Le populisme pénal érigé en véritable système politique

23/04/2011

« Nicolas Sarkozy a érigé le populisme pénal en véritable système politique » par Claire Sécail, chargée de recherche au CNRS (laboratoire « communication et politique »), dans Le Monde daté du mercredi 16 février 2011 :

Gare à la tentation d’utiliser les faits divers pour disqualifier les institutions. Il n’a échappé à personne que, depuis le début des années 2000, la rubrique des faits-divers était devenue l’auxiliaire providentiel d’un exécutif soucieux d’asseoir son autorité politique en matière pénale, de démontrer sa capacité à assurer sa mission régalienne de sécurité et de conserver la préférence d’un électorat à juste titre sensible sur un thème au cœur du « vivre ensemble » démocratique.

Articulés autour de figures repoussoirs et anxiogènes, les récits faits-diversiers offrent désormais un réel socle argumentaire au ministère de l’intérieur et à l’Élysée pour promouvoir un populisme pénal, c’est-à-dire la tendance, selon le magistrat Denis Salas, à en appeler directement au peuple pour disqualifier les institutions dans le règlement des problèmes de société.

Si l’histoire montre que les faits-divers ont souvent eu un rôle à jouer dans l’exacerbation d’une rhétorique sécuritaire, force est de constater que la mise sur agenda politique des événements criminels n’a jamais été érigée à ce point en système. Un détour historique suffit à nous éclairer sur le caractère inédit d’une mécanique qui, loin d’être un seul effet de communication, traduit surtout l’évolution de nos sensibilités collectives, de nos mœurs médiatiques et de notre fonctionnement politique.

Dans le contexte d’une montée de la violence terroriste et de la criminalité ordinaire, le début des années 1970 est marqué par la résurgence de préoccupations sécuritaires. De Raymond Marcellin à Michel Poniatowski, les différents ministres de l’intérieur prennent conscience des évolutions criminelles, acculés à formuler une parole publique pour venir rassurer leurs concitoyens sur la capacité des institutions à surmonter ces phénomènes.

Jusqu’alors, depuis 1945, la lecture étatiste des faits divers se rangeait derrière un silence moralisateur. Avec l’arrivée de Michel Poniatowski en mai 1974, les bases d’une communication politique articulée autour des faits-divers criminels sont pour la première fois jetées. Mais sur un mode bien différent de celui que développe depuis 2002 Nicolas Sarkozy.

Car si le fait-divers s’immisce dans l’agenda politique dans les années 1970, c’est pour mieux en être aussitôt… écarté par le ministre de l’intérieur ! C’est le sens des opérations coups de poing qu’organise dès 1974 un Michel Poniatowski désireux de s’investir en personne sur le terrain des insécurités de son époque (métro, barrages de contrôles) afin de montrer aux Français que l’État est capable de répondre à leurs angoisses.

Convoqués pour répercuter ces opérations, les journalistes ne manquent pas d’exprimer leur surprise devant cette stratégie de communication inédite : « Monsieur le ministre, vos prédécesseurs n’avaient pas pour habitude de se rendre… le soir, dans le métro, dans la rue… Est-ce que vous estimez que ce nouveau style doit aussi convenir à d’autres ministères ? », interroge un reporter déconcerté (journal télévisé du 2 juillet 1974).

Mais si le ministre veut être au cœur des images télévisuelles, l’image criminelle ne dicte pas encore son action politique. Car le prétexte de ces opérations, ce ne sont pas les faits-divers diffusés au journal télévisé mais les statistiques de la criminalité (qui, la chose n’est pas anodine, sont rendues publiques depuis 1972). L’action politique ne prend donc par pour appui l’émotion autour d’un drame, mais, au contraire, les chiffres « objectivants » du phénomène criminel. Le fait divers et la parole émotionnelle sont donc absents des prises de parole ministérielles au cours de ces opérations coups de poing. Le discours sécuritaire s’exprime à la force du volontarisme de l’État chargé de gérer les forces de l’ordre, mais n’est aucunement impulsé par une rubrique de l’information apte à actionner les mécanismes de peur collective. Si les institutions pénales commencent à être soumises à l’évaluation, l’heure n’est pas à la stigmatisation des personnels.

Le contraste avec la situation actuelle est saisissant : dans son discours de quatorze minutes aux gendarmes et policiers d’Orléans, le 3 février, Nicolas Sarkozy a consacré six minutes « au drame épouvantable de la petite Laëtitia » et deux minutes aux événements de Grenoble de l’été 2010, avant de fustiger les dysfonctionnements de l’institution et d’humilier une nouvelle fois les professionnels chargés de notre justice et de notre sécurité.

Mais le discours politique des années 1970 est surtout en phase avec le discours médiatique de l’époque : les journaux télévisés ne consacrent alors en moyenne que 4 % de leurs sujets à des faits-divers criminels (là encore, contraste frappant : 18 % du journal télévisé en 2002 et 13 % en 2008). Les faits-divers ne font qu’exceptionnellement la « une » des JT, relégués en fin de journal derrière l’information politique et internationale (il faudra attendre les années 1980 pour repérer l’inversion des hiérarchies éditoriales).

À l’inverse de Nicolas Sarkozy, le ministre Michel Poniatowski ne peut donc compter sur l’écho médiatique pour articuler, à partir d’un seul fait divers, un discours sécuritaire généralisant (l’affaire Patrick Henry en 1976 reste un contre-exemple exceptionnel). L’État pénal des années 1970, tout en renouant avec la thématique sécuritaire, prend de grandes précautions à ne pas investir le champ des émotions et déployer les peurs en érigeant de façon disproportionnée telle ou telle figure de la menace. On cherche aujourd’hui ce sens politique des responsabilités…

On pourrait se satisfaire des signes d’essoufflement que semble connaître aujourd’hui cette mécanique populiste. L’été sécuritaire 2010 n’a pas eu le succès escompté aux yeux de l’exécutif et les observateurs ne sont pas dupes des tentatives d’instrumentalisation de la mort de Laëtitia pour stigmatiser des professions de justice et de police (après l’affaire Cremel en 2005 contre les juges d’application des peines, l’affaire du schizophrène de Grenoble en 2008 contre le milieu psychiatrique, etc.).

Chez les journalistes, la surprise des années 1970 a cédé la place à la lassitude et ils ont depuis longtemps décrypté les rouages de ce populisme pénal. Reste que les journalistes comme les politiques semblent partager la tentation de la « campagne permanente », l’excitation de l’échéance électorale (pas vraiment) imminente et l’emprise des émotions sur l’analyse afin de parvenir à leurs fins auprès des publics. On peut craindre pour le débat démocratique à venir si ce dernier reste focalisé sur une thématique sécuritaire dont la formulation autre que passionnelle s’avère laborieuse. La crise économique aura-t-elle au moins le mérite de mettre en avant d’autres menaces (chômage, recul des services publics, précarité des jeunes) ?

Il n’est pas sûr en tout cas que la posture sécuritaire qui avait si bien servi la stratégie de communication du présidentiable Sarkozy en 2007 lui soit, au regard de son bilan en matière de criminalité, aussi favorable en 2012. Quant aux journalistes, ils peuvent toujours déplorer les mauvaises audiences de la « révolution du jasmin », mais leur métier consiste à bâtir des hiérarchies éditoriales affranchies des logiques commerciales. La qualité du débat public a besoin de l’exigence de chacun.

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