Penser la séduction démocratique

02/07/2011

Éric Fassin, sociologue (École Normale Supérieure), sur son blog et dans Le Monde daté du jeudi 30 juin 2011 :

Le débat sur le « féminisme à la française », paradoxalement engagé à l’occasion de l’affaire DSK, semble nous vouer à une alternative éternellement reconduite par l’antiféminisme : séduction ou féminisme ? Occulter les rapports de pouvoir, ou renoncer aux délices du jeu amoureux ? Et si, au lieu de choisir, on s’employait à penser la séduction féministe ?

À propos de « l’affaire Strauss-Kahn », Alain Finkielkraut n’hésite pas à parler de viol (Le Monde du 15 juin) pour dénoncer l’atteinte à la vie privée dont nous menaceraient désormais les journalistes français qui regrettent leur silence passé. Le verdict tombe : « Les arracheurs de rideaux sont des criminels. »

Plusieurs semaines après l’arrestation du patron du Fonds monétaire international (FMI), la France a bien changé : la norme d’hier paraît soudain anormale. Les premières réactions trahissaient surtout une solidarité sociale. Toutefois, leur discrédit immédiat manifestait une rupture d’intelligibilité dans le langage public. Bernard-Henri Lévy, Jack Lang, Robert Badinter ou Jean-François Kahn avaient sans doute le sentiment de parler comme on l’a toujours fait dans les cercles du pouvoir. Il n’empêche : d’un coup, ils sont devenus incompréhensibles. Le paysage commun était bouleversé ; ils ont alors semblé des hommes du passé, brutalement dépassés.

Cet événement n’est pas le reflet d’une culture française intemporelle ; au contraire, le choc fait advenir une culture nouvelle. Le rejet du féminisme américain, au nom d’une exception française, aurait-il permis l’exclusion du féminisme tout court ? Notre société, si prompte à dénoncer les violences sexuelles pourvu qu’il s’agisse des banlieues, a-t-elle fermé les yeux sur le harcèlement sexuel à l’Assemblée nationale ou dans l’université ?

C’est pour conjurer ce retour du refoulé féministe que s’élève aujourd’hui une nouvelle vague de réactions. Il ne s’agit pas seulement d’Alain Finkielkraut. Contre Joan Scott, figure de proue internationale des études de genre, Irène Théry revendique en effet « un féminisme à la française » qu’elle caractérise, sans craindre le paradoxe, comme « universaliste ».

La chercheuse Mona Ozouf devait développer l’idée en 1995, dans Les Mots des femmes (Fayard) opposant à la « modération du féminisme français « le radicalisme « bruyant « de l’Amérique. Et, aujourd’hui, ce sont ces féministes qui persistent et signent ensemble, contre Joan Scott, une défense et illustration de notre « héritage culturel ». « L’affaire » DSK vient gâter cette image d’Épinal. Comment un « dragueur lourd » pourrait-il encore évoquer la légèreté galante ? La séduction d’antan paraît décidément moins séduisante…

L’épouvantail américain se défait en même temps sous nos yeux : les féministes françaises (et non « à la française ») ont réussi à se faire entendre, à la faveur de « l’affaire », sans complaisance aucune pour le viol, le harcèlement ou les propos sexistes dont le charme leur échappe. Il ne s’agit donc pas tant de culture nationale que de démocratie. Reste alors la question qu’agite l’antiféminisme depuis deux siècles : la séduction serait-elle incompatible avec la démocratie ? Que devient-elle après l’Ancien Régime de la domination masculine ? Ne nous appartient-il pas de penser une érotique féministe — non moins désirable, mais plus démocratique ?

Sans doute faut-il renoncer au fantasme d’affranchir le sexe du pouvoir : la séduction vise une emprise sur l’objet désiré, à condition toutefois qu’il existe aussi en tant que sujet de désir. Pour être féministe, il n’est donc pas nécessaire de renoncer aux « plaisirs asymétriques de la séduction ». En revanche, pourquoi l’asymétrie serait-elle définie a priori, la pudeur féminine répondant aux avances masculines, comme si les rôles sociaux ne faisaient que traduire une différence des sexes supposée naturelle ? Autant dire que les relations de même sexe seraient dépourvues de séduction !

Au contraire, l’incertitude fait le charme d’un jeu qui consiste à improviser sans savoir d’avance qui joue quel rôle. « La surprise délicieuse des baisers volés » n’est délicieuse que si l’on n’est pas condamné à rejouer sans surprise les rôles assignés à chaque sexe par une convention figée. Autrement dit, dans l’érotique féministe, le trouble dans le genre s’avère… troublant. Quant au « respect absolu du consentement », plus qu’une conversation préalable, il requiert une incessante négociation amoureuse.

Le contrat sexuel n’est plus la règle définie d’avance, mais l’enjeu d’une partie sans fin. Au lieu d’être nié, ou sublimé, le rapport de pouvoir devient ainsi la matière même de la séduction démocratique.

Lire l’intégralité de ce point de vue sur le blog de l’auteur ou sur le site du Monde

Leave a Reply

Fill in your details below or click an icon to log in:

WordPress.com Logo

You are commenting using your WordPress.com account. Log Out / Change )

Twitter picture

You are commenting using your Twitter account. Log Out / Change )

Facebook photo

You are commenting using your Facebook account. Log Out / Change )

Google+ photo

You are commenting using your Google+ account. Log Out / Change )

Connecting to %s