Il ne faut pas confondre problème social et question religieuse

21/04/2011

Olivier Bobineau, sociologue des religions, chercheur au Groupe sociétés religions laïcités, Charles Coutel, professeur des universités, Philippe Portier, directeur d’études à l’École pratique des hautes études (EPHE), Stéphane Lathion, chercheur au Groupe de recherche sur l’islam en Suisse, François Mabille, professeur à l’université catholique de Lille, Émile Poulat, directeur d’études à l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS), Jean-Paul Willaime, directeur d’études à l’EPHE, dans Le Monde daté du samedi 2 avril 2011 :

Puisque, dans le débat public, les arguments avancés à propos de l’islam sont bien souvent non fondés ou inconsistants, parlons-en : plusieurs enquêtes menées en Europe ces dix dernières années ont démontré que les musulmans français placent leur appartenance citoyenne avant leur appartenance religieuse. Si l’on passe en revue toutes les questions qui ont été soulevées ces dernières semaines, on se rend compte que notre cadre juridique est bien plus solide qu’on ne le croit et recèle encore des ressources insoupçonnées pour accueillir les religions récemment établies sur notre territoire.

À propos des prières dans les rues, phénomène qui concerne une dizaine de portions de rue en France, dont quatre à Paris, et qui perdurent parfois depuis plus de vingt ans, elles sont la conséquence directe des hésitations des municipalités à mener des politiques urbaines qui prennent enfin en compte les aspirations minimales des fidèles musulmans à accéder à un lieu de culte décent. Où a-t-on vu l’imposition de menus halal dans une quelconque cantine scolaire ? On confond la possibilité d’aménager pour les enfants une nourriture équilibrée, suffisante en protéines, avec la satisfaction d’une revendication religieuse. Quels minarets menacent nos villes ? Il y a une petite trentaine de mosquées qui peuvent s’enorgueillir d’avoir accolé une modeste tour du plus pur style arabo-andalou à leur bâtiment principal. Et cet ajout n’a jamais constitué une requête essentielle pour les musulmans de France.

Jamais aucun imam, aucun responsable de mosquée ou un quelconque fidèle musulman n’a réclamé que soit accompli un appel public à la prière. La jurisprudence de la Cour de cassation est constante quant au refus d’accepter la répudiation, même prononcée en pays musulman, et la polygamie est depuis longtemps bannie du territoire français. Certes, les interprétations littéralistes de l’islam, fruits de l’ignorance et de la frustration, ne sont pas à négliger.

Si les violences faites aux soignants par des époux mécontents — une poignée — que leur femme soit soignée par un homme sont assez rares, c’est toujours la fois de trop. Et la « fameuse » burqa ? Aucune femme n’en porte sur le sol de la République française, même si un millier d’entre elles revêtent le voile intégral. Et c’est le savoir religieux des cadres musulmans qui est une des clés pour faire reculer cette ignorance, cette diffusion provocante d’une pseudo-culture fondamentaliste dont les musulmans eux-mêmes sont les premiers à souffrir. Quand il y a un problème sur le terrain, à l’hôpital, dans une piscine et, de manière générale, dans un service public, grâce aux médiateurs et cadres musulmans, des solutions concrètes sont toujours trouvées dans le respect des lois.

Enfin, si on doit refuser l’usage de la langue arabe lors des offices, alors comment pourra-t-on accepter le grec à la cathédrale œcuménique orthodoxe de Paris ou l’anglais chez les épiscopaliens ? D’autant que l’emploi des langues vernaculaires lors des offices, à côté de l’arabe, est l’usage depuis des siècles chez les peuples musulmans non arabophones. Ainsi, en est-il du français dans les mosquées et ainsi en sera-t-il de plus en plus. Quant à la problématique de l’islam en France ou de l’islam de France, on ne va pas recommencer la bataille des ultramontains et des gallicans, vieille querelle française qui s’est finalement résolue avec la primauté de l’autorité religieuse du Vatican contre la vieille obsession des rois de France à contrôler l’Église. Il est bien plus important de savoir si les musulmans se sentent citoyens français et s’ils se reconnaissent dans la nation française.

À cet égard, doit-on rappeler que ce sont 98 % des musulmans qui vivent paisiblement leur foi en France et ne posent aucun problème aux pouvoirs publics ? De fait, comme les croyants des autres confessions, ils connaissent de plein fouet l’individualisme religieux et ses deux facettes. D’une part, les contenus de foi donnés pour révélés et transmis par la tradition sont à présent triés, évalués puis transformés par les consciences individuelles. La religion musulmane n’est plus vécue sur le mode d’un cadre général d’emprise. L’a-t-il été seulement un jour ? Pour les musulmans comme pour les autres fidèles, la foi est d’abord pour l’individu un dispositif de croyances et de pratiques avec lesquelles il peut s’arranger au fil des épreuves rencontrées dans la société. Et Dieu sait que les musulmans en rencontrent depuis quelques années !

D’autre part, les identifications religieuses musulmanes, devenues évolutives hors du contrôle des institutions, se sont démultipliées à la fin du XXe siècle. La dissémination des croyances accompagnée de la dissociation entre pratiquer un culte et croire rend plus difficilement repérables les groupements religieux musulmans, si ce n’est par une visibilité accrue de leurs membres dans l’espace public, excitée par la stigmatisation des pouvoirs publics et de l’opinion. La prolifération des pratiques identitaires musulmanes donne naissance à une compétition des offres du sens sur un marché spirituel désormais globalisé, gouverné par la mise en scène et en écho des émotions de chacun sur la Toile.

Aussi, le problème n’est-il donc pas d’abord religieux. Il est avant tout social, économique, culturel. Car, si le regard se porte malgré tout sur les musulmans et devient fantasmatique, c’est qu’une confusion s’opère dans les esprits entre les musulmans et les problèmes rencontrés dans les quartiers populaires. Ne pouvant que constater la montée des échecs en ces territoires après de multiples politiques publiques, aujourd’hui, nous cherchons des responsables : on fait jouer ce rôle à la religion musulmane.

Alors que Montesquieu nous a appris que la sûreté est de vivre ensemble « sans craindre ses concitoyens », la dérive sécuritaire ne revient-elle pas à se défier du vivre-ensemble en ayant « peur de ses concitoyens » ? À force de désigner des boucs émissaires, une « guerre de tous » est à craindre. Or, l’État n’est-il pas justement là pour conjurer cet état de violence, destructeur du lien en société ? Aujourd’hui comme hier, le devoir des représentants de l’État est de garantir et d’incarner l’unité du pays.

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