La France doit rompre avec sa politique postcoloniale

14/04/2011

Frédéric Charillon, professeur en science politique et directeur de l’Institut de recherches stratégiques de l’école militaire (IRSEM), dans Le Monde daté du samedi 9 avril 2011 :

Au-delà des révolutions arabes en cours, nous assistons à l’accélération d’un bouleversement stratégique plus ample, qui touche ce qu’il était convenu d’appeler le « troisième cercle » de priorité de l’action extérieure de la France. Après le cercle régional, c’est-à-dire européen, qui constitue notre environnement politique immédiat, et le cercle transatlantique, qui fixe le cadre de notre alliance à l’échelle globale, vient en effet le cercle parfois résumé rapidement comme celui de la « francophonie », mais qui s’étend en réalité au double espace méditerranéen et africain.

Dans les dernières décennies, la situation démographique, socio-économique et culturelle de ces deux espaces a considérablement évolué, pour venir finalement surprendre les pouvoir politiques les plus anciennement installés. Les implications en sont nombreuses pour la France. Elles nécessitent d’entamer une réflexion sur trois concepts stratégiques à redécouvrir : ceux d’interlocuteur, de proximité et d’intérêt partagé. Elles imposent ensuite d’innover sur deux plans : imaginer la relation « post-postcoloniale » et sortir des schémas classiques de la relation « patron-client ». Ces chantiers-clés de la scène mondiale sont largement inexplorés. La France n’est pas dépourvue d’atouts pour y être pionnière, pour peu qu’elle souhaite les appréhender.

Il est ressorti des événements tunisiens et égyptiens de janvier et février que, pour placer le curseur avec justesse entre indifférence et ingérence dans sa relation à l’autre, mieux valait ne pas s’enfermer dans une relation exclusive avec le pouvoir exécutif. « L’interlocuteur » d’une politique extérieure ne doit donc pas être un système de pouvoir, mais l’ensemble des forces qui composent la vie politique nationale : ce n’est pas à un régime autoritaire de faire reconnaître son monopole de l’expression politique, mais à la politique étrangère d’une démocratie de faire reconnaître le pluralisme comme principe d’une relation.

Une telle posture, outre sa vertu éthique, a l’avantage d’éviter la dépendance à l’interlocuteur unique, lourde de conséquences lorsque ce dernier disparaît ou est rejeté de sa propre population, quand bien même il fut un partenaire fiable.

Vient alors le concept de proximité : la France entretient bien une relation privilégiée avec des pays africains et méditerranéens. Mais celle-ci, héritée de l’Histoire, est bâtie sur une interaction qui est d’abord sociale avant d’être politique. La proximité entre la France et la Tunisie, la Côte d’Ivoire ou le Liban repose sur des présences de populations, sur des ciments culturels (comme la francophonie), sur des interactions microéconomiques. Non sur l’intimité politique avec un décideur.

Le président Ben Ali n’était pas la Tunisie à lui seul, moins encore le premier ministre Saad Hariri (ni ses prédécesseurs) le Liban. Et le cas ivoirien, à cet égard, nous offre une bien absurde démonstration depuis l’élection de novembre 2010. Là où les intérêts des décideurs se révèlent plus étroits ou plus éphémères, ce sont bien les acteurs sociaux, par leurs demandes mutuelles, qui produisent entre deux pays des intérêts partagés durables : la paix et la stabilité, la réduction des inégalités, la modernisation, l’ouverture économique, sociale et culturelle… Le diplomate et le soldat y contribuent (comme au Liban et en Côte d’Ivoire, au sein de la FINUL et de l’opération « Licorne »). Mais rien ne se fait plus sans les sociétés.

Prendre acte de cette donne suppose, en matière de politique extérieure, de tourner la page de la relation postcoloniale, qui eut son moment politique, mais vient de s’achever sous nos yeux. Il était sans doute incontournable, après les indépendances africaines, dans les grandes heures du non-alignement ou à l’apogée du nationalisme arabe, de refonder une relation si complexe sur la reconnaissance sans condition de la légitimité des nouveaux régimes. Il était également tentant, pour les Européens, de prolonger cette posture en voyant dans ces régimes — qui perduraient… — des alliés, des garants ou des remparts pour les intérêts stratégiques du moment (de la guerre froide à la lutte antiterroriste).

Plusieurs populations arabes sont venues nous montrer, en ce début d’année, que cette vision devait évoluer, ou qu’elle ne devait pas primer sur toute autre considération. Une nouvelle page est donc à écrire. Elle s’avérera sans doute plus facile à élaborer avec les régimes les moins familiers (comme la Libye) qu’avec ceux que l’on connaissait mieux (comme la Tunisie, mais aussi l’Égypte). Nous entrons là, en quelque sorte, dans l’ère du « post-postcolonial ».

Avec cette sortie des schémas connus, d’autres approches classiques disparaissent. Ainsi l’idée qu’il existe, dans la relation entre un pays du Nord et un pays du Sud, un État systématiquement patron et un autre systématiquement client, est désormais caduque. Chacun des acteurs a ses intérêts propres et se trouve en réalité, selon les dossiers, en position de fournisseur ou de demandeur.

En Afrique comme en Méditerranée, la France peut apporter beaucoup dans certains secteurs à ceux qui doivent être considérés désormais comme ses partenaires : une voix plus forte pour eux dans les instances internationales, un accès au système éducatif européen qu’il faut impérativement réformer, une meilleure prise en compte de leurs revendications politiques et économiques… Mais elle devra aussi solliciter leur soutien dans d’autres domaines, qui ne se situent pas tous dans la sphère de la sécurité : la contribution de ces pays aux enjeux environnementaux, culturels, énergétiques, entre autres, est fondamentale. Ces intérêts croisés pourront être discutés cartes sur table, pour renforcer la proximité évoquée ci-avant, et évacuer par la même occasion les ambiguïtés d’une histoire tourmentée.

Face à cette nouvelle ère qui s’ouvre, davantage de doutes nous attendent que de voies toutes tracées. Cela nécessitera la formulation de priorités claires, la définition des moyens à y consacrer et, surtout, une forte capacité d’innover et de renouveler les approches internationales. C’est là, très probablement, que la France est attendue.

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Dans le même numéro, Bariza Khiari, sénatrice de Paris et vice-présidente de l’Assemblée des parlementaires de la Méditerranée, conclue son article, « La Diabolisation de l’islam est une impasse », par :

Enfin, il est urgent et salutaire d’ouvrir une séquence positive avec nos citoyens de tradition arabo-musulmane car ils seront les meilleurs passeurs vers la rive sud.

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