Le Péril jeune

26/06/2011

Nicolas Baverez, économiste et historien, dans Le Monde Économie daté du mardi 21 juin 2011 :

La jeunesse possède l’étonnant privilège de faire trembler tant les dictateurs que les dirigeants des démocraties. La révolte des jeunes contre la tyrannie et la corruption, le chômage et l’absence d’avenir reste au cœur du « printemps arabe ». La mobilisation de la jeunesse européenne lui fait écho qui, des « indignés » de la Puerta del Sol, à Madrid, aux protestataires des places Syntagma à Athènes ou Rossio à Lisbonne, témoigne à la fois de son désespoir et de son désir de changement. Servis par l’utilisation intensive des réseaux sociaux, ces mouvements sont, pour l’heure, pacifiques et constructifs. Mais ils peuvent à tout moment basculer dans la violence ou dans un désengagement radical avec l’exil, solution qui tente de plus en plus la « génération Erasmus », à l’image de la vague de jeunes Islandais qui a fui la faillite du pays. La jeunesse fut l’angle mort des politiques publiques ; elle doit en devenir une des priorités.

Ce grand malaise puise à de multiples sources. La première vient du chômage, dont le taux s’élève à 45 % parmi les jeunes actifs de 15 à 24 ans en Espagne, 25 % en Grèce, 22 % en France, 21 % en Italie, et à plus de 60 % dans certains départements d’outre-mer. Un chômage qui frappe les deux jeunesses : celle des exclus, alimentée par la rupture avec le système scolaire — 11 % des jeunes des pays de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) ne disposent d’aucune formation, 17 % en France, 30 % aux États-Unis — ; celle des diplômés enfermés dans la précarité. La pauvreté frappe ainsi en priorité les jeunes dans le monde développé, qui ne peuvent ni quitter leur famille ni en fonder une. Cette situation a considérablement empiré avec la crise, qui a créé un chômage structurel et durablement bloqué les revenus, incitant les pouvoirs publics à préserver les emplois existants.

Aux effets de la crise s’ajoute le mur de la dette lié au vieillissement démographique. En l’absence de réforme, la charge des États-providence, dans des pays où l’espérance de vie dépassera 90 ans et où seule une moitié de la population travaillera, porterait la dette publique en 2060 à 400 % du produit intérieur brut (PIB) aux États-Unis et 200 % en Europe. Ainsi les jeunes générations devraient-elles supporter le double fardeau démesuré du coût des bulles spéculatives des années 1990 et 2000 et du basculement vers une société à cinq générations.

La marginalisation de la jeunesse a des conséquences redoutables. Elle affaiblit la croissance potentielle, limitant la consommation mais, plus encore, la production à travers l’affaiblissement de la productivité du travail, de l’épargne, de l’investissement et de l’innovation.

Cette marginalisation diffuse le malthusianisme économique et social. Elle encourage la rente et la protection, nourrissant ainsi la démagogie et le populisme.

La politique économique doit réintégrer la jeunesse en tête de ses objectifs. Le premier vecteur de l’intégration dans la société est l’emploi. D’où la nécessité de recréer un espace pour les activités intensives en main-d’œuvre dans le secteur privé, en raison de l’impossibilité de financer des emplois publics supplémentaires par la dette. D’où l’investissement impératif dans l’éducation pour mieux former et surtout prévenir l’échec scolaire par l’identification précoce et le traitement personnalisé des élèves en difficulté.

L’avenir des jeunes dépend de la conversion du modèle insoutenable de la croissance à crédit vers une articulation entre la rigueur des finances publiques et le développement à long terme. Cela implique de rompre, en Europe, avec une politique monétaire déflationniste, fondée sur des taux d’intérêt et de change excessifs, qui exprime une préférence pour le présent contre le futur.

Enfin doit émerger un nouveau contrat politique et social, favorisant une redistribution du travail, des revenus et du capital entre les générations, ainsi qu’un progrès des libertés, notamment en matière de droits des citoyens — dont l’accès à Internet — et de responsabilité des dirigeants. Parmi les contradictions et les risques inhérents à la liberté, Tocqueville soulignait que, « non seulement la démocratie fait oublier à l’homme ses aïeux, mais elle lui cache ses descendants ».

La première condition à la stabilité du développement, de la société et de la liberté demeure l’ouverture en direction de la jeunesse. Elle constitue le meilleur antidote aux dérives du marché, car elle oblige à prendre en compte une vision de long terme ; comme à celles de la démocratie, car elle impose de dépasser l’individualisme et le choc des intérêts pour raisonner en termes de transmission des valeurs et de projets collectifs.

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