Pierre Schaeffer – La Solitude du coureur de sons

22/10/2011

Jean-Michel Jarre dans Technikart hors-série musique, hiver 2011 :

« À ceux qui osent n’être d’aucun lien, d’aucun système, d’aucun temps et dont l’éphémère présent à l’ambition de la durée. » (Pierre Schaeffer)

Entre Mac Luhan et Stockhausen, Duchamp et Jules Verne, Géo Trouvetou ou Louis Lumière du son, Pierre Schaeffer, visionnaire et misanthrope, intellectuel et bricoleur, intuitif et théoricien, ingénieur et écrivain, monomaniaque et polytechnicien, iconoclaste et rigoureux est un des esprits les plus influents du XXe siècle dans les domaines de la musique et des nouveaux médias. Dès le début des années 40, il va plonger dans la matière sonore avec la jubilation des premiers chercheurs d’or.

On a fêté son centenaire dans une totale indifférence : un scandale bien français… Si Pierre Schaeffer était américain, il serait sans doute plus important qu’un John Cage. Inventeur de la musique concrète qu’on finira par appeler simplement quelques années plus tard musique électronique.

Il est le premier à considérer la musique en termes de sons et plus seulement en termes de notes ou en fonction du seul solfège traditionnel… L’Afrique d’une part et Pierre Schaeffer avec sa musique concrète d’autre part sont les deux éléments qui auront transformé la musique occidentale au XXe siècle. L’une en nous apportant une nouvelle approche du rythme, l’autre à travers la manipulation du son et des techniques d’enregistrement. Il y a sans aucun doute, un avant et un après Schaeffer dans l’histoire de la Musique…

Étudiant, j’ai eu la chance de travailler de 1969 à 1971 au GRM, le groupe de recherches musicales qu’il fonde dès 1948 et de le côtoyer. Pour chacun de nous, stagiaires ou musiciens confirmés présents à l’époque, il a définitivement changé la vision que nous avions de l’écriture musicale : penser la musique en termes de sons, « d’objets sonores » et plus seulement en terme de notes ou d’harmonie, devenir son propre luthier, considérer que ce qu’il y a entre un bruit et un son musical c’est le geste, la main du musicien. En rencontrant Pierre Schaeffer, j’ai eu immédiatement le sentiment d’avoir trouvé ce que serait le sens de ma vie de musicien. L’excitation toujours intacte de fabriquer des objets sonores que ce soit devant un magnétophone, avec de la bande magnétique, des ciseaux et du scotch, devant un synthétiseur analogique ou enfin devant un ordinateur aujourd’hui, grâce aux logiciels numériques.

Les musiques d’avant-garde deviennent classiques vingt ou trente ans plus tard. C’est le cas de Stravinski, Miles Davis et d’autres… […] La pensée résolument visionnaire de Pierre Schaeffer […] est aujourd’hui omniprésente.

Pour mieux comprendre l’apport de celui qui a « inventé » la musique moderne, il faut remonter à ses origines, à son parcours. Né en 1910 à Nancy de parents ingénieurs, passionné par la radio et les nouveaux modes de communication, jeune polytechnicien, il rentre aux services de télécommunications de Strasbourg en même temps qu’il suit des études musicales chez Nadia Boulanger. En 1936, il est nommé directeur de la Radiodiffusion française. Cette entrée dans le monde de la transmission des messages sonores va lui donner l’impulsion d’exprimer ses idées musicales d’une autre manière. De plus en plus impliqué dans la radio pendant la guerre, il crée le Studio d’essai qui sera un centre de diffusion pour la Résistance. Après la guerre, il part aux États-Unis pour étudier les méthodes de diffusion américaines. À son retour il dirige le Club d’Essai, où l’on étudie toutes les nouvelles techniques de diffusion du son, d’interprétation, de mises en ondes, etc., qui voit passer tous les artistes de l’époque (Gide, Cocteau, Vian…).

C’est en 1948 qu’il va, presque par hasard, révolutionner la musique en réalisant deux expériences. D’abord en bouclant par erreur un son sur lui-même, à partir d’un disque rayé, qui est ainsi isolé de ce qui vient et de ce qui suit : c’est le principe du sillon fermé. Il vient d’inventer la technique [de la loop samplée]… Ensuite, sa deuxième découverte provient aussi d’un accident. En enlevant sans le vouloir le début de l’attaque d’un son de cloche, le son prend un tout autre sens et devient un son de flûte ou de hautbois.

À partir de ces deux expériences, Pierre Schaeffer va créer une nouvelle manière d’aborder la musique, qu’il va appeler Musique Concrète : musique qui part d’une réalité sonore brute, de sons enregistrés qu’on assemble et organise après coup ; alors que la musique traditionnelle est abstraite en ce sens qu’on part de l’organisation notée sur la partition, pour finir par la réalisation sonore au moment de l’exécution instrumentale.

Il conçoit plusieurs appareils dédiés à l’enregistrement et à la restitution de ses œuvres. Tout d’abord les phonogènes, qui sont capables de diriger les sons vers différents haut-parleurs placés à l’intérieur d’une salle de concert. Les phonogènes sont en fait des magnétophones munis de variateurs de vitesse. Le phonogène à clavier permet une transposition chromatique du son, le phonogène à coulisse une transposition linéaire (glissando), alors que le phonogène universel réalise des transpositions sans changer la durée du son. [Ils préfigurent] tous les plug-ins et effets de sound design utilisés aujourd’hui dans tous les studios du monde.

En 1949, il crée le GRMC, qui deviendra le GRM en 1958. C’est à cette époque qu’il compose notamment ses premières œuvres, « Études de bruits » et « Symphonie pour un homme seul » avec Pierre Henry. Il publie parallèlement plusieurs livres dont « Le Traité des objets musicaux » en 1966, écrit majeur qui définit une nouvelle approche de la composition. Ce traité est fondé sur la théorie de « l’écoute réduite », qui appréhende certains bruits insolites tels que « le son des objets », une conversation, des bruits divers, des cris d’animaux ou encore une porte qui claque, comme des éléments musicaux à part entière.

De Pierre Henry à Daft Punk, de Pink Floyd à Aphex Twin, de tous les styles de compositions contemporaines au travail des DJs, la musique telle qu’on la conçoit aujourd’hui n’existerait pas sans l’extraordinaire réflexion visionnaire de Schaeffer. La scène anglo-saxonne, avec des musiciens comme Brian Eno, Robert Fripp et d’autres, pensant découvrir, avec plus ou moins d’innocence, certains procédés de traitements du son comme la réinjection, le feedback, etc., ne feront en réalité que reprendre ce que Pierre Schaeffer avait inventé près de trente ans avant.

Impliqué depuis toujours dans les questions de diffusion des informations sonores et visuelles, sa réflexion ne se limite pas à la musique mais s’étend à bien d’autres domaines. Prophète de « la pollution de l’information », il identifiera très tôt la technique et le pouvoir des arts-relais par exemple, comme la radio et le cinéma, « par cette manière qu’ils ont de monopoliser le temps et l’espace, des machines technologiques qui ont le pouvoir “magique” à la fois de l’ubiquité et de la simultanéité, des modes d’expression virtuels qui ne transmettent pas l’objet mais son image, pas le son mais sa modulation. Des modes d’expressions qui virtualisent notre relation au monde extérieur. » […]

Deus ex machina de la musique électroacoustique, Pierre Schaeffer reste ce géant austère, dont les pas résonnent pourtant avec fracas aux oreilles de la planète et grâce à qui tous les bruits du monde sont devenus à jamais le terreau sonore de la musique.

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