Le Jeu des 147 familles

18/12/2011

Marco Zito (CEA) dans le supplément Science & Techno du Monde daté du samedi 26 novembre 2011 :

Un des reproches, par ailleurs injuste, qu’on fait à la science est de se désintéresser des problèmes des personnes « normales » pour se concentrer sur des travaux abscons. Une étude de trois chercheurs suisses, experts des systèmes complexes, jette une lumière crue sur notre société en faisant apparaître une concentration démesurée de pouvoir et de richesse.

Dans un article intitulé « Le Réseau de contrôle mondial des entreprises » paru le 26 octobre dans la revue en ligne PLoS One, Stefania Vitali, James Glattfelder et Stefano Battiston analysent les relations entre 43 000 multinationales à partir de la base de données économiques Orbis, riche de 30 millions d’entrées. C’est la première étude de ce type par l’ampleur de son objet, le réseau mondial utilisé, et sa méthode (Le Monde Économie du 13 septembre).

Les auteurs schématisent les relations entre les acteurs économiques comme un graphe, c’est-à-dire un ensemble de points avec des liens entre eux. À chaque lien entre le point i et le point j on associe un nombre Wij, qui représente la fraction de j qui est propriété de i. Le réseau global est extrêmement complexe par sa taille (600 000 points, 1 006 987 liens), et parce que les entreprises aiment établir des liens cycliques entre elles : je détiens une partie de ton capital, et toi une partie du mien.

Quelle est la topologie, c’est-à-dire la configuration, de ce réseau d’entreprises ? Les auteurs ont découvert que les entreprises se structurent d’une façon extrêmement hiérarchisée, ce qu’ils appellent une structure en forme de nœud papillon. Au centre se trouve un ensemble très restreint de 1 347 entreprises qui ont chacune des liens, 20 en moyenne, avec les autres membres du club. Au sein de cette structure, il y a un ensemble encore plus restreint de 147 multinationales qui contrôlent 40 % de toute la valeur produite et presque 100 % d’elles-mêmes. Parmi elles, on trouve essentiellement des banques et des compagnies financières : Barclays, JP Morgan, AXA, UBS, Deutsche Bank, Natixis, etc. Il s’agit d’une sorte de « super-entité » économique, dotée d’un pouvoir immense.

Cette étude, qui fait passer l’analyse du capitalisme contemporain du terrain idéologique à celui de l’analyse scientifique, est typique de ce que la science peut offrir à la société : une étude détaillée, quantifiée et reproductible. Mais comment guérir le patient ? Faut-il réguler cette « super-entité », la laisser faire ou l’empêcher de nuire ? Là, la science s’arrête et c’est à la société de décider sur d’autres critères.

Une autre question qui se pose à la suite de la lecture de cet article est : comment faire de la science un tant soit peu libre ou objective dans un monde dominé par des pouvoirs aussi forts ? En fait, la domination des acteurs économiques sur la science n’est pas un cauchemar à venir mais une réalité. Il suffit de penser aux prétendues études qui avaient démontré l’innocuité du tabac, de l’amiante, du bisphénol A, etc.

Partout où les résultats scientifiques ont des conséquences économiques, une énorme pression sera exercée pour que les conclusions aillent dans un sens plutôt que dans un autre. La seule garantie d’impartialité est que les chercheurs ne soient pas sous la coupe directe ou indirecte de ces pouvoirs et qu’il y ait un contrôle démocratique des chercheurs ainsi que de la société sur la recherche, ses résultats et son financement. Ne laissez pas les chercheurs seuls face aux 147 sociétés !

Lire l’article original paru sur PLoS One en anglais (« The Network Of Global Corporate Control ») ou traduit en français par Timiota sur le blog de Paul Jorion

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