La France, tu l’aimes ou tu la fermes !

05/08/2011

Rokhaya Diallo, auteure de « Racisme : mode d’emploi » (Larousse), dans Le Monde de ce soir, daté du samedi 6 août 2011 :

Il y a quelques jours, le député UMP de la Haute-Saône, Michel Raison, a été frappé d’une idée lumineuse : il a proposé, lors d’une question adressée au ministère de la culture, de faire taire les rappeurs. Mais pas n’importe lesquels : attirant l’attention du ministre sur « certains groupes de musique rap issus de l’immigration », qui, par leurs textes trop intolérants à son goût, « bafouent les valeurs fondamentales de respect et de liberté qui fondent notre démocratie », il a demandé de « censurer ces chansons ». Rien que ça.

Cela peut paraître invraisemblable mais, en réalité, M. Raison se place dans la lignée des 200 parlementaires, qui, en 2005, après les révoltes des quartiers populaires, avaient déposé une plainte auprès du ministère de la justice pour sanctionner les groupes de rap dont les textes très critiques envers la République portaient, selon eux, atteinte à « la dignité de la France et de l’État ». Rien de moins.

Pourtant, avant ces générations de rappeurs trop énervés, selon les critères de nos élus, d’illustres chansonniers français se sont exprimés dans des vers qui n’étaient pas toujours des plus tendres. N’est-ce pas notre Renaud national qui chantait : « “La Marseillaise” même en reggae, ça m’a toujours fait dégueuler (…) et votre République, moi, j’la tringle. » ? D’autres, de Brassens à Ferré, n’ont pas mâché leurs mots pour critiquer notre douce France. Mais loin d’être dénoncées par des députés en mal d’activité, leurs chansons sont passées à la postérité.

Pour les rappeurs en revanche, pas question d’indulgence ! Bien au contraire, le député UMP prédit à leurs textes un impact des plus funestes : « Le message de violence de ces rappeurs reçu par des jeunes déracinés, déculturés, peut légitimer chez eux l’incivilité, au pire le terrorisme », affirme-t-il. Ainsi, selon le député, les origines de ces rappeurs occasionneraient des névroses telles qu’elles plongeraient leurs fans dans de dangereuses activités criminelles… On rirait si cette fantasque prédiction n’émanait pas d’un membre de l’Assemblée nationale !

Certes, M. Raison s’est finalement partiellement ravisé sur la formulation mais il s’est justifié en expliquant à Rue89 : « Lorsque des paroles de chansons excessives venaient d’un groupe issu de l’immigration, ça n’avait pas le même impact que lorsqu’il s’agissait de Français très marqués à droite qui proféraient des propos racistes. » On comprendra que les groupes de rap visés ne sont pas des « Français »…

De fait, il semblerait que, depuis quelques années, l’ascendance étrangère interdise toute prise de position politique un peu originale ou contestataire.

Il y a deux ans, c’est l’écrivaine Marie NDiaye, lauréate du prix Goncourt, qui avait été rappelée à l’ordre, lorsqu’elle avait déclaré aux Inrockuptibles qu’elle trouvait la France de Nicolas Sarkozy et certains membres du gouvernement « monstrueux ». Il n’en fallait pas plus pour qu’Éric Raoult, député et maire UMP du Raincy, saisisse sa plume pour se plaindre auprès du ministre de la culture : « Ces propos, d’une rare violence, sont peu respectueux, voire insultants, à l’égard de ministres de la République », courrier dans lequel il invoquait un mystérieux « devoir de réserve, dû aux lauréats du prix Goncourt », qui, selon lui, devaient « faire preuve d’un certain respect à l’égard de nos institutions ».

On cernait mieux les raisons de la colère de M. Raoult lorsqu’il précisait, plus tard, au Monde que « par comparaison, Yannick Noah et Lilian Thuram n’étaient pas allés aussi loin dans la critique de la France ». Deux sportifs qui partagent, avec Marie N’Diaye, le tort d’avoir… la peau noire ! Et les Noirs à l’instar des rappeurs « issus de l’immigration » ne devraient faire preuve d’une telle ingratitude envers cette France qui leur a tant donné…

Dernièrement, c’est Eva Joly qui a fait les frais de cette doctrine. La candidate à l’élection présidentielle a proposé la suppression du défilé militaire accompagnant la célébration du 14-Juillet et une pluie de critiques s’est alors abattue sur elle. Et ce n’est pas le fond, mais ses origines qui ont été les plus violemment attaquées : le premier ministre François Fillon a mis en cause sa « culture (pas) très ancienne des traditions françaises, des valeurs françaises, de l’histoire française », et Jean-Pierre Chevènement a déclaré : « La nature de la France lui échappe sans doute. Peut-être lui faut-il encore un peu d’accoutumance. »

Bien que vivant depuis plus de cinquante ans en France, et ayant exercé la fonction de magistrate, Eva Joly reste aux yeux de certains une Française « de papiers »… On ne peut s’empêcher d’avoir une pensée émue pour Georges Brassens qui pouvait fredonner sans crainte : « Le jour du Quatorze Juillet, je reste dans mon lit douillet. La musique qui marche au pas, cela ne me regarde pas. »

Critiquer la France, lorsqu’on a des origines étrangères, une couleur de peau trop sombre ou un accent pas bien d’chez nous devient un exercice de plus en plus périlleux, c’est désormais un privilège octroyé aux seuls « vrais » Français.

