Drogue : sortir des postures

03/07/2011

Pierre-Cyrille Hautcoeur, directeur d’études à l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS) et à l’École d’économie de Paris (PSE), dans Le Monde Économie daté du mardi 28 juin 2011 :

Par le poids et les effets de son trafic, tant local que mondial, la drogue requiert une approche économique distincte des perspectives médicales, sociales ou policières. L’économiste applique au marché de la drogue ses méthodes usuelles et se concentre sur quelques paramètres-clés : élasticité de la demande par rapport au prix et par rapport à la pénalisation ; élasticité de l’offre par rapport aux mêmes variables ; externalité de la consommation (effets sur d’autres que le consommateur) ; effets directs et effets pervers des politiques publiques. Les marchés des drogues légales (le tabac, l’alcool) permettent d’utiles comparaisons, et les expériences étrangères ou historiques sont riches d’enseignement.

Ainsi, la prohibition américaine de l’alcool — l’un des grands exemples d’une interdiction totale suivie d’une large libéralisation — permet d’estimer les impacts à court et à long terme de la libéralisation comme de la prohibition sur la consommation. Résultat d’un mouvement populaire mêlant ascétisme protestant, hostilité aux immigrés irlandais et italiens, mais aussi féminisme, la Prohibition fut adoptée d’abord par des États, puis par l’État fédéral américain en 1920, avec plusieurs conséquences : baisse de la consommation d’environ un tiers après un impact initial plus fort ; développement d’un marché noir considérable et d’une criminalité nouvelle tentant de dominer celui-ci ; report de la consommation vers les alcools forts, plus faciles à cacher et à plus forte valeur ajoutée. L’impact de l’abolition de la Prohibition par le président Roosevelt en 1933 fut symétrique : la consommation retrouve son niveau d’avant-Prohibition et la criminalité recule.

Dans leurs détails, ces effets sont certes sujets à controverse car, comme toute activité illégale, la vente d’alcool dans les années 1920 est difficile à mesurer. On l’approche par diverses méthodes : consommation de produits liés, arrestations en état d’ivresse, nombre des cirrhoses, etc. En se limitant aux homicides, raisonnablement faciles à recenser à méthode constante, on observe que la Prohibition américaine eut bien deux effets forts : une baisse des homicides liés à l’ivresse et à l’alcoolisme, mais une hausse — plus importante — de ceux perpétrés par les criminels, accompagnée d’une modification du type des criminels et des victimes. Inversement, son abolition conduisit à un fort recul de la criminalité, malgré un contexte de chômage massif et de tensions sociales.

Des recherches similaires ont été menées partout dans le monde pour estimer l’importance de la dépendance, les risques de passage des drogues dites « douces » aux drogues plus dures, les effets de la drogue sur la santé, l’impact quantitatif sur les prix et sur la consommation d’une dépénalisation, l’effet possible sur la criminalité, les chances comparées d’une politique menée nationalement ou internationalement, l’efficacité des politiques de santé publique contre l’addiction.

La légalisation implique un saut qualitatif, même si elle peut prendre des formes variées : l’exemple du tabac et de l’alcool montre qu’un monopole public de distribution, qui contrôle la production et les prix de manière à restreindre au mieux la consommation sans stimuler le marché noir, est une solution intéressante. Si elle peut réduire sensiblement la criminalité et l’économie parallèle des zones de distribution, elle doit être envisagée, au moins pour les drogues comme le cannabis dont les effets d’accoutumance, l’impact sur la santé du consommateur et les effets externes (par exemple sur les accidents de la route) ne sont pas supérieurs à ceux de l’alcool.

Le débat ne doit pas être évité au nom de principes prétendument philosophiques (liberté individuelle contre tolérance zéro), qui débouchent facilement sur l’outrance et le simplisme. L’échec de la « guerre à la drogue » américaine ou colombienne est suffisamment patent (hausse de la consommation, transformation en criminels — via les prisons — de simples consommateurs, enrichissement de barons qui corrompent l’économie et la politique) pour que toutes les solutions soient envisagées. La drogue est une question assez complexe et douloureuse pour qu’on lui évite de faux débats. Les hommes politiques doivent le comprendre et les citoyens exiger un vrai débat.

Lire cete chronique de vue sur son site d’origine

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