Quand la raison a du cœur

19/04/2011

Frédéric Joignot dans Le Monde Magazine nº 83 (supplément au Monde du samedi 16 avril 2011) :

C’est à Parme, en 1996, que l’équipe du biologiste Giacomo Rizzolatti révolutionne les neurosciences et les sciences humaines en identifiant les « neurones miroirs » de notre cerveau, grâce auxquels nous réagissons en écho à des comportements de nos proches, ressentons leurs gestes, leurs paroles et leurs émotions comme s’ils étaient les nôtres, sans même raisonner. Appelés « neurones de l’empathie », ils nous révèlent combien notre pensée s’élabore de façon affective, passionnelle et mimétique. En réalité, le biologique et le cognitif, les corps et l’esprit fonctionnent de concert.

Ces découvertes, aux implications philosophiques et psychologiques nombreuses, enrichissent les travaux des équipes du neurologue de l’Iowa António Damásio (« L’Erreur de Descartes », éd. Odile Jacob, 1995). Elles nous apprennent qu’un choix, fût-il rationnel, ne se fait jamais sans émotion. Le cerveau qui calcule et décide reste celui qui rit, pleure et aime.

LES MOTIFS DE L’ALTRUISME

Une expérience sur la douleur, publiée dans Science en février 2004, a été menée auprès de seize couples. En apprenant que son compagnon subissait une décharge électrique, chaque femme a éprouvé de véritables sensations de souffrance physique, et ce sans même le voir, juste en regardant un compteur.

Les sceptiques et les utilitaristes affirment que nous nous montrons secourables non pour aider l’autre, mais pour exhiber un comportement honorable ou apaiser notre détresse face à la douleur. Nous serions foncièrement égoïstes. Au début des années 1990, le psychologue américain Daniel Batson a mené plusieurs tests pour évaluer la véritable motivation d’un acte d’entraide. Il a rendu dangereux le fait d’aider quelqu’un : si les altruistes agissaient par égoïsme secret, ils auraient hésité à se montrer généreux. Or non… Beaucoup de gens s’engagent même si cela leur complique la vie. Comment expliquer sinon que des gens sauvent des inconnus au péril de leur vie, ou l’attitude des Justes qui ont caché des juifs pendant la guerre ?

L’HUMAIN, UN ÊTRE SOCIAL

En 2006, un chercheur en psychologie de l’Institut Max Planck, Felix Warneken, a mené des expériences pour tester l’empathie chez des enfants de 18 mois. Il s’agissait pour eux d’aider un adulte en difficulté. Si, par exemple, en empilant des livres ou en accrochant du linge, un adulte laisse tout tomber par terre en affichant un air dépité, les enfants accourent spontanément pour l’assister. D’autres études menées à l’université Yale en 2008 indiquent que des bébés de moins de 1 an sont capables de distinguer un comportement fraternel et bienveillant chez leurs proches, et de le reproduire. L’empathie semble ancrée chez l’animal humain, en vérité social et grégaire.

RÉPARER POUR APAISER

Martin Hoffman, psychologue à l’université de New York, engage les enfants difficiles et violents à se mettre à la place de leur victime. En attirant leur attention sur sa détresse, en leur demandant par exemple d’imaginer ce qu’ils éprouveraient à sa place, les agresseurs découvrent la portée de leurs actes. C’est ce que Martin Hoffman appelle l’« apprentissage par induction ». Car une réaction empathique se voit presque toujours suivie d’un acte d’apaisement. De fait, dès qu’un parent induit chez un enfant un comportement empathique après un affrontement, il éprouve un sentiment de détresse, suivi d’une envie de « réparer ». Quant aux enfants, ils se construisent ainsi un riche répertoire d’expériences empathiques qui leur apprennent plus tard à déjouer l’agressivité.

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