Éloge du consentement

23/05/2011

Caroline Fourest dans Le Monde daté du samedi 4 septembre 2010 :

Des médias américains et anglais, tabloïds en tête, ironisent. Comment la presse française a-t-elle pu laisser Dominique Strauss-Kahn devenir un personnage si important sans enquêter de près sur sa plus grande faiblesse ? Des journalistes français, à l’inverse, s’interrogent. Comment peut-on titrer « DSK : the perv (le pervers) » à la « une » d’un journal américain, vingt-quatre heures seulement après son arrestation, sans attendre de savoir s’il est coupable ou non ?

Quelle que soit son issue, l’affaire a réveillé la fracture entre l’approche française et américaine, entre une culture plutôt latine et une culture plutôt anglo-saxonne. Avec leurs forces et leurs faiblesses. Et le risque, comme toujours, de passer d’un excès à l’autre.

Commençons par un peu d’autocritique. La protection de la vie privée ou la présomption ne justifient en rien de minimiser une affaire d’agression sexuelle, ou de douter de l’innocence de celle qui s’en dit victime. Les petites phrases sur le physique de la victime présumée, la façon dont d’autres affaires remontant à la surface sont méprisées, en dit long sur une culture où le pouvoir masculin est toujours sacralisé. Un reste de patriarcat, bien sûr, mais aussi d’Ancien Régime.

Les membres de la Cour ont toujours droit à plus d’égards que le peuple en cas d’égarements. Surtout si l’avenir d’autres membres de la Cour en dépend. Même notre justice, si enviable comparée au système américain, a du chemin à faire pour traiter les puissants et les non-puissants à égalité. La façon dont l’affaire Tapie s’est soldée en est un exemple flagrant.

Aux États-Unis, où l’argent est roi, on peut tout acheter. Surtout une peine de prison si l’on plaide coupable. À condition d’expier. À New York, cela suppose d’être exhibé comme un trophée par des policiers sur un mode Far West, filmé fers aux pieds ou photographié de nuit dans sa cellule.

Terrible mise en scène en vérité, qui cache une société monstrueusement inégalitaire. Où la punition morale, sur un mode religieux, est censée compenser l’absence de justice sociale. Même la liberté de la presse à l’anglo-saxonne, invoquée pour donner des leçons à la presse française, est en réalité une liberté de commercer : celle de vendre du papier, sans égard pour la vie privée ou la présomption d’innocence.

On peut s’interroger sur le fait d’avoir laissé un homme incarner notre horizon politique sans s’inquiéter de récits, qui, aujourd’hui, commencent à émerger. Mais il n’y a pas à rougir d’appartenir à une presse qui refuse de passer son temps à fouiller dans le lit des politiques. Tant qu’il s’agit de relations consenties et non d’agressions sexuelles ou de viols, la vie amoureuse d’un homme ou d’une femme publique relève du privé. À moins de confondre la presse avec une ligue de vertu.

Ce n’est pas une raison pour accepter de confondre le libertinage avec un droit de cuissage. Sans parler de l’affaire qui nous occupe, il faudra bien s’interroger en profondeur sur cette propension à qualifier de comportements de « jouisseur » ou de « séducteur » des comportements prédateurs et compulsifs, relevant plus de la psychiatrie que de l’hédonisme. Le vrai libertinage est féministe. Il préfère la séduction à la domination, la fusion à la conquête. Autant dire qu’il érige le consentement en valeur absolue.

Dans une société où des siècles de domination masculine ont appris aux femmes à avoir honte de dire « oui » et aux hommes à s’exciter d’un « non », il est parfois aussi difficile à distinguer que le blanc du gris par temps de brume.

D’où la tentation de continuer à penser en noir et blanc. Le machisme ou le puritanisme. Le viol ou l’abstinence. L’hypocrisie ou la transparence. Aucun de ces deux excès, pourtant, n’est désirable.

Lire cette chronique sur son site d’origine

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