Lire ce point de vue sur son site d’origine

Dans le même numéro, « Absurde tentative de censure de rappeurs déjà bien encadrés » par Bruno Laforestrie, directeur de la radio Générations 88.2 et président d’Hip Hop Citoyens :

Un député UMP de Saône-et-Loire, Michel Raison, a profité de la torpeur estivale pour interpeller le ministre de la culture, Frédéric Mitterrand, sur la nécessaire censure d’« un rap fait par des jeunes issus de l’immigration » et interroge le gouvernement sur les moyens de contrôle que ce dernier souhaite mettre en place, notamment sur Internet.

Cette interpellation révèle un profond mépris pour ces fameux « rappeurs issus de l’immigration », pour ne pas dire tout simplement « jeunes noirs et arabes qui chantent sur Internet ». La meilleure réponse aurait pu être l’ignorance pour ne pas alimenter le buzz de l’été. La teneur de ses propos nous oblige néanmoins à réagir sur le fond et à proposer une autre lecture de cette intervention.

En premier lieu, et que cela soit dit une fois pour toutes, « le cadre d’exercice du métier de rappeur » est clairement considéré par la jurisprudence française. Autant en matière de sanctions que de protection, la justice est active sur le terrain du rap !

En matière de sanctions, le ministère de l’intérieur porte plainte régulièrement contre des « artistes anonymes » postant des vidéos Internet violentes à l’égard de la police et obtient leur retrait, voire des condamnations, y compris à de la prison ferme dans le cas des provocations les plus graves.

En matière de protection de la liberté d’expression, la victoire en Cour de cassation du groupe La Rumeur, après huit ans de procédure face à l’ancien ministre de l’intérieur, Nicolas Sarkozy, n’a fait, paradoxalement et malgré son caractère exceptionnel, que renforcer le cadre régissant l’expression artistique.

Le terrain judiciaire déblayé, il nous paraît important de soulever, ici, plusieurs questions et d’interpeller, à notre tour, ce député qui se permet d’opérer une discrimination claire en direction de personnes « issues de l’immigration », au mépris du principe d’égalité qui doit primer dans cette Assemblée. […]

Est-il crédible de parler dans la même Assemblée de « vivre ensemble » et accepter de tels propos ?

Nous considérons aujourd’hui que ce qui s’est exprimé et l’inexistence de réaction officielle illustrent un malaise plus important et largement plus dangereux.

Comme nous l’avons à plusieurs reprises dénoncé, ces interventions publiques ne sont que régurgitations de combats menés par des groupes identitaires au niveau local et sur l’Internet, qui, sous prétexte de lutter contre un « racisme anti-Blancs », prennent régulièrement la parole. Cette expression raciste est une nouvelle fois légitimée et portée par l’intervention de Michel Raison.

Dans le contexte d’hystérie identitaire que nous connaissons en France et partout en Europe, avec ses conséquences parfois dramatiques, nous pensons qu’il faut être vigilant face à ces tentatives de détournement du débat public et ne pas traiter ce sujet par-dessus la jambe, puisqu’il ne s’agirait finalement que « d’histoires de rap ».

Au-delà de la condamnation de ces propos et de la vigilance nécessaire, nous y voyons également une intervention révélatrice de notre époque et de la sociologie décalée de notre Assemblée nationale.

En effet, en moins de trente ans, une nouvelle génération d’artistes a surgi des ghettos du monde entier et a porté une parole nouvelle par le rap.

Parfois avec médiocrité, voire avec des excès. Mais le plus souvent avec brio, dans la lignée des combats de ses pères inspirateurs, comme le regretté chanteur, écrivain et pianiste américain Gil Scott-Heron (1949-2011).

À l’échelle de la culture mondiale, le rap est un vecteur d’expression et d’émancipation des jeunes dans le monde entier, qui, de Rio à Abidjan, de Tunis à Clichy-sous-Bois (Seine-Saint-Denis), de Los Angeles à Shanghai se reconnaissent dans un même mouvement culturel.

Cette expression aura également bouleversé l’industrie musicale en permettant à de jeunes artistes, à l’image de Jay Z, de se hisser à sa tête en restant maître de leur destin économique.

Le rap a toujours porté des revendications sociales, qui ont obligatoirement dérangé dans la manière brute et assumée de montrer et dénoncer le réel.

Il y a quelques semaines, la jeunesse tunisienne en révolte scandait et se rassemblait derrière un artiste, El General, qui avait osé affronter le régime à visage découvert. Parallèlement, le blog des insurgés tunisiens reprenait les paroles du « Cinquième soleil » d’une rappeuse française, Keny Arkana.

Nous parlons, ici, d’une culture populaire du temps présent, qui, sans devoir être écoutée ou appréciée de tous, doit être comprise et respectée, particulièrement par ceux qui exercent un pouvoir public.

Rappelons-nous qu’en France en 2006, un autre député, François Grosdidier — emportant avec lui plus de 150 parlementaires ! — assimilait rap et terrorisme et niait ainsi le talent et la vision des principaux artistes de rap français, qui, depuis la fin des années 1980, dénonçaient avec force la situation des jeunes des quartiers populaires.

Au lieu de cette parole libérée et incontrôlée, nous aurions attendu, en réponse à la mobilisation des jeunesses européennes, un hommage de la représentation nationale à toute une génération qui essaie de s’en sortir dans un contexte de plus en plus dur et aux artistes, qui, souvent au-delà des clichés qu’on leur impose — ou qu’ils s’imposent à eux-mêmes ! —, continuent leur combat. […]

Alors à tous ceux qui s’inquiètent qu’il existe en France de jeunes crétins profitant de l’indispensable liberté d’Internet pour « mal s’exprimer », nous leur proposons de travailler collectivement pour faire en sorte qu’ils ne deviennent pas trop vite de vieux cons. […]

Lire l’intégralité de ce point de vue sur son site d’origine

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