e-G8 : l’ordre règne sur Internet

09/06/2011

Paul Jorion, économiste et anthropologue, dans Le Monde Économie daté du mardi 7 juin 2011 :

« Sans les réseaux, Internet n’est rien… Internet n’est pas qu’une question de libertés, c’est une question d’argent. » Quand ces paroles sans ambiguïté ont été prononcées par Stéphane Richard, le patron d’Orange et l’un des principaux sponsors de l’e-G8 qui s’est tenu à Paris les 24 et 25 mai, un soupir d’aise s’est exhalé des chaumières de France et de Navarre. Le débat relatif aux libertés sur la Toile […] allait être remis à plus tard et le cours inexorable de la marchandisation du Net se poursuivrait, lui, sans encombre.

Lawrence Lessig, professeur de droit à Harvard, l’un des rares représentants de la société civile invités à cet événement, a ironisé sur la philosophie sous-jacente à la tenue de cet e-G8 : « Je n’ai que de vagues souvenirs de la philosophie, dit-il, mais j’imagine mal un philosophe français affirmant : “Demandons au monde des affaires de définir la politique de l’État.” » Et d’ajouter cruellement : « Nous avons récemment tenté l’expérience aux États-Unis en matière de finance, et l’on ne peut pas parler d’un franc succès. »

Une chape de plomb est pourtant tombée sur l’Internet lors de ce « comice agricole » que fut l’e-G8. Sa première composante est la marchandisation. La seconde se lisait dans le rapport « final » de la manifestation qui, pour respecter la tradition, circulait avant même que les festivités… ne commencent : c’est le « maintien de l’ordre », déjà lisible en clair ou en filigrane dans certaines législations nationales, en particulier en France, avec les lois LOPPSI et HADOPI 2.

Aucun des prétextes invoqués ne manque bien entendu de dimension éthique, et ce sont les mêmes qui justifient partout la mise en place d’une surveillance globale : la lutte contre le terrorisme et la protection de l’enfance, comme si celles-ci justifiaient en soi la mise en place d’un système d’espionnage généralisé des citoyens par leurs gouvernements.

John Perry Barlow, l’un des fondateurs, en 1990, de l’Electronic Frontier Foundation, le syndicat américain des utilisateurs d’Internet, était l’une des rares personnalités présentes à Paris pour ce premier e-G8 qui a défendu des valeurs qui ne se traduisent pas immédiatement par un prix. Il a évoqué une autre justification à l’appareil répressif proposé : la propriété intellectuelle. Celle-ci, qu’il a distinguée à juste titre du « droit d’auteur », est un brevet pris par une entreprise commerciale sur la pensée de quelqu’un qui ne récoltera, in fine, que des miettes des sommes récoltées.

Le point commun entre ces volontés diverses d’enserrer la Toile dans un carcan juridique destiné à maintenir l’ordre commercial des marges bénéficiaires substantielles, mais aussi l’ordre plus prosaïquement policier, est la peur devant ce que le Web représente désormais.

Ses capacités, d’une part à imposer la gratuité et le don comme les formes par défaut du rapport social, et d’autre part à balayer en quelques semaines des régimes politiques où, comme l’e-G8 l’illustre si bien, la direction de l’État a été confiée au monde des affaires, licites ou illicites.

La communauté des internautes n’est heureusement pas désarmée devant de tels diktats, du moins sa composante que la programmation n’intimide pas. Ici aussi, c’est John Perry Barlow — on n’en attendait pas moins de l’ancien parolier du groupe de rock Grateful Dead — qui a le dernier mot, lui qui eut un jour l’occasion de dire : « La communauté Internet traite toute tentative de mise au pas comme une simple avarie qu’il s’agit banalement de contourner. »

Lire l’intégralité de cette chronique sur le site de l’auteur

Leave a Reply

Fill in your details below or click an icon to log in:

WordPress.com Logo

You are commenting using your WordPress.com account. Log Out / Change )

Twitter picture

You are commenting using your Twitter account. Log Out / Change )

Facebook photo

You are commenting using your Facebook account. Log Out / Change )

Google+ photo

You are commenting using your Google+ account. Log Out / Change )

Connecting to %s