Vaincre la crise identitaire Européenne

12/08/2011

Shahin Vallée, économiste pour une banque d’Affaires Européennes, chercheur invité à Bruegel, enseignant à Sciences Po Paris, dans Minorités nº 94, dimanche 7 août 2011 :

Le massacre de la semaine dernière commis par Anders Behring Breivik, un jeune Norvégien qui voulait ainsi libérer l’Europe de la domination musulmane et l’assassinat de Theo Van Gogh, par Mohamed Bouyeri, un jeune Néerlandais en quête autoproclamée d’un djihad vengeur, ne sont pas des crimes isolés commis par des âmes perdues désocialisées. Ce sont les deux faces d’une même pièce, ce sont les expressions violentes et visibles du même malaise identitaire européen. Ce trouble identitaire si profond qu’il est devenu inexprimable, sinon par la violence des actes et des mots, n’épargne aucun pays ; il traverse et unifie notre continent des îles scandinaves à Lampedusa et de Gibraltar à Bucarest. Cette fissure interne de la culture politique européenne, tant revendiquée pourtant, ne prend pas toujours un tour si tragique. Cependant, cet épisode douloureux ne fait que révéler la partie émergée d’un mal muet, à la source de frustrations et de traumatismes, qui traverse tous les pays du vieux continent.

En effet, la question identitaire en Europe est devenue une question existentielle que nous avons trop longtemps refoulé par peur des ombres de l’antisémitisme, du colonialisme et du totalitarisme ou par simple incompréhension. L’Europe doit pourtant déboulonner ce consensus mou qui a pétrifié ses sociétés qui ne sont plus en mesure de définir les modes et les degrés d’appartenance des citoyens, des résidents, des migrants et surtout des cultures, d’où le fantasme du supposé échec du multiculturalisme en Grande-Bretagne, ou en Allemagne alors qu’il n’a en réalité jamais été tenté !

Il faut aussi comprendre que cette question n’est pas une question norvégienne, néerlandaise, française ou britannique. Ce mal européen est le fruit de nos errements communs et de notre incapacité chronique à définir une identité Européenne à la fois singulière et inclusive. À défaut, nous restons ancrés dans une lecture médiévale de l’identité européenne, en pleine contradiction avec nos modes d’existence et avec la réalité migratoire et historique de ce continent. Nous nous agrippons à une lecture ethno-confessionnelle et déterministe de l’identité Européenne qui n’a jamais réellement existé et qui, même si elle eut existé, n’a plus lieu d’être aujourd’hui.

Ce malaise identitaire ne peut s’aborder et se comprendre sans interroger trois phénomènes singulièrement Européen : la colonisation et ses répercussions, l’immigration comme moment fondateur de la trajectoire historique Européenne du XXe siècle et enfin la place du sacré dans nos vies et dans nos sociétés.

Sur ces trois sujets, les nations européennes ont un héritage en partage et un projet à formuler. Si elles y renoncent, elles acceptent tacitement d’être le terrain de jeu et la cible de tous les Breivik et Bouyeri.

Sur la colonisation d’abord, même si beaucoup se refusent toujours à la repentance, il s’agit de regarder ces moments de notre histoire de manière dépassionnée. Des moments où, au nom de l’Universalisme des Lumières, on a torturé, tué, réduit en esclavage, pillé des nations et des peuples entiers. Ces faits ne peuvent pas être l’objet d’aménagements ou de révisions conciliantes. On ne transige pas avec la vérité historique sinon, elle vous rattrape à grand pas. Aimé Césaire l’avait déjà établi dans l’introduction a son discours sur le colonialisme : « La malédiction la plus commune en cette matière est d’être la dupe de bonne foi d’une hypocrisie collective ».

Nous devons aujourd’hui, presque deux générations après les dernières guerres coloniales, lever cette hypocrisie collective et admettre la violence et la douleur qu’a été ce moment de notre histoire – comme nous avons pu le faire pour d’autres moments noirs de notre histoire. Ce discours aujourd’hui trop timide est nécessaire et nous libérera d’un fardeau lourd. On ne peut pas affronter l’avenir sereinement sans faire le deuil de son passé.

Sur l’immigration, que nous continuons de traiter comme un accident, ou un phénomène temporaire à l’inverse des Etats-Unis ou d’autres pays (le Brésil, l’Argentine, le Pérou, l’Afrique du Sud, Israël…) ; il faut accepter un nouveau récit de l’immigration qui lui redonnerait le rôle de pilier constitutif de notre identité. Il nous faut non seulement accepter la contribution de l’immigration à notre identité présente, mais affirmer son importance fondamentale pour notre identité future. À la manière des Etats-Unis et de son fameux « E Pluribus Unum », l’Europe doit articuler un discours positif de l’immigration et de l’ouverture qui est la seule position conciliable avec la volonté de l’Europe de jouer le rôle de phare moral dans le désordre éthique de l’hyper-mondialisation.

Le projet universaliste dont l’Europe se targue n’est pas soluble dans sa posture actuelle sur l’immigration. Nous devrons abandonner l’un ou l’autre. Si ce ne sont pas nos valeurs, le pragmatisme devrait nous pousser à voir l’évidence : la démographie Européenne et en miroir celle des pays du Sud, sont telles que l’immigration n’est pas non seulement souhaitable, elle est inévitable.

Enfin, l’identité Européenne nous force à questionner la place de la religion dans nos sociétés. Malgré le retour de relents ethno-confessionels, la grande singularité Européenne dans le monde occidental est précisément la place centrale de la laïcité dans nos rapports sociaux. C’est bien là l’originalité de l’identité européenne. Caractériser nos sociétés de judéo-chrétienne aujourd’hui est en contradiction avec les combats laïcs qui ont fait l’Histoire et l’identité de ce continent. Là aussi, il nous faudra choisir, soit notre attachement à la laïcité, soit notre prétendue identité judéo-chrétienne, ces concepts ne sont pas conciliables. J’espère que là aussi, nous saurons formuler un message inclusif qui mettra fin à la peur de l’Islam qui traverse nos pays et qui contribuera par la même à éliminer les différentes formes de radicalisation qu’elle appelle. L’Islam a toute sa place dans nos sociétés et c’est même précisément l’émergence d’un Islam apaisé et pleinement investi dans le cadre d’une société européenne moderne qui peut donner aux musulmans du monde un repère autre que celui des obscurantismes divers.

L’Europe vit en son cœur un conflit identitaire profond dont elle a choisi de détourner son regard. Au cours des dix dernières années, les attentats de Madrid et de Londres, les émeutes de Paris, les assassinats à Amsterdam et dernièrement la tuerie d’Oslo et d’Utøya, ainsi que toutes les micro manifestations quotidiennes de ce conflit larvé nous rappellent de l’étendue de la détresse identitaire et de l’urgence d’agir.

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