Halte au poison de la haine anti-musulmans

13/09/2011

Thomas Hammarberg, Commissaire aux droits de l’homme à l’Assemblée parlementaire du Conseil de l’Europe, dans Le Monde daté du mardi 13 septembre 2011 :

En Norvège, la personne qui a tué 77 êtres humains le 22 juillet avait un objectif bien précis : chasser les musulmans et éliminer la jeune génération d’un parti politique favorable à une démocratie multiculturelle.

Anders Behring Breivik préparait l’attentat à la bombe et le massacre depuis plusieurs années. Ses propres écrits montrent comment il a développé son absurde islamophobie par le biais d’échanges sur Internet.

Ce qu’il a écrit ou simplement copié est, en grande partie, la reprise de propos racistes et haineux contre les musulmans et les migrants originaires de Turquie, des pays arabes et d’Asie qui, non seulement sont devenus très courants sur un certain nombre de sites Internet, mais sont aussi fréquemment tenus, de nos jours, dans le débat public sur l’ensemble du continent européen.

Le meurtrier s’est imprégné du poison distillé par ce climat d’islamophobie et de racisme. Il s’est pris pour le porte-drapeau de ceux qui épousent les mêmes idées.

La triste vérité, c’est que les préjugés antimusulmans sont largement répandus dans l’Europe d’aujourd’hui, et pas seulement sur les sites Web. Dans plusieurs grandes villes, les autorités se sont opposées à la construction de mosquées, en s’appuyant sur l’opinion publique. Le référendum organisé en novembre 2009 en Suisse, qui a abouti à un rejet des minarets, l’illustre bien.

Les sondages d’opinion effectués dans plusieurs pays européens véhiculent le même message : peur, méfiance et vision négative des musulmans et de la culture islamique. Les partis extrémistes ont progressé dans les élections, au terme de campagnes agressives contre les musulmans, en particulier au Danemark et aux Pays-Bas.

Ce qui est plus inquiétant encore, c’est l’inertie et l’embarras qui semblent, en l’occurrence, s’être emparés des partis démocratiques traditionnels. Des compromis visant à donner une apparence de légitimité à des préjugés grossiers et à une xénophobie manifeste sont consentis.

Les sentiments antimusulmans ont des conséquences très concrètes : un grand nombre de musulmans en Europe sont en butte au harcèlement dans leur vie quotidienne. Des exemples de tels agissements m’ont été rapportés lors de mes déplacements dans toutes les régions d’Europe. Les défenseurs des droits de l’homme m’ont signalé des crimes inspirés par la haine contre les musulmans qui prennent des formes très diverses, de la menace verbale à l’agression physique contre les personnes, en passant par l’atteinte à la propriété.

Les enquêtes menées par l’Agence des droits fondamentaux de l’UE démontrent que les musulmans font l’objet de discriminations sur les marchés du travail et du logement et dans le système éducatif. Les jeunes hommes musulmans, en particulier, se heurtent à de tels obstacles. Dans le même temps, il est reproché aux communautés musulmanes de ne pas « s’intégrer ».

Dans l’ensemble, les dirigeants politiques n’ont pas réussi à éradiquer les stéréotypes islamophobes. C’est, bien sûr, devenu plus difficile après les attentats terroristes de New York, Madrid, Londres, Amsterdam et aussi Beslan et Moscou. Toutefois, l’émotion suscitée par ces horribles crimes appelait à faire des efforts systématiques pour établir une distinction entre les terroristes et l’écrasante majorité des musulmans. Or, ces efforts sont rarement consentis.

De même, les raisons pour lesquelles certaines personnes se laissent influencer par la propagande haineuse contre les musulmans ne sont pas suffisamment analysées. Apparemment, ce phénomène s’explique, en partie, par une ignorance, une peur et une frustration semblables à celles qui engendrent le racisme contre les Roms et les immigrés en général.

Les personnes qui se sentent aliénées et ignorées par les détenteurs du pouvoir tout comme les politiciens populistes à la recherche d’un soutien électoral font, parfois, des minorités leurs boucs émissaires.

Un autre aspect est lié à la dimension négative des communications modernes par Internet. Une multitude d’opinions et de « faits » racistes et xénophobes sont diffusés sur des sites extrémistes et pris pour argent comptant par des internautes qui n’auront peut-être jamais connaissance des faits réels et des contre-arguments. Les extrémistes se retrouvent dans le cyberespace et se félicitent mutuellement de leurs idées malsaines, créant ainsi des réseaux de sous-cultures antidémocratiques et dangereuses.

Il est donc d’autant plus urgent de contrer les propos antimusulmans dans la sphère publique. La large diffusion des discours de haine contient en germe les crimes inspirés par la haine. Les extrémistes peuvent avoir le sentiment que leur point de vue est non seulement légitime mais qu’il doit aussi se traduire par des actes.

La réaction des responsables politiques et d’autres guides d’opinion dans toute l’Europe est particulièrement importante dans ce contexte.

Il est essentiel qu’ils prennent clairement position en faveur de la tolérance et contre le fanatisme. C’est ce que les Norvégiens ont fait avec une détermination et une dignité admirables lorsque le mal les a frappés en plein cœur.

Lire ce point de vue sur son site d’origine

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