Non à la police des consciences et des corps

21/12/2011

William Marx, essayiste, critique, professeur à l’université Paris Ouest Nanterre La Défense, membre honoraire de l’Institut universitaire de France (IUF), dans Le Monde de ce soir, daté du jeudi 22 décembre 2011 :

Le Parlement s’apprête à voter l’interdiction de la prostitution et réfléchit à une loi mémorielle étendant la loi Gayssot qui pénalise la contestation des crimes contre l’humanité. La conjonction des deux n’est pas fortuite : c’est une véritable police des consciences et des corps que nos élus veulent mettre en place.

Eux-mêmes en sont les victimes, tétanisés par les affaires Strauss-Kahn : nul ne veut risquer de paraître complice, et voilà comment une loi de prohibition sexuelle et morale peut être votée en bloc par la droite et la gauche. Seules quelques femmes osent contester le projet, mais on croirait la parole interdite aux hommes — comme s’ils se rangeaient d’office du côté des coupables. Le vocabulaire employé suscite respect et effroi : la France, proclame-t-on, se doit d’adopter une position « abolitionniste ». Qui oserait s’opposer à un tel langage ?

Or, il y a confusion des genres. Vous avez une relation sexuelle consentie avec un ou une inconnue : libre à vous (pour l’instant). Vous l’accompagnez d’un échange de monnaie : vous voici passible de deux mois d’emprisonnement. La disproportion de l’acte et de la peine a quelque chose de risible.

Quel crime avez-vous donc commis ? Sans doute pas celui de la commercialisation en soi : nos gouvernements ont marchandisé bien des services autrefois publics ou gratuits. Or, si tout peut être commercialisé, sauf la sexualité, c’est qu’il y aurait en elle ce qu’il faut bien appeler du sacré. Libre à chacun de le croire, mais est-ce à une république laïque de s’en faire l’apôtre ? Jusqu’à nouvel ordre, un péché n’est pas un crime.

« Oui, dira-t-on, mais on n’a pas le droit de vendre son corps. » Nuance : les prostituées vendent un service rendu avec leur corps. Les acteurs, les sportifs en font autant, de même que les déménageurs ou les militaires, chacun selon des modalités propres. Sera-t-il permis de gagner de l’argent en faisant la guerre, mais pas l’amour ?

« Oui, mais les prostituées ne sont pas libres de leurs actes. » Sont-elles plus aliénées que ces femmes de ménage qui vont travailler tous les jours à 4 heures du matin ? Elles sont nombreuses à revendiquer le droit de pratiquer leur métier librement. Existerait-il donc une catégorie de personnes qui ne seraient pas considérées comme majeures et responsables ? Sous prétexte de protéger les femmes, on les met sous tutelle et l’on nous vend en réalité une loi d’ordre moral. Bien sûr, il y a des réseaux criminels qu’il importe de démanteler. Mais on ne réprime pas un abus en supprimant une liberté.

Où s’arrêtera-t-on ? Si la prostitution est interdite, la pornographie doit l’être, ainsi que la nudité sur les affiches, dans les livres, les médias et les expositions : acteurs et mannequins ne font pas moindre commerce de ce corps désormais légalement sacralisé. Une nouvelle brigade des mœurs verra le jour, la police sera entrée dans les chambres et les têtes, et ce jour-là les valeurs fondamentales de notre république auront bien régressé. Pour en arriver là, quels prêtres ou quels imams avons-nous donc sans le savoir élus au Parlement ?

Lire ce point de vue sur son site d’origine

Lire aussi sur le même sujet « La Propriété de son corps et la prostitution » de Marcela Iacub, « Prostitution : punir les clients pour le bien du plus grand nombre ? » de Ruwen Ogien et (en anglais) « Why I’m Happy I Became A Prostitute » de Charlotte Shane

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