Le Racisme des élites

31/03/2011

« La montée du néopopulisme en Europe illustre le souci d’un entre-soi national » par Nilüfer Göle, directrice d’études à l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS), dans Le Monde daté du mercredi 30 mars 2011 :

Avec l’accès de Marine Le Pen à la tête du Front national et sa popularité croissante dans les sondages, la France rejoint la vague des mouvements nationalistes qui traverse toute l’Europe. Il faut bien comprendre les nouvelles dynamiques qui sous-tendent la récidive du mouvement d’extrême droite : ce dernier change de visage, cesse d’être marginal, détourne l’héritage de mai 1968, prend l’islam comme cible, défend les valeurs nationales et introduit un nouveau répertoire politique.

C’est un mouvement qui est en train d’acquérir une nouvelle légitimité, reprenant les thèmes identitaires qui, depuis une décennie, n’ont cessé de gagner du terrain dans les débats publics européens. C’est leur entrée dans ces débats publics qui procure une audience particulière aux porte-parole de ces mouvements. Ils se démarquent dans ces débats par leur combativité contre l’islam et leur irrévérence, en faisant tomber les sujets tabous du multiculturalisme. Ils prétendent incarner les valeurs de libertés individuelles tout en réclamant leur appartenance au « terroir », à l’imaginaire populaire.

L’entrée de ces mouvements dans la sphère publique se fait par l’acquisition progressive de la légitimité sur le plan des idées et met fin à l’ostracisme envers l’extrême droite. Ils ne se trouvent plus aux extrémités de l’échiquier politique mais cherchent leur légitimité auprès de l’opinion publique. Aussi bien le républicanisme de droite que les intellectuels de gauche expriment leur perplexité face à la montée de ces mouvements, qui n’hésitent pas à faire leurs les idées égalitaristes, féministes et laïcistes.

Ils se trouvent dépossédés de leur répertoire d’idées, qui garantissait jusque-là la circonscription de l’extrême droite, en marge du système politique.

Ces visages inédits brouillent les clivages gauche-droite et se distinguent de la génération précédente, conservatrice. Ils affichent parfois un habitus proche de la contre-culture européenne. Le leader du parti d’extrême droite autrichien FPÖ, Heinz-Christian Strache, vêtu d’un tee-shirt à l’effigie du Che, et le Suisse Oskar Freysinger, portant de longs cheveux, n’hésitent pas à emprunter des emblèmes de révolte culturelle. Ils se font défenseurs de l’égalité des sexes, du féminisme, de la liberté d’expression, de la lutte contre l’homophobie et critiquent l’antisémitisme en choisissant l’islam comme cible de combat.

Ces nouvelles figures font leur entrée dans la vie publique par des controverses, qu’ils provoquent, autour de l’islam en Europe. C’est en suscitant un vif débat autour de la construction des minarets en Suisse qu’Oskar Freysinger, jusque-là inconnu dans le paysage politique, a gagné de la popularité à l’échelle européenne. Le référendum suisse devient une référence majeure et se trouve au centre du débat public européen.

Aux Pays-Bas, le court-métrage Fitna, « discorde » en arabe, réalisé en 2008 par Geert Wilders, actuel dirigeant du Parti pour la liberté (PVV), reprend le thème de la menace islamique articulée autour de la question de la femme dans l’islam. Il invite les Européens à « défendre leur liberté en stoppant l’islamisation ».

Pour ce faire, il va jusqu’à demander l’interdiction de la vente du Coran, qu’il compare à Mein Kampf. En France, le thème de la menace islamique est exploité par Marine Le Pen. Elle attire l’attention en comparant les prières du vendredi dans la rue Myrha, dans le 18e arrondissement de Paris, où se trouve une population importante de musulmans, à une « occupation ».

Le Parti autrichien de la liberté (FPÖ) organise des campagnes antimosquées ; la Ligue du Nord, en Italie, organise des parades de cochons afin de profaner les terrains réservés à la construction des mosquées ; en France, l’association Riposte laïque lance un appel de rassemblement autour d’un « apéritif saucisson-pinard » pour la commémoration du 18-Juin. Les valeurs nationales sont ainsi définies en opposition avec la culture musulmane, ils valorisent les emblèmes du terroir, du « cochon » et du « pinard ».

En effet, la montée des mouvements néopopulistes illustre bien le souci d’un entre-soi national, autour d’une conception du communautaire par le semblable, chrétien et blanc, contre l’islam. La catégorie de la race revêt aujourd’hui des habits religieux. Le conservatisme patriarcal et antisémite est abandonné au profit des valeurs dites nationales (et non plus universelles) de libertés individuelles, d’expression et de sexe.

L’appellation populiste n’est plus appropriée pour saisir la signification de ces mouvements. Car, comme le défend le philosophe Jacques Rancière, le racisme aujourd’hui ne résulte pas d’une « passion populaire » mais d’une « passion raciste d’en haut ». Cette logique d’État, selon lui, serait « soutenue au premier chef non par on ne sait quels groupes sociaux arriérés, mais par une bonne partie de l’élite intellectuelle, (…) par une intelligentsia qui se revendique comme une intelligentsia de gauche, républicaine et laïque ».

Les intellectuels qui se trouvent dans cette lignée se sont soumis à la logique étatique et ont fini par être complice du rétrécissement de l’espace public et de la légitimation des logiques d’interdiction et d’inclusion.

Tout un arsenal intellectuel et politique pour penser au lien public, à la différence culturelle et religieuse, tombe en désuétude. Les principes qui garantissent le pluralisme démocratique et permettent aux nouveaux groupes sociaux de s’intégrer en tant que citoyens sont critiqués, voire attaqués. Ainsi les idéaux comme les droits de minorités religieuses, la liberté de culte et enfin le multiculturalisme ne servent plus à penser la différence.

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