L’Histoire remise en marche

24/04/2011

Wassyla Tamzali, avocate, journaliste, directrice des droits des femmes à l’UNESCO, dans Le Monde daté du mercredi 20 avril 2011 :

Alors que les jours avancent, les incertitudes s’installent. La présence au Caire comme à Tunis de plus en plus visible des islamistes que l’onction démocratique n’a pas changés d’un poil — de barbe — ni d’un fil — de voile — apporte de l’eau au moulin des tenants de l’immobilisme au prétexte que le choix dans les pays arabes est dans l’accablante alternative : ou les intégristes islamiques ou les régimes militaro-policiers.

Il est vrai que passée l’euphorie des premiers moments, nous sommes obligés de constater que la réalité que nous avons devant nous est celle que ces régimes ont générée. C’est exactement cela que nous n’avons cessé de dénoncer de Tunis au Caire, d’Alger à Casablanca, Damas, Beyrouth : le peu d’empressement, voire le refus viscéral des pouvoirs publics d’éduquer les peuples à la liberté et leur maniement diabolique des subterfuges nationalistes et religieux pour mieux faire passer l’ignoble.

Nos inquiétudes n’étaient pas vaines. Nous savions aussi que, loin d’être des remparts contre le radicalisme religieux, ils en étaient les complices, sinon les bénéficiaires. Le temps nous a appris que l’alternative militaire/religion est une figure de style vide de sens.

À cela, il faut ajouter les opérations de laminage des sociétés civiles, l’effacement lent et réussi du politique, sa substitution par la considération sociale des rapports de force, et l’atomisation des citoyens en une myriade d’individus luttant pour leur survie personnelle et celle de leur famille.

Les révoltes arabes ne pouvaient, dans ces conditions, accoucher de nations démocratiques et libertaires. Mais est-ce à dire qu’il ne s’est rien passé ? Qu’il ne se passera rien ?

À en juger par les résultats, le déboulonnement des rois républicains, la peur et l’inquiétude des autres, et partout chez les peuples, une volonté « nue et massive de dire non au souverain » (Michel Foucault) soldée par des milliers de morts, il ne s’agit pas d’une simple étape réformatrice ni d’une amélioration forcée des régimes en place. Et c’est sans doute ce qui inquiète certains.

Depuis un demi-siècle, les peuples décolonisés ont été freinés dans leur marche vers la liberté. Après l’ère des libérations, les chemins vers la liberté ont été obstrués cyniquement par des maîtres absolus qui ont usé d’expédients, jouant avec les objets de la sacralisation populaire. Au nom de la libération nationale, de la justice sociale et de l’appartenance religieuse, les désirs libertaires ont été étouffés dans l’œuf.

Les femmes en savent quelque chose. Et les hommes qui s’interrogent aussi. Tout cela s’est dégonflé comme des baudruches, place Tahrir, place de la Casbah, dans les artères d’Alger.

L’Histoire avec tous ses espoirs s’est remise en marche. Avec ses exigences et ses dangers, car qui peut être sûr de l’issue des révolutions arabes ? L’arrestation de Moubarak et ses fils, la parité hommes-femmes décidée pour les élections en Tunisie sont de bonnes nouvelles. Suffisent-elles à annoncer le printemps ?

Pour autant faut-il attendre ? Attendre quoi ? Primo Levi disait : « Si je ne suis pas pour moi qui le sera, si ce n’est pas pour maintenant c’est pour quand ? » La politique des petits pas a fait son temps.

Car l’Histoire ne se réforme pas, elle se fait. C’est ce que nous ont appris nos pères qui, de Damas à Rabat, prirent le chemin hasardeux, indispensable et impératif de l’Histoire en s’opposant aux pouvoirs coloniaux.

Cinquante ans après, les fils rompus de notre histoire se renouent et nos fils nous conduisent de la libération à la liberté.

Lire ce point de vue sur son site d’origine

« Regarder autrement les révolutions arabes » par Moncef Marzouki, médecin, écrivain et homme politique tunisien, dans le même numéro :

La révolution actuellement en cours dans le monde arabe a pris les Occidentaux par surprise : leur vision fantasmatique de cet espace géopolitique et la grille de lecture qui en procédait les ont rendus inaptes à toute prévision. Nous avions modestement essayé d’attirer l’attention des Français sur l’inadéquation de leurs représentations avec la réalité, mais en vain. Pour obtenir de beaux succès de librairie, il fallait aller dans le sens de la doxa, servir à l’opinion ce qu’elle avait envie d’entendre sur le terrible danger constitué par les affreux islamistes, les femmes opprimées, les frasques de folkloriques émirs et d’exotiques dictateurs, dominant une humanité de seconde classe à jamais embourbée dans la servilité et l’indignité. Des chercheurs s’intéresseront sans doute à déconstruire les couches de préjugés culturalistes et de peurs ancestrales de l’islam qui ont rendu beaucoup d’Occidentaux aveugles à la réalité arabe.

