Pendant la catastrophe, les affaires continuent

30/03/2011

Michel Meunier, président national du Centre des jeunes dirigeants d’entreprise, et Bruno Tilliette, rédacteur en chef de jeune-dirigeant.fr, dans Libération du mercredi 24 mars 2011 :

Quelques heures à peine après la catastrophe qui frappé le Japon le 11 mars, avant même que l’on prenne conscience de l’étendue du désastre humain et matériel — on parlait encore de quelques dizaines de morts —, le cours des actions des grands réassureurs mondiaux — ceux-là mêmes qui assurent les compagnies d’assurance — étaient en forte baisse, autour de -5 % en moyenne. Cette chute n’est pas terminée.

L’événement s’étant produit un vendredi, la Bourse de Tokyo a, elle, attendu la fin du week-end, le lundi 14, pour s’effondrer (-6,18 %) malgré une intervention massive de la Banque centrale du Japon qui a injecté 40 000 milliards de yens (plus de 350 milliards d’euros). La Tepco (Tokyo Electric Power, compagnie d’électricité qui exploite les centrales endommagées) a perdu plus de 42,3 %, tandis que Mitsubishi, Toyota et Nissan plongeaient également d’environ 10 %, leurs usines ayant subi des dégâts.

Pendant le drame, donc, les affaires continuent. Tout cela est en quelque sorte normal. Cela fait partie du système capitaliste. Quand une entreprise, du fait d’une conjoncture défavorable, risque de perdre de l’argent, beaucoup d’argent, le réflexe logique des investisseurs n’est-il pas de se désengager le plus rapidement possible et d’aller placer leurs billes ailleurs ? On peut juste s’étonner que les sociétés automobiles japonaises soient également victimes de cette désertion capitalistique. Car il faudra bien remplacer les milliers de voitures emportées par le tsunami et, d’ici quelques mois, leurs usines tourneront à plein régime, de quoi toucher de jolis dividendes. Mais quelques mois, sans doute, c’est trop long pour des affairistes qui cherchent la rentabilité immédiate maximum.

On pourrait quand même leur suggérer, s’ils ont un peu de patience, d’injecter leurs liquidités fraîchement récupérées dans les grandes sociétés du BTP, car il faudra bien aussi reconstruire les maisons et les infrastructures. Dommage pour eux que les pompiers, les secouristes et les ONG ne soient pas cotés en Bourse, ils auraient obtenu un superbe et rapide ROI (retour sur investissement).

Si nous préférons faire de l’humour, c’est pour cacher une colère profonde. C’est le système qui veut cela, certes. Alors, il faut dire que le système est inhumain. Et rappeler aussi que le système n’agit pas tout seul. Derrière, il y a des hommes, des traders de triste mémoire, pour décider froidement, tout de suite après l’annonce de la catastrophe, dans une réaction pavlovienne, de protéger le portefeuille qui leur a été confié (ce n’est même pas leur propre argent). Des hommes qui ne voient dans la tragédie qui secoue un pays entier et dans le malheur qui va s’ensuivre que le risque de leurs bénéfices rognés et de leurs bonus amoindris.

Qui sont-ils, ces gens-là ?

N’ont-ils pas été émus, bouleversés, horrifiés comme beaucoup d’entre nous par les images et les informations qui nous parvenaient du Japon ? Ne se sont-ils pas arrêtés un moment dans leurs dérisoires actions quotidiennes pour compatir un moment à la souffrance d’un peuple dont on admire la dignité et le courage ? Non, eux, indignes et lâches, au moment même où une vague noire emportait des dizaines de milliers de vie, ils passaient leurs ordres de Bourse : vendez tout !

Ainsi, ces spéculateurs qui, paraît-il, sont indispensables à la bonne marche de notre économie, n’hésitent pas à affaiblir financièrement un pays dévasté, comme ils le font pour les pays européens endettés, sans états d’âme. Il est vrai qu’ils ont depuis longtemps vendu leur âme au dollar. Ils ne se posent même pas la question : ils font leur métier. Alors, disons-le, leur métier est parfois dégueulasse. Et le système qui conduit à cela n’est pas mieux. Lui aussi se nourrit globalement du malheur. D’ici un an ou deux, après une période difficile, le PIB japonais se gonflera du profit dégagé par les réparations des dommages que l’on chiffre aujourd’hui à 34 milliards d’euros. L’apocalypse aura créé de la richesse.

Décidément, il est temps de changer de