Du multitâche au burn-out ?

15/11/2011

En tant que musicien débordé par les tâches annexes ou alimentaires qu’impose la réduction constante des revenus de la musique, je compatis avec les propos de ce physicien des particules. La société a tout à perdre à ce que les scientifiques fassent de moins en moins de science, et à ce qu’ils en fassent en état de stress et de fatigue. Idem pour les musiciens et la musique, idem pour tous les gens qui ont une vocation. On est mauvais quand on est fatigué, c’est crétin de le nier. Marco Zito (CEA) dans le supplément Science & Techno du Monde daté du mercredi 12 novembre 2011 :

« Cher D1, actuellement j’ai sur le feu : l’encadrement d’un étudiant ; la gestion du quotidien du projet ; la conception détaillée et le suivi de réalisation du démonstrateur ; le suivi des développements d’électronique (c’est fun, mais inhabituel au labo) ; la rédaction d’un papier avec mon ancien étudiant ; une tâche d’enseignement.
Jusque-là, c’est ma vocation.

La gestion de budget de mon projet ; la com’ d’un autre projet ; la coordination du groupe des prospectives à dix ans, et je peux te dire que ce n’est pas de la tarte ; la rédaction d’une demande de fric (d’ici quinze jours) ; la rédaction d’une demande de fric ERC Senior (d’ici janvier, et c’est du lourd) ; la rédaction d’une demande de fric à l’appel XXX.

Là, ce n’est pas ma vocation. Aucune personne vers qui me retourner ou sous-traiter. Tout ça, je vais essayer de le faire, et comme tu vois j’y passe mes nuits. Je ne te parle pas de ma vie privée. J’ai donc mis en priorité basse certaines autres tâches. Je sais aussi que je ne vais pas réussir à mener tous ces travaux que je juge prioritaires à temps.

J’espère que tu ne m’en voudras pas.

Très sincèrement, D2. »

Voici le cri de détresse d’un collègue. Le jour où je lis son courriel, j’ai moi aussi quatre réunions qui s’enchaînent dans la journée sans répit. Entre deux réunions, un autre collègue me pose une question : je lui réponds en courant dans le couloir…

Il ne s’agit pas d’un cas isolé. Depuis des années, nos laboratoires subissent une érosion constante du personnel et du budget. Cela nous pousse à multiplier les demandes de financement tous azimuts : l’Europe, la région, l’Agence nationale de la recherche (ANR), etc. La baisse du support (secrétariat, administration) alourdit encore plus notre charge de travail. Toutes ces tâches empiètent sur notre production scientifique : nous avons alors le choix entre faire moins de science (ce que nous essayons d’éviter) ou bien allonger à loisir notre journée de travail. Certes, les nouvelles technologies nous permettent de travailler littéralement partout (j’écris ces lignes dans le RER). Mais la contrepartie est que le travail s’invite dans notre vie privée, le jour ou la nuit, en semaine ou en week-end. De plus, comme on peut le lire dans le mail de D2, nous fonctionnons en permanence en multitâche, ce qui fragmente notre journée de travail (en plus de nos disques durs) et nous oblige à des allers-retours assez lourds pour notre capacité de concentration et notre productivité.

Si je parle de tout cela, ce n’est pas pour me plaindre. Nous sommes passionnés par notre travail, notre secteur est encore relativement « protégé ». Mais les conditions de travail se dégradent rapidement. Les chercheurs risquent un burnout semblable à celui des enseignants, même si c’est pour des raisons différentes.

Les jeunes, soumis à de longues années de précarité, risquent de s’éloigner d’une discipline qui devient de plus en plus exigeante et ingrate. C’est rageant, quand on pense à tout ce qui reste à explorer : nous ne connaissons que 5 % de la matière-énergie dans l’Univers !

Au fond, je crois que c’est un gâchis de forces vives qui seraient plus utilement employées dans la recherche scientifique plutôt que dans la recherche de financements. Alors ne vous étonnez pas si de temps en temps nous abandonnons notre paillasse pour battre le pavé ! Qui sait, peut-être, sous le pavé la science ?

Lire cette chronique sur son site d’origine

Sélection d’articles sur le même sujet, notamment « The Top Idea In Your Mind » et « Maker’s Schedule, Manager’s Schedule »

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