S’ils veulent participer à l’histoire qui s’écrit à leur frontière sud et pas seulement en subir les contrecoups, les Européens — mais également les Américains — doivent rapidement mettre au point de nouveaux concepts, une nouvelle approche et une vision du monde arabe rompant définitivement avec les anciennes représentations désormais obsolètes. Les peuples arabes sont des peuples normaux. Leur révolution a définitivement enterré cette prétendue spécificité culturelle dont on disait qu’elle les rendait inaptes à la démocratie, culturellement déterminés à obéir et dont l’horizon indépassable, comme le disait si mal Hubert Védrine, était d’être gouvernés par des despotes éclairés.

La révolution arabe est une révolution normale. Comme toutes les révolutions, elle entraîne une phase de chaos, de contre-révolution, de luttes intestines et d’instabilité s’apaisant progressivement au fur et à mesure que prennent forme les nouvelles configurations politiques, sociales et surtout mentales. Certes les restructurations en cours sont porteuses à court terme de problèmes pour les Européens. La migration des jeunes chômeurs tunisiens et, demain, libyens ou égyptiens, la désorganisation des circuits commerciaux et touristiques et, enfin, les demandes prévisibles de réaménagement des dettes nationales arabes colossales contractées par des dictateurs irresponsables, seront les grands casse-tête des diplomaties européennes.

Ces phénomènes sont inévitables : il faut les accepter sans crainte et les gérer avec patience car ces mêmes restructurations sont porteuses à long terme de nouvelles chances pour l’Europe. Contrairement aux prévisions de l’ancien paradigme, la révolution dans le monde arabe n’est pas islamiste ou nationaliste, et elle n’est aucunement anti-occidentale. Elle ne vise qu’à instaurer des États démocratiques au service de leurs peuples. Or, des États arabes partageant les mêmes valeurs et principes que les États européens ne peuvent qu’être intéressés au développement de la paix, de la coopération et de la sécurité dans toute la Méditerranée, c’est-à-dire de parfaits partenaires.

De tels États seront appelés, par la force des choses, à s’ouvrir les uns sur les autres pour constituer une Union des peuples arabes sur le modèle de l’Union européenne, et à s’ouvrir sur cette dernière tant les relations entre les deux rives de la Méditerranée sont intriquées. Ce nouvel espace arabe, avec des besoins colossaux de développement économique et de capacité de financement, assis sur ce trésor énergétique inépuisable qu’est l’énergie solaire, peut être une opportunité de plus pour l’économie européenne. Sur le plan politique, les nouvelles démocraties arabes seront mieux à même de construire une véritable Union pour la Méditerranée que le mariage de la carpe et du lapin tenté par M. Sarkozy prétendant construire un édifice commun à des démocraties installées et des dictatures en sursis.

C’est cette nouvelle vision du monde arabe, différent et semblable, partenaire et ami, qu’il faut promouvoir aujourd’hui.

Un paradigme est d’abord sous-tendu par des émotions. L’ancien était fondé dans sa dimension spécificité culturelle sur une forme à peine voilée de mépris, et dans sa dimension menace islamiste sur de vieilles peurs irrationnelles. Le cynisme et l’abandon de ses propres valeurs étaient le noyau dur de cette politique, dite réaliste, d’appui aux dictateurs.

Pour devenir fonctionnel, le nouveau paradigme aura besoin de se fonder sur le respect de ces « nouveaux » peuples arabes, le dépassement des peurs ancestrales, l’ouverture des esprits et des cœurs. Surtout, cette nouvelle grille de lecture du monde arabe, l’Europe et l’Occident devront la construire sur le respect de leurs propres valeurs, trop malmenées par l’appui à d’abjectes dictatures que les Arabes jettent aujourd’hui avec jubilation dans les poubelles de l’Histoire.

Lire ce point de vue sur son site d’origine ou sur le site de l’auteur

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