Au cœur des bandes : un sociologue dans la cité

05/09/2011

Marwan Mohammed, originaire du quartier des Hautes-Noues de Villiers-sur-Marne, sociologue, chercheur associé au Centre de recherches sociologiques sur le droit et les institutions pénales (Cesdip), auteur d’une thèse sur les jeunes en bandes et leur environnement, interviewé par Geoffrey Le Guilcher dans Les Inrockuptibles nº 822 paru le mercredi 31 août 2011 :

— Selon vous, le public des bandes serait passé des « blousons noirs » aux « Noirs en blouson ».

Les blousons noirs ont été un mythe médiatique très fort : « ces bandes d’ouvriers hyperviolents qui nous envahissent… » La réalité était différente. Aujourd’hui, les jeunes Noirs incarnent la dangerosité des bandes. Localement, on peut observer une telle surreprésentation. Dans mon terrain d’enquête, les bandes ont été majoritairement blanches, maghrébines puis noires, tout en restant mixtes dans leur composition. Ce qui change peu, c’est qu’elles touchent plutôt des jeunes issus de grandes fratries, de milieu modeste, en échec scolaire et qui vivent dans un environnement très porté sur la délinquance. Donc au-delà de la punchline, je pointe le raccourci des discours publics et de certaines analyses par rapport à la prédominance des origines.

— Vous dites tout de même qu’il y a une majorité de Noirs dans les bandes de votre cité.

La ressemblance ethnoraciale des bandes que j’ai observées reflète avant tout des mécanismes économiques, familiaux, scolaires et urbains assez classiques. Malgré le climat idéologique actuel, qui incite à tout percevoir par la culture ou la couleur, l’origine n’est pas le facteur le plus pertinent à prendre en compte, à l’inverse, par exemple, de l’expérience scolaire et de la taille des familles. Pour le reste, je ne me ronge pas de culpabilité quand je travaille sur ces sujets. Mon seul souci, c’est d’observer, d’analyser et de bien restituer. Si certains passages ont été compliqués à écrire, c’est que je percevais très bien comment on pouvait instrumentaliser mon propos.

— L’image que les médias donnent des bandes serait partielle ?

Oui. Sans nier que la société, les quartiers populaires et le monde des bandes se sont transformés ces dernières décennies, de nombreuses rédactions raisonnent en termes de dérives. J’en vois pour ma part l’origine dans le recrutement social des journalistes, les priorités rédactionnelles et politiques, les contraintes économiques de la presse, le temps disponible pour construire les sujets et la place croissante qu’occupent les faits divers. Bien sûr, certains journalistes font du travail de qualité.

— Que penser du jeune qui, avant d’affronter les policiers, vous assure tout sourire qu’il sera dans l’édition du Parisien du lendemain ?

Ce n’est pas un constat quotidien, mais cet exemple renvoie aux enjeux de réputation et aux usages possibles de la presse locale. Les bandes critiquent les articles sur les faits divers dans les pages locales du Parisien mais elles les lisent avec attention. Et pour faire venir la presse locale, on s’en prend aux forces de l’ordre. C’est une forme d’instrumentalisation.

— Pourquoi utilisez-vous une phraséologie de la consommation pour signifier que les bandes apportent des réponses en « pack » ou en « forfait » à leurs jeunes membres ?

L’idée de pack sert juste de métaphore : on préfère les offres tout compris aux offres partielles. De là, la force des bandes. À un moment critique du parcours des jeunes, elles répondent à de nombreux besoins sociaux tels que la consommation, la reconnaissance, la construction identitaire ou la gestion d’une certaine conflictualité entre social et politique. Et c’est ce qui fait la faiblesse de l’école ou des familles : elles ne peuvent apporter que des réponses partielles. Mon analyse en termes de compensation sociale permet de comprendre des engagements qui, de prime abord, paraissent aberrants, irrationnels, avec en bout de course des issues peu attrayantes, souvent la prison… Telle est l’idée centrale de mon livre : on ne peut pas réduire la bande à une réponse utilitaire (vols ou petits trafics). Je pense même que les réponses symboliques priment.

