Assez de mythes : le nucléaire est plus cher que les énergies renouvelables

16/12/2011

Sandrine Mathy, présidente du Réseau Action Climat (RAC), Isabelle Autissier, présidente de la branche française du Fonds mondial pour la nature (WWF France), Madeleine Charru, présidente du Comité de Liaison Énergies Renouvelables (CLER), Adélaïde Colin, porte-parole de Greenpeace France, Bruno Genty, président de France Nature Environnement, Stéphen Kerckhove, délégué général d’Agir pour l’environnement, Sébastien Lapeyre, directeur du Centre National d’Information Indépendante sur les Déchets (CNIID), et Serge Orru, directeur général du WWF France, dans Le Monde daté du jeudi 8 décembre 2011 :

L’affirmation est martelée au point de passer pour une évidence : le nucléaire coûterait moins cher que les énergies renouvelables. « Corollaire » : diminuer la part du premier pour développer les secondes, comme le propose par exemple l’accord Europe Écologie-Les Verts-PS, augmenterait le prix de l’électricité, appauvrirait les ménages et amènerait les usines à délocaliser. Pourtant, cette affirmation est déjà fausse et le sera encore plus à l’avenir.

Si l’électricité est moins chère en France que dans la plupart des autres pays européens, c’est parce que l’État a longtemps subventionné le développement du parc nucléaire et que le niveau actuel du tarif réglementé ne permet pas de financer le renouvellement du parc, quels que soient les choix à venir entre nucléaire, centrales thermiques et énergies renouvelables. L’évolution récente des coûts de production électrique est, à ce titre, éclairante.

Dès les années 1980, le programme nucléaire français a vu son coût augmenter, évolution qui ne fait que se prolonger avec le réacteur surpuissant EPR. Cette dérive s’observe en particulier sur les coûts d’investissement, un poste très important. Comme le montre un article publié dans la revue scientifique Energy Policy, le coût d’investissement dans les centrales nucléaires françaises a été multiplié par 3,4 en vingt-cinq ans, même en déduisant la hausse du niveau général des prix. L’EPR ne fait que poursuivre cette trajectoire puisqu’en supposant — hypothèse optimiste — que la facture finale ne dépasse pas la dernière estimation (6 milliards d’euros), on atteint 3,64 euros le watt — 4,7 fois plus qu’en 1974.

Autre problème, ces coûts ne prennent pas en compte le démantèlement des centrales en fin de vie, ceux de la gestion des déchets, du risque d’accident et les divers coûts de fonctionnement. En se développant, la plupart des techniques voient leur coût diminuer par effet d’apprentissage, et c’est le cas pour les énergies renouvelables ; mais, avec le nucléaire, l’inverse se produit : plus on le développe, plus il coûte cher.

En comparaison, selon l’Agence de l’environnement et de la maîtrise de l’énergie, le coût d’investissement de l’éolien terrestre était en 2009 de 1,30 euro le watt. Même « normalisé » pour prendre en compte l’intermittence, le coût d’investissement de l’éolien est environ 15 % inférieur à celui de l’EPR, démantèlement inclus. Et, selon une analyse de Bloomberg, le coût de l’électricité d’origine éolienne, déjà divisé par 4,5 depuis les années 1980, devrait encore diminuer de 12 % dans cinq ans.

