Favoriser les expressions dissidentes

27/09/2011

Pap Ndiaye, historien, dans Le Monde daté du samedi 19 juin 2010 :

Si la question de la participation des citoyens à la vie démocratique se pose de manière aiguë aujourd’hui, c’est non seulement en raison de la désaffection électorale (l’élection présidentielle de 2007 n’ayant pas enrayé la progression structurelle de l’abstention), mais également en raison de la faiblesse relative de la démocratie délibérative.

Si l’on admet que la légitimité des décisions politiques ne peut reposer uniquement sur les institutions et les élus, alors la démocratie représentative ne suffit pas. Elle nécessite d’être complétée par des dispositions favorisant l’expression de voix dissidentes et contestatrices, en considérant que ces voix-là sont nécessaires pour faire advenir des questions sous-estimées, maltraitées, refoulées, et tout bonnement inaudibles.

Ces voix supposent, pour être entendues avec quelque force, d’être organisées de façon minimale : c’est ce que j’appelle la politique des minorités. La notion de minorité doit ici être entendue dans un sens politique. Le sociologue américain Louis Wirth, dans un article fondateur publié en 1945, définit la minorité comme un groupe qui, « en raison de caractéristiques physiques ou culturelles, est soumis à des traitements différenciés dans la société et qui se considère comme objet d’une discrimination collective ».

De la sorte, des groupes démographiquement majoritaires (comme les femmes) peuvent être en situation minoritaire. En France, sous cette acception politique, le terme n’a guère été employé jusqu’à ces dernières années, et ne l’a même pas été du tout en ce qui concerne les politiques publiques. Cela en raison d’une approche républicaine classique, en principe aveugle aux particularités et qui ne reconnaît que l’existence de citoyens abstraits. En outre, les sciences sociales et politiques se sont focalisées non sur des « minorités », mais sur des groupes découpés différemment : les ouvriers, les immigrés, etc., groupes dont l’existence était perçue comme réelle et conforme au bien commun.

Il faut enfin ajouter la méfiance à l’égard des États-Unis, construits en repoussoir, qui seraient soumis à une « dictature des minorités » à laquelle, du côté français, il faudrait échapper coûte que coûte. Même si un changement s’est opéré récemment, avec la multiplication de références aux « minorités visibles » dans les discours publics, cela n’a pas, pour autant, induit une transformation de la grammaire politique française qui aurait favorisé l’essor d’une politique des minorités.

Celle-ci doit donc se développer dans les marges, en étant régulièrement soumise à des procès en disqualification et à l’invocation rituelle du « communautarisme », érigé en nouvel ennemi après la chute du communisme, et permettant de ne jamais vérifier si les torts allégués et les demandes de non-domination ont quelque fondement.

Or les coalitions minoritaires ne délimitent pas des communautés mais des individus ayant en partage une vulnérabilité quelconque, et en leur compagnie celles et ceux qui s’associent à leur lutte, que le sociologue Erwin Goffman appelait justement les « initiés ».

La vulnérabilité peut être liée à une particularité ethno-raciale, sexuelle, ou bien encore à une profession stigmatisée, à une maladie ou une infirmité, à une addiction, etc. Ces groupes ont intérêt à faire valoir leur point de vue dans l’espace public, à ce qu’il soit pris en considération plutôt que balayé d’un revers de manche méfiant ou méprisant, et cet intérêt a bien une portée générale, pour peu que l’on reconnaisse que la réduction des discriminations et des dominations relève du bien commun.

Il est donc réjouissant que se développent, en dépit des difficultés, des consciences minoritaires pragmatiques, fondées moins sur une identité commune que sur une vulnérabilité commune pouvant être utilement réduite par sa représentation politique. Que les femmes, les Noirs, les Arabes, les homosexuels, les prostitué(e)s, les détenus ou anciens détenus, les usagers de drogues, etc. s’organisent collectivement est une bonne chose pour la démocratie.

Leurs associations peuvent, pour renforcer leurs arguments, s’appuyer sur des experts et des intellectuels, former des chaînes de solidarité, rechercher des alliés et des porte-parole dans les partis, les syndicats et les assemblées électives. Ces démarches permettent de faire l’économie d’un débat sur les identités, politiquement peu fructueux, pour ne se fonder que sur des torts allégués et avérés, et un intérêt commun à réduire ces torts.

Les espaces délibératifs de contestation ainsi créés n’ont pas vocation à la représentation élective. Mais leur stabilisation institutionnelle permettrait de ne pas réduire la démocratie à sa seule dimension représentative. Bien que nécessaire, celle-ci ne garantit pas l’accès à la citoyenneté pleine et entière des individus dominés. Une politique des minorités est une composante indispensable de la démocratisation de la politique française.

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