L’Idéologie sécuritaire, venue des années 1970

22/04/2011

Jean-Pierre Mignard, docteur en droit pénal, avocat à la cour, dans Libération du jeudi 31 mars 2011 :

La campagne présidentielle du camp conservateur s’appuie sur le sécuritarisme et l’islamophobie, deux thématiques qui résument à elles seules la maladie sénile de la France et de l’Occident. Cet état d’urgence mental vient de loin. Dès le premier choc pétrolier de 1973 et la crise du système monétaire de Bretton Woods, les sociétés industrielles, inquiètes des mouvements de protestation dans le monde, des flux migratoires, de la crise urbaine et de la délinquance se sont dotées d’une stratégie de guerre froide intérieure. Dans « The Crisis Of Democracy », publié en 1975 dans le cadre de la Commission Trilatérale, MM. Crozier, Huntington et Watanuki critiquaient l’excès de démocratie. Il faut « surmonter la démocratie » ou en tout cas parvenir à « un plus grand degré de modération dans la démocratie », écrivaient-ils, car celle-ci favorise « un comportement irrationnel chez les individus ». Il convient aussi de « protéger les politiciens des excès de la presse ». Plus tard, Samuel Huntington devint le prophète du choc des civilisations, rajoutant l’islam aux dangers répertoriés.

En réalité, cette doctrine est contemporaine de la crise de l’État-providence et du reflux de l’hégémonie occidentale dans le monde. Le sécuritarisme délégitime l’égalité comme finalité institutionnalisée dans l’État social. Le principe d’égalité est mis en concurrence avec une demande de sécurité, liée à l’insécurité urbaine, aux risques technologiques majeurs ou encore au terrorisme. Pierre Rosanvallon a écrit des choses définitives là-dessus : ce que l’on ne pourra plus offrir en revenus ou en égalité, on le compensera par la demande de sécurité, la mise sous état de tension permanente de nos sociétés. Il était normal qu’il devienne le modèle politique des conservateurs néolibéraux.

Le sécuritarisme est une réponse obviée à la menace bien réelle qui pèse sur les revenus et la confiance des classes moyennes. Il exprime un pessimisme foncier et organise la méfiance de tous à l’égard de tous. Évidemment, toutes les délinquances ne s’équivalent pas. Les violences conjugales, la délinquance routière ou la pollution de l’air ne présentent pas la même opportunité politicienne. Le sécuritarisme exige des ennemis avant que des résultats. Comme Saturne dévorant ses enfants, il lui faut sans cesse confectionner des lois spéciales contre des groupes dans le domaine du terrorisme, de la criminalité sexuelle ou visant des comportements typiques de « l’underclass » des quartiers populaires. Indispensables ennemis.

L’idéologie sécuritaire est une idéologie de l’inquiétude. Le plus décisif reproche que l’on puisse lui faire est de ne pas la faire disparaître. C’est un échec qui se nourrit de lui-même, un poison lent, une forme de morbidité sociale, qui dévitalise nos sociétés et assèche notre humanité. Il y a deux cents ans, Benjamin Franklin avertissait : « [They who can give up essential liberty to obtain a little temporary safety, deserve neither liberty nor safety]. »

Lire cette tribune sur son site d’origine

One Response to “L’Idéologie sécuritaire, venue des années 1970”

  1. jerome Says:

    excellente synthèse “de ce qu’il se passe”

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