Trente ans de crise des banlieues, trente ans de blocages politiques

17/07/2011

Luc Bronner, rédacteur en chef, dans Le Monde daté du samedi 16 juillet 2011 :

Depuis trente ans, la crise des banlieues fait partie de cette exception sociale française, illustration explosive du formidable décalage entre les promesses de la République et leurs réalisations. Trente ans ? Parce que quelques dizaines de jeunes, un soir de juillet 1981, quelques mois à peine après l’élection de François Mitterrand à l’Élysée, avaient incendié des voitures et exprimé, publiquement, leur colère aux Minguettes à Vénissieux, dans la banlieue lyonnaise.

Cet épisode avait ouvert le chapitre des « étés chauds », des « rodéos », des « violences urbaines », dont nos voisins européens ne cessent de s’étonner. Cet anniversaire coïncide, en un terrible raccourci, avec celui des émeutes des 16, 17 et 18 juillet 2010 dans le quartier de la Villeneuve à Grenoble. Comme si le paysage des quartiers restait désespérément le même. Comme si la chronique des banlieues devait se limiter aux poussées de fièvre, puis aux périodes d’oubli — celle que nous vivons aujourd’hui dans l’indifférence la plus complète.

Trente ans de crise de banlieues, et donc trente ans de politique de la ville. Pour quels résultats ? Les émeutes de l’automne 2005 ont montré combien les coupures entre la République et ses enfants des quartiers étaient profondes. Fracture sociale, économique, identitaire, mais aussi ethnique, tant les phénomènes de ségrégation sont importants. La gravité de cet épisode de violences collectives, inédit depuis Mai 1968, avait eu un mérite : replacer la question des banlieues au cœur de l’agenda politique.

La campagne présidentielle de 2007 avait ainsi vu Nicolas Sarkozy reprendre l’idée d’un plan Marshall des banlieues pour traduire sa volonté de replacer les quartiers dans l’ordre républicain. Cette ambition s’était traduite par la nomination de figures de la diversité au sein du gouvernement — Rachida Dati à la justice, Fadela Amara à la politique de la ville. La candidate socialiste, Ségolène Royal, avait insisté sur le métissage bienvenu de la société française, s’attirant un soutien massif des électeurs des quartiers et contribuant à la hausse spectaculaire de la participation en mai 2007.

Cinq ans plus tard, le bilan est médiocre. Le plan Marshall est oublié, faute d’ambitions, faute de moyens — on peine même à se rappeler qu’il existe un ministre de la ville dans le gouvernement, le centriste Maurice Leroy, dont la principale mission, jusqu’à présent, a été d’accompagner discrètement les baisses de subventions. Les indicateurs sociaux sont toujours aussi dégradés, signe que la réduction promise des inégalités est restée une promesse : un tiers de la population des zones urbaines sensibles (ZUS) vit sous le seuil de pauvreté ; avec plus de 40 % de chômeurs parmi les jeunes actifs, la situation des ZUS se rapproche de celle des pays d’Europe du Sud, voire du Maghreb.

Si le visage des quartiers a commencé à changer, au niveau de l’urbanisme, grâce aux milliards investis dans la rénovation urbaine depuis le lancement du plan Borloo en 2003, les tensions entre jeunes et policiers restent considérables. Et les élus, comme les responsables associatifs, ne cessent de répéter qu’ils demeurent en permanence sur le fil du rasoir sécuritaire, à la merci d’une course-poursuite ou d’un incident dégénérant en émeutes.

Car ces cinq dernières années, les violences urbaines se sont banalisées au point que le ministère de l’intérieur préfère censurer la publication des statistiques sur les voitures brûlées (plus de 40 000 en 2010). Elles sont aussi montées d’un cran : les policiers sont régulièrement visés par des tirs d’armes, comme à Grenoble, à Grigny ou à Villiers-le-Bel, et s’inquiètent à l’idée de devoir affronter des situations de « guérilla urbaine » ; désormais, aussi, des élus de gauche, comme le maire de Sevran, Stéphane Gatignon, en viennent, désespérés, à réclamer l’aide de l’armée pour tenter de restaurer l’ordre face aux mafias locales de la drogue.

Cet échec n’est pas seulement celui des politiques publiques, qui ont servi de filet de sécurité mais ne sont pas parvenues à freiner la ghettoïsation. Des Minguettes, touchées par de nouvelles émeutes urbaines en 1983, était née la « Marche des beurs », spectaculaire irruption des enfants d’immigrés sur la scène médiatique et politique, immédiatement récupérés par le Parti socialiste et François Mitterrand. Près de trente ans plus tard, le constat est désespérant : la classe politique française — mâle, âgée et blanche — reste désespérément fermée aux élites des quartiers et de la diversité. À droite comme à gauche.

Le Parlement français est évidemment une caricature. Mais la fracture politique est aussi visible dans les collectivités locales, celles-là mêmes qui devraient favoriser et préparer l’émergence des futures élites. Nous en sommes très loin. Un seul exemple : en Seine-Saint-Denis, département le plus métissé de France, département où la gauche dispose de bastions solides, on ne compte aucun maire issu de la diversité. Cette dimension de la crise de la représentation devrait interpeller la société. Mais elle reste dans l’angle mort des débats politiques. Jusqu’aux prochaines émeutes.

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