Il faut déconstruire l’hétérosexisme

29/06/2011

Carine Favier, présidente du Planning familial, et Louis-Georges Tin, président du comité Idaho, dans Libération du jeudi 23 juin 2011 :

Mouvements féministes et mouvements homosexuels ne sont pas parallèles ou convergents, c’est une seule et même cause. Être féministe, c’est nécessairement être contre l’homophobie ; militer contre l’homophobie, c’est nécessairement militer contre le sexisme. Cette nécessité n’a pourtant pas toujours été comprise. Les premiers mouvements homosexuels se sont constitués sur une base viriliste, peu favorable à l’égalité des sexes ; les mouvements féministes n’ont pas toujours intégré les problématiques lesbiennes. Pourtant, les uns et les autres connaissent bien leur adversaire unique : l’ordre social inégalitaire dans lequel nous vivons, qui articule l’inégalité des sexes à l’inégalité des sexualités. Quel rapport y a-t-il entre sexisme et homophobie ? L’un et l’autre sont des sous-produits d’une réalité moins connue, l’hétérosexisme. Le concept ne date pourtant pas d’aujourd’hui. C’est en quelque sorte la « Pensée straight » dont parle Monique Wittig, ou la « Contrainte à l’hétérosexualité », critiquée par Adrienne Rich.

Principe de vision et division du monde social, l’hétérosexisme repose sur l’illusion selon laquelle l’homme serait fait pour la femme et, surtout, la femme faite pour l’homme. L’idéologie de l’inégalité des sexes et des sexualités se voit ainsi justifiée par l’hétérosexualité, qui détiendrait le monopole de la sexualité légitime. Le coût et les effets sociaux de cette mécanique ne sauraient être sous-estimés. Cette double injonction à la conjugalité et à la parentalité constitue un système de pensée articulé, quadrillage de l’espace social qui laisse dans ses marges stigmatisées les homosexuels, hommes et femmes, fussent-ils en couple, même (surtout) avec enfants, mais aussi les célibataires, les « filles mères », les divorcés, les couples non mariés ou sans enfants, tous ceux qui semblent ne pas ratifier l’ordre du couple et de la filiation biologique, et qui apparaissent alors comme des ferments de désordre et de contestation sociale. L’hétérosexisme est donc une police des genres destinée à rappeler à l’ordre symbolique les individus, quels que soient leur sexe ou leur orientation sexuelle.

Mais une idéologie si lourde et si coûteuse ne pourrait se perpétuer si les individus n’y voyaient un avantage. Quel est-il donc ? De fait, l’hétérosexisme garantit à l’individu masculin qui y consent la maîtrise du monde social, à condition qu’il prouve, dès son plus jeune âge, et toute sa vie durant, qu’il n’est ni un bébé, ni une fille, ni un « pédé » — démonstration exigeante, coûteuse et usante à la longue. Pour la femme, cette société hétérosexiste où elle se voit désirée, courtisée, mais aussi bien contrôlée et dominée, semble promettre le bonheur rassurant d’une vie de famille, dans un cadre où la « complémentarité » des sexes s’accorderait avec l’égalité des chances — le problème est que souvent le monde déroge à cette fable. Quoi qu’il en soit, les femmes sont entretenues dans l’idée que leur douceur les destine naturellement au service de l’homme et de la famille ; les hommes sont confortés dans le sentiment que la femme leur est naturellement due, selon l’ordre des choses.

Cette conviction justifie aussi confusément et a priori les agressions et harcèlements sexuels de toutes sortes, perpétrés parfois en toute quiétude, voire dans un esprit de relative légitimité, dans lequel on pourrait voir une sorte de naïveté, bien entendu intolérable. C’est que le culte de la puissance physique et sexuelle, inhérent à la constitution de l’identité masculine, telle qu’elle se conçoit dans nos sociétés, tend à valoriser et donc à favoriser les démonstrations de force, si brutales soient-elles. Cela permet de comprendre la corrélation remarquable entre violence et masculinité, les violences physiques, sexuelles ou non, étant très majoritairement le fait d’individus mâles, conditionnés par le masculinisme ambiant.

L’hétérosexisme se trouve donc à la racine de l’homophobie, du sexisme, mais, également, quoique de façon moins visible, à la racine de nombreux actes de violences, dont les liens avec cette culture de l’identité masculine et de la force virile n’apparaissent pas à première vue. Cela pourrait expliquer que les hommes les plus violents soient souvent les plus sexistes, misogynes et homophobes. Dans cette perspective, le combat contre l’hétérosexisme, dont le coût social est si élevé, apparaîtra sans doute comme une priorité publique. Il faut déconstruire cette logique de primauté de genre et de sexe, qui se déploie dans la société au détriment des homosexuels, des femmes, a fortiori des femmes homosexuelles, mais au détriment aussi des hommes hétérosexuels, souvent dominés eux-mêmes par leur propre domination. Le « contrat social hétérosexuel » critiqué par Wittig laisserait ainsi la place à un nouveau contrat social aux valences plurielles, qui accorderait enfin toute légitimité non seulement aux homos et hétéros, hommes ou femmes, mais encore aux bisexuels et transgenres que l’analyse théorique et les pratiques sociales, dans leur logique binaire et exclusive, tendent évidemment à occulter.

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