Les Paradoxes de la prohibition

19/06/2011

Bertrand Lemennicier, professeur de sciences économiques à l’université de Paris-II, dans Le Monde daté du jeudi 6 janvier 1994 :

Interdire le commerce de drogue ne supprime pas la demande de drogue, elle la rend illégale. Restreindre la quantité de drogue sur un territoire donné ne modifie pas la demande, mais l’offre : celle-ci diminue. Cette rareté artificielle a pour première conséquence d’augmenter les prix au marché noir à des niveaux extrêmement élevés, compte tenu des risques encourus, et donc à une forte expansion de la production de drogues puisque, à ce nouveau prix, l’activité « produire de la drogue plutôt que du café » devient très rentable.

La seconde conséquence, la plus dangereuse, ne vient pas du prix élevé de ce bien, mais de la nature des offreurs. Les offreurs sur un marché habituel sont d’honnêtes commerçants. S’agissant d’une activité illégale, ils sont remplacés par des professionnels du crime. Un marché noir émerge et avec lui toutes les nuisances connues, sur les usagers eux-mêmes et sur les tiers qui lui sont associés.

Le but avoué de la prohibition est de réduire la consommation de drogue ou de la contenir. Les prohibitionnistes affirment que la légalisation entraînerait une explosion de la consommation de stupéfiants. D’où viendrait une telle explosion ? Elle viendrait nécessairement de deux sources : de la suppression de l’interdit et de la baisse du prix attendu des drogues douces et dures sur le marché après la légalisation, par opposition au marché noir où les prix sont très élevés. Cela signifie, tout d’abord, que l’interdit en soi décourage la consommation de drogues, et non l’inverse, ce qui n’est pas démontré. Ensuite que la hausse du prix de la drogue réduit bien la demande. Or la lutte contre la drogue fait monter les prix, on devrait donc observer une baisse de la consommation, et c’est une hausse à laquelle on assiste.

Venons-en aux trois solutions qui nous sont proposées. La dépénalisation est illusoire. Certes, les prisons ne seront plus remplies par les usagers de drogues, mais le marché noir existera toujours et avec lui ses méfaits. Les usagers seront en contact avec des criminels, les drogues seront toujours d’une qualité douteuse et les profits dégagés toujours aussi importants. Corruption, criminalité, destruction des communautés naturelles (famille, voisinage), seront toujours à l’ordre du jour.

La production étatique de drogues est faussement attrayante. La fourniture publique et gratuite de drogues aux usagers sous contrôle médical cassera le marché noir. Les drogués n’auront nul besoin d’entrer dans la clandestinité et dans la criminalité pour financer leur consommation. Cependant, l’interdiction de vendre de la drogue demeurera. Comme l’État n’a jamais été un grand innovateur, il sera insensible à l’apparition de nouveaux produits euphorisants, de telle sorte qu’un marché noir pourra se développer sur des produits substituts à ceux offerts et non encore remboursés par la sécurité sociale. Il s’agit, par ailleurs, d’une fausse gratuité car le contribuable devra financer la production et la distribution de drogues. Or cette subvention a un coût d’opportunité. Elle aurait pu être utilisée à sauver des vies humaines. Il serait aussi paradoxal de vouloir rendre gratuite la consommation de drogues alors que celle des médicaments l’est de moins en moins !

La liberté contrôlée du commerce des drogues est, en revanche, attirante. C’est l’expérience que nous faisons aujourd’hui avec l’alcool et le tabac, deux drogues bien plus dangereuses si l’on en juge par la mortalité qu’elles induisent. Dans cette hypothèse, la production de drogues sera libre et privée. Les consommateurs seront approvisionnés à des prix compétitifs et la qualité des produits montera. Pour réduire la consommation excessive de drogues, une taxation adéquate pourrait être entreprise. On pourrait également subventionner des recherches pour améliorer la qualité des drogues et inciter les laboratoires pharmaceutiques à innover en la matière. Il est clair cependant qu’un marché libre de la drogue, même contrôlé, n’élimine pas les effets externes négatifs engendrés par cette consommation. La politique prohibitionniste se trompe de cible. Il ne s’agit pas de réduire à néant la consommation de drogues, il s’agit de minimiser les nuisances causées à autrui par cette consommation.

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