La Banlieue qu’on ne voit pas

23/06/2011

Mabrouck Rachedi, écrivain, dans Le Monde daté du dimanche 19 – lundi 20 juin 2011 :

Le 5 juin, une fillette de 9 ans, prise entre le feu d’un tireur et d’une cible, toutes les deux inconnues d’elle, a été grièvement blessée dans le quartier des Tarterêts, à Corbeil-Essonnes. Cette situation absurde illustre le sentiment d’aliénation à son propre sort, hélas pas si rare en banlieue, où la vie d’une personne peut basculer juste parce qu’elle a le tort de se trouver au mauvais endroit au mauvais moment.

C’est un lieu commun que de dire que les banlieues françaises sont au confluent de multiples maux : chômage, logement, violence, enclavement, dénigrement, perte de confiance, défiance vis-à-vis de l’autorité, discriminations… Tous ces problèmes sont un à un solubles dans le cadre d’une politique globale guidée par des principes applicables à tous les citoyens français. Mais leur concentration si spécifique aux quartiers populaires constitue une question propre, qui gagnerait à être traitée de façon autonome.

Or, que voit-on ? Dans ce que l’on connaît des programmes présidentiels, aucun parti politique ne semble vouloir prendre cette particularité à bras-le-corps. Après les émeutes de 2005, les candidats à la présidentielle 2007 n’ont pas pu faire l’économie de promesses — non tenues — dont la plus spectaculaire reste le plan Marshall des banlieues proposé par le candidat Nicolas Sarkozy, évaporé dès son élection dans le plan espoir banlieues, qui n’avait d’espoir que le nom. Mais depuis, plus rien ou si peu.

Loin de la mémoire, loin des yeux, les banlieues ont disparu du débat politique public, sauf à la défaveur d’événements dramatiques. Cette vision, bâtie à chaud sur fond de violence, n’entraîne que des réactions compassionnelles pour les victimes et de condamnation pour les sempiternels présumés coupables, souvent désignés sous le terme générique « jeunes de banlieue ». Tout le contraire de ce qu’il faudrait : une analyse dégagée de l’événement, basée sur des travaux de spécialistes, en premier lieu des sociologues.

Résultat de cette perception monolithique : à force de taper sur les banlieues, le terme est devenu péjoratif et être banlieusard n’est plus le signe d’une localisation géographique mais d’un déclassement. Le « jeune de banlieue » est devenu l’homme protée de tous les cauchemars français. On l’imagine volontiers « issu de l’immigration » et/ou musulman, participant ainsi à l’ethnicisation d’un problème avant tout social. Le discours public est poreux à cet amalgame permanent.

Les urgences se succèdent sans que l’on en cherche le sens. On les traite comme des faits divers isolés alors que leur séquence devrait les qualifier pour ce qu’ils sont : des phénomènes de société à analyser. Mais cherche-t-on vraiment à comprendre, à agir ? En attendant, le sentiment d’abandon ne fait que croître dans les cités.

Avant 2005, j’avais imaginé un premier roman qui parlait d’émeutes en banlieue, deux semaines avant les affrontements de Clichy-sous-Bois. Au vu de l’inertie, il me semble loin, très loin, le moment où j’écrirai que tout ira mieux demain dans nos quartiers populaires.

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