— Vous semblez parfois hésiter à qualifier de « politique » cette compensation sociale des bandes…

Il y a une ambiguïté à parler de « politique » pour des comportements qui, à première vue, relèvent de la petite délinquance. J’ai essayé de montrer que derrière la communication publique des bandes — qui ne se fait pas au hasard — il existe une vision du monde. Ces actes, ces déviances ou ces délits cachent d’autres significations. Évidemment, un téléphone portable arraché a une finalité matérielle bien établie. Mais sur vingt téléphones volés, quand on regarde le profil des cibles, on se demande pourquoi ces gens-là, et pourquoi dans ce contexte-là. Idem pour la participation active des bandes aux émeutes, ou leur attitude lors de grandes manifestations parisiennes, notamment celles des lycéens. Pour moi, il y a un rapport avec l’ordre social, les institutions, la chose et les discours publics, donc le politique.

— Les Blancs seraient des cibles privilégiées ?

Pas des cibles privilégiées mais des cibles parfois désignées comme telles chez un petit nombre de jeunes de bandes pour qui l’attitude, la position sociale imaginée et la couleur de peau ne font qu’un. Mais c’est assez récent. Ça fait plus de dix ans que je sonde ces questions-là et j’ai vu peu à peu le mot « Blanc » monter en puissance en tant que catégorie pertinente de désignation. C’est le contrecoup de la progression de la ségrégation ethnoraciale. C’est aussi une conséquence de l’ethnicisation des discours politiques qui visent, de manière assez radicale, les bandes et leur public. Mais tout cela demeure très ambigu : au fond, le Blanc du quartier n’est pas blanc, ou moins blanc que le bourgeois, qui est plus blanc que blanc. L’antagonisme de classe reste très fort.

— Ce n’est donc pas une nouvelle forme de racisme ?

Pour une extrême minorité, cela peut prendre la forme d’une croyance raciste. Mais quand vous avez des jeunes qui vous disent « on ne visait que des Blancs dans le train » et que dans la bande en question il y a des Blancs, ça devient plus complexe. Surtout lorsque l’auteur des propos est en couple avec une Blanche… La frontière entre le « bourge » et le « Blanc » semble très fine.

— L’école, notamment le collège, entrerait selon vous dans une logique contre-productive de réprimande de l’élève et des parents ? Je pense à l’exemple de Malko dans votre livre.

Tout d’abord, on ne peut réduire l’action institutionnelle à cet exemple. À la suite d’un incident, l’institution scolaire a amené Malko à choisir entre elle et la rue. Il y avait selon moi différentes alternatives et, dans son cas, le prix d’un reniement de la rue était trop élevé. Un autre exemple du livre illustre comment l’image institutionnelle du « parent démissionnaire » peut se construire. Elle se joue en partie lors des interactions au sein de l’institution scolaire. Ces courts moments (rendez-vous, convocations) ne permettent pas de juger de l’ensemble du travail éducatif des parents dans la sphère familiale. Pourtant ils vont être décisifs, car lorsque le verdict institutionnel tombe, il bouge difficilement.

— Du côté de la famille, vous présentez les parents comme parfois très impliqués. Pourquoi apparaissent-ils aussi déconnectés de la réalité vécue par leurs enfants ?

Les dynamiques familiales sont multiples : les ressources (économiques, relationnelles, scolaires, etc.), l’ambiance domestique, la suroccupation des logements ou encore l’usure des parents. L’une des déconnexions décisives entre les jeunes des bandes et leurs parents renvoie à la perte d’autorité éducative, celle qui permet de guider les comportements et d’orienter les choix de vie. Il ne s’agit pas d’une rupture affective, c’est la légitimité des parents qui se retrouve érodée.

— Comment gérer cette contradiction ? Comme ce grossiste (trafiquant de drogue) de la cité, qui cache une cigarette quand passe un voisin de ses parents…

Les jeunes enquêtés se sentent pour la plupart coupables de ce qu’ils font subir à leurs parents. Du coup, tant que les parents ne savent pas, il faut préserver leur aveuglement en limitant leur accès à l’information, celle qui fait mal.

