Sans sussurer la censure

04/08/2011

Christophe F. Ennajoui dans Minorités nº 93, samedi 30 juillet 2011 :

Il m’est arrivé comme tout un chacun de raconter des blagues de Coluche sur les homos et les Arabes ou d’écouter des chansons de rap contenant quelques propos « légèrement homophobes ». Je ne me suis jamais formalisé et je ne suis pas pour autant devenu raciste ou homophobe. C’est devenu à la mode de réclamer la censure ou la prison pour racisme ou homophobie, ce n’est pas une opinion nous dit-on, c’est un délit nous disent fièrement les moutons. Dès qu’on ne se limite plus à condamner les actes ou leur organisation, on ne parle plus d’éducation ou de dialogue mais de dressage. Je ne vais pas prendre la défense de l’homophobie sur Minorités mais recadrer le débat.

En zonant sur Facebook, je suis tombé sur des pages « anti-homophobes » où les animateurs appelaient à poursuivre au tribunal et à censurer toute dérive homophobe même sans qu’aucun acte n’ait été commis ni organisé et éventuellement à emprisonner leurs auteurs.

Autant dire tout de suite, qu’il va falloir censurer la moitié des disques de rap et de hip hop, mettre le CSA derrière chaque humoriste et envoyer les blagues de Coluche au rencard et pourquoi pas, emprisonner les homos qui font de l’autodérision.

Même si certains voudraient qu’elle soit uniquement un lieu de privation de liberté, la prison est de facto un lieu de punition vengeresse. Michel Foucault commence son livre « Surveiller et punir » par le récit d’une mise à mort par torture sur la place publique au moyen âge, avant de conclure que la méthode à changé, mais que le principe est toujours le même et qu’il s’est déplacé à l’abri des regards.

Il faut être sourd ou aveugle pour ne pas avoir entendu parler du mitard, des viols et de la prostitution en prison, des fouilles rectales, des difficultés d’accès aux soins médicaux en prison et ne pas savoir que la majorité des prisonniers ressortent avec moins de quinze euros en poche. C’est bien défendre cette institution inhumaine que de vouloir s’en servir contre l’homophobie ou le racisme en dehors des actes et leur organisation. A-t-on le droit de défendre l’indéfendable en se prévalant d’une cause au demeurant légitime ?

L’ÉTAT DE LA CENSURE ET DE LA PROCÉDURE

Toutes les sociétés ont connu des périodes plus ou moins homophobes, ou plus ou moins homophiles. La censure et les procédures se sont adaptées aux circonstances. Si on excepte l’exemple étasunien avec le premier amendement de la constitution, quasiment aucune n’a su remettre en cause le principe de la censure et de la procédure pour motifs d’expression une bonne fois pour toutes. Je dis cela parce que j’affirme que nous ne faisons que vivre un moment de l’Histoire parmi d’autres moments et que ces principes auront vite fait de se retourner contre les minorités lorsque le vent tournera. C’est bien pour cela que nous devons appeler à les abolir plutôt que de croire pouvoir nous en servir pour nos causes.

Puisqu’on nous dit que l’homophobie n’est pas une opinion mais un délit, rappelons que « homophobie » désigne la peur de l’homosexualité ou des homosexuels. Je suis bien aise d’apprendre qu’avoir peur est un délit, mais je ne crois pas que la procédure et la taule puissent remplacer le dialogue et l’éducation dans ce domaine. Il ne s’agit pas d’imposer nos différences, mais de les faire accepter. Il ne s’agit pas de dresser nos voisins mais d’aller leur parler.

Dans une société ou plus personne ne croit en la politique et en ses institutions, prétendre prendre la défense des minorités qui composent la majorité (mais toujours en en excluant d’autres bien entendu ou diviser pour mieux régner) est un bon moyen pour les démagogues populistes de sauver les meubles afin que rien ne change.

Reste à savoir si nous voulons devenir les petits soldats de la démagogie populiste ou engendrer des débats de fond afin de tout changer.

Ce ne serait donc pas en prenant la défense d’institutions d’un autre âge par l’entremise de nos luttes, que nous pourrions faire évoluer la société. Bien au contraire, nous ne ferions que les renforcer avant qu’elles ne se retournent contre nous-mêmes.

PRENDRE ACTE

Bien sûr que les actes ou leur organisation sont condamnables. Les actes sont les voies de faits, la discrimination à l’emploi, au logement, etc., et parfois les insultes quand elles tournent à la violence destructrice. Pour autant, devons-nous nous faire les défenseurs de la prison, ou plutôt, ne devrions-nous pas clarifier notre position sur ce sujet de société au lieu de nous enfoncer dans un nouveau ghetto bien pensant ? Il faut non seulement prendre acte de la violence des actes homophobes, mais également de celle des institutions qui sont entre nous et les objectifs que nous souhaitons réaliser.

Les mêmes moyens mènent toujours aux mêmes résultats et si nous voulons pouvoir définitivement parler de la partouze générale, notre rôle doit être de réclamer que la liberté d’expression soit inscrite dans la constitution avant que nous n’ayons plus le droit de le dire — que le vent tourne, et il tournera, soyez-en certains.

Lire cet article sur Minorités ou sur le site de l’auteur

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