Quant à l’énergie solaire tirée des panneaux photovoltaïques, elle a connu une baisse impressionnante : début 2011, un module photovoltaïque coûtait en moyenne 1,20 euro le watt en Europe, contre 4,20 euros le watt dix ans plus tôt. Depuis quelques mois, la moyenne sur le marché allemand est même de 1 euro le watt. Même normalisé pour prendre en compte l’intermittence, le coût d’investissement dans le photovoltaïque ne dépasse plus celui de l’EPR (en incluant le démantèlement) que d’environ 25 %. De plus, les professionnels du secteur anticipent encore une baisse de 35 % à 50 % des coûts d’ici à 2020. Comme l’écrit le Prix Nobel d’économie Paul Krugman, « si la tendance à la baisse continue (et elle semble s’accélérer) nous ne sommes plus qu’à quelques années du point où la production d’électricité à partir de panneaux solaires deviendra moins coûteuse que celle à partir de charbon ». Pour simplifier, les calculs présentés ici laissent de côté les coûts de fonctionnement, mais ces derniers sont du même ordre de grandeur entre éolien et nucléaire, et plus faibles pour le photovoltaïque. De même, si un renforcement du réseau est nécessaire en cas de développement des renouvelables, c’est aussi le cas pour l’EPR (340 millions d’euros pour la ligne Cotentin-Maine nécessitée par l’EPR de Flamanville).

Nous vivons un moment historique : celui où les énergies renouvelables deviennent moins coûteuses que l’électricité d’origine nucléaire ou fossile, pour peu qu’elle soit obligée de payer pour ses externalités négatives : émissions de CO2, risques d’accidents, déchets radioactifs… La France se crispera-t-elle sur une technique dépassée, ou se tournera-t-elle vers la seule manière durable de produire de l’énergie : la mobilisation des flux d’énergie renouvelable, et celle, indissociable, des économies d’énergie ?

Lire ce point de vue sur son site d’origine

« Ceux d’Areva, votez écolo ! » par Hervé Kempf dans Le Monde daté du mercredi 14 décembre 2011 :

S’ils ont à cœur leur intérêt, logiquement, les salariés d’Areva devraient voter pour les écologistes aux prochaines élections. Europe Écologie-Les Verts s’engage en effet à garantir leur emploi. Ce parti a insisté pour que, dans l’accord avec le Parti socialiste — certes fragilisé par la sensibilité des amis de François Hollande au lobby nucléariste —, la conversion de la filière du retraitement et de fabrication du MOx se fasse à « emploi constant ». Et les écologistes répètent que l’industrie nucléaire française a un avenir dans le renforcement de ses compétences en matière de démantèlement des centrales, dont le marché ne va cesser de grandir.

Ce ne sont pas seulement les résultats déplorables d’Areva, annoncés le 12 décembre, qui devraient porter les travailleurs à la réflexion, ni même le mensonge d’un gouvernement qui, il y a quelques mois, assurait qu’on ne toucherait pas aux emplois. Pas seulement l’ignorance de M. Proglio, président d’EDF, affirmant que le nucléaire représente un million d’emplois en France quand le parti présidentiel, l’UMP, en compte dix fois moins. Non plus que les outrances de M. Sarkozy, tâchant de répandre la peur à coups de « bougies » et de « Moyen Âge ». Mais la fatuité de tous ces dirigeants, qui se trompent depuis des années en négligeant d’analyser en détail ce que font nos voisins — Allemagne, Belgique, Suisse, Italie sortent du nucléaire —, en refusant de reconnaître leurs erreurs — le coûteux EPR, qui est deux fois plus cher que prévu, ou la filière MOx, ce combustible dangereux que la France se retrouve seule à fabriquer —, en restant obstinément aveugles au problème que le nucléaire traîne comme un boulet — le coût futur et très élevé du stockage de déchets radioactifs pendant des milliers d’années.

Le problème du nucléaire en France, en fait, est qu’il a été géré de façon irrationnelle (la rationalité étant ici définie comme la capacité à agir en fonction d’une analyse lucide de la réalité) par des dirigeants persuadés d’être totalement rationnels. En passant leur temps à dénigrer leurs contradicteurs plutôt que d’accepter une discussion loyale, ils se sont enfermés dans une voie de plus en plus étroite, qui met le pays en danger face aux nouveaux défis. L’heure du bilan approche, pour le nucléaire comme pour tant d’autres domaines. Il serait étrange que les travailleurs du nucléaire votent pour un président dont la politique en la matière se lit comme une succession d’échecs.

Lire ce point de vue sur son site d’origine

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