Il existe ainsi dans les bandes une espèce de bonne gestion des différentes appartenances : il s’agit de jouer sur plusieurs tableaux sans se faire repérer, ce qui devient difficile à tenir sur le long terme vu le maillage local.

— Une situation qui bascule quand la justice s’en mêle ?

Les jeunes ont bien compris que leurs parents sont tellement fatigués et usés qu’ils en refoulent leurs doutes. Les parents ont des indices dès le départ, mais tant que les choses n’ont pas de conséquences pénales ou de retombées flagrantes, chacun reste dans le non-dit, un équilibre précaire. À partir d’un moment, les justifications ne prennent plus, mais quand les parents s’en rendent compte il est souvent trop tard.

— Que font les jeunes de la cité qui ne traînent pas dans les bandes ?

Les bandes sont minoritaires dans leur quartier, qui rassemble une diversité de regroupements juvéniles, certains très visibles, d’autres plutôt discrets. Certains sont plus tournés vers le sport, d’autres vers la religion, l’école, le militantisme, etc. « Chacun son délire », comme ils disent. Parfois les différents groupes se mélangent, parfois non. Au sein des bandes, les logiques d’engagement diffèrent également. Il y a toujours, par exemple, un sous-groupe de jeunes mieux armés scolairement que leurs camarades. Ils font partie de la bande, mais choisissent les actes auxquels ils vont participer. Ils en font suffisamment pour être légitimes dans le groupe, sans rechercher les meilleures positions. Avec leurs familles, « ça va ! » car ils s’exposent moins aux sanctions pénales. Dans la rue, « ils sont en place ! », et à l’école ils ne décrochent pas. Du jour au lendemain, ces jeunes ont la capacité de passer à autre chose, contrairement aux aliénés à la rue déviante. D’autres jeunes constituent l’angoisse des bandes, ce sont ceux qui sont « morts socialement ». Si on se balade maintenant dans le quartier, on va voir ce « quart-monde » sur le parking : des jeunes qui n’appartiennent à aucune bande, qui boivent et ne font rien d’autre, aucune prédation ou agression. Si violence il y a, elle se porte sur la famille ou sur eux-mêmes.

— Après l’école et la famille, la police n’échappe pas à vos critiques.

Si la description précise de certaines dérives institutionnelles constitue une critique, alors oui, aucun acteur de mon ouvrage n’y échappe. Dans les rapports entre les forces de l’ordre et les bandes, j’ai observé une conflictualité réciproque. Parfois les policiers interviennent dans les règles et sont pris à partie ; à l’inverse, on peut aussi repérer des propos, des attitudes ou des violences contraires au code de déontologie et au bon sens du terrain… Chaque camp se réfère à un événement antérieur, il y en a tellement. Dans leur configuration actuelle, la police et la rue se poussent mutuellement au durcissement.

— Une forme de cohésion ?

Les bandes ont une tendance à l’autodestruction et leur cohésion dépend fortement de leurs rapports hostiles avec la police et les bandes rivales.

— Avez-vous des solutions pour réduire les violences entre quartiers ?

Les rivalités entre bandes ont des ressorts socio-économiques, spatiaux, scolaires et identitaires. Comment faire pour agir, dans le contexte actuel, sur ces différents leviers ? Les acteurs sociaux et les familles tentent d’y remédier mais leur marge de manœuvre est très réduite. Il existe par ailleurs une sorte de diplomatie de coulisse entre cités. Je pense que si deux quartiers s’entendent, c’est qu’il existe des alliances économiques (du « bizness ») ou familiales et, plus rarement, des passerelles élaborées par des militants associatifs. Ces dernières s’avèrent bien utiles pour tempérer, réguler ou stopper une spirale de violence, mais elles ne régleront pas le problème de fond. Pour des raisons morales, on ne peut pas encourager la régulation par les « cadres » de la délinquance locale mais dans les faits, elle est terriblement efficace.

