s’intéressent pas à la jeunesse et ne lui font pas la place qu’elle mérite. À l’heure où les jeunes « indignés » du monde entier clament leur colère, les élections législatives de 2012 constituent à ce titre une opportunité pour réduire ce profond déséquilibre « démographico-démocratique » : ne la gâchons pas, car le « pouvoir de la rue » s’exprime toujours plus violemment que celui des urnes.

Lire ce point de vue sur son site d’origine

Lire aussi sur le même sujet « Le Ghetto français, ce ne sont pas les quartiers, mais la vieille élite » et « Pays de vioques »

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