— Au fil des années, vous parlez d’un allégement progressif de la « valise » de l’éducateur. Qu’est-ce qui a disparu ?

En matière de lutte contre le phénomène des bandes, le travail de l’éducation spécialisée repose historiquement sur l’emploi. Car à partir de l’emploi, on débloque le reste. Or cet outil s’est raréfié. Notre société fonctionne toujours sur l’intégration professionnelle mais le chômage est massif, notamment chez les jeunes et les non-diplômés. Tout le monde — familles, travailleurs sociaux, police, justice, etc. — est soumis à cette contrainte structurelle.

— Ces populations ne sont pas les plus revendicatrices, elles ne semblent pas peser en terme électoral.

Exact, d’autant que ces jeunes, quand ils réclament quelque chose, ne pensent pas à un autre modèle social mais à trouver du boulot. Cela manifeste une aliénation forte au modèle existant, au marché, à la consommation. La volonté qui s’exprime, c’est d’avoir une part du gâteau, de pouvoir jouer le jeu comme tout le monde, et non pas de changer les règles du jeu.

— Quelles difficultés avez-vous rencontrées dans votre enquête sur les membres des bandes ?

Ma grande peur, ma grande angoisse, c’était qu’une perquisition suive de peu un entretien. Même si je donne le nom du territoire, j’ai changé tous les prénoms. Pour les cas les plus sensibles, j’ai été encore plus prudent. J’ai rencontré tout le monde individuellement et discrètement. Rares sont ceux qui ont dit : « J’ai été en entretien. » C’était encore plus complexe avec les filles, il fallait parfois justifier de s’isoler avec certaines d’entre elles. D’ailleurs, quelques-unes m’ont dit : « OK, mais on se voit sur Paris. »

— Et quand vous assistez à des vols, à des agressions ou à des coups de pression ?

Ce n’est pas facile d’analyser des moments comme ceux-là, qui nous heurtent et sur lesquels on est parfois amené à intervenir. Ça pose de vraies questions quand on assiste à une agression : la loi impose de la dénoncer. Si les journalistes ont quelques garanties sur la protection de leurs sources, qu’en est-il des chercheurs en sciences sociales, qui manient des informations ayant une valeur pénale ? On ne travaille pas tous sur des bases de données ou des archives.

— Votre terrain aurait-il été accessible à un profane, quelqu’un d’extérieur au quartier ?

Il existe déjà beaucoup d’études sur les quartiers populaires, certaines excellentes, qui ne sont pas l’œuvre de chercheurs « du cru ». J’aurais d’ailleurs parfois apprécié venir de l’extérieur. Le principal inconvénient quand on fait partie du « village », c’est qu’on est susceptible de diffuser des rumeurs. Certains parents m’ont dit : « Je te connais trop pour t’en parler. » Mais pour certaines familles et surtout du côté des jeunes, c’était un atout de venir de la cité. On économise le temps de la légitimation, de l’implantation et de la connaissance des acteurs, des codes, de l’histoire locale et de l’histoire des familles. Tout cela nous forge une capacité à « sentir les choses », une intuition forte, mais qui ne doit pas devenir la source des analyses.

— Votre travail peut-il, en partie, éclairer les récentes émeutes au Royaume-Uni ?

Je ne suis pas sûr qu’on ne trouvait que des bandes dans les rues de Tottenham. J’ai refusé la plupart des sollicitations des journalistes sur les émeutes récentes de Grande-Bretagne. Je ne connais pas suffisamment la situation britannique et j’ai estimé que je n’avais pas assez d’informations. On ne peut penser les émeutes d’une telle ampleur sans articuler les causes locales et nationales, sans prendre le temps. Les premières analyses documentées et développées paraîtront sans doute dans quelques mois, même si j’ai pu lire des choses intéressantes ici et là. J’ai juste noté qu’au moment des émeutes de 2005 les Anglais avaient raillé le modèle républicain des Français. Aujourd’hui, les Français font de même avec le multiculturalisme britannique. Cela montre bien les limites des jugements hâtifs.

Lire cet entretien sur son site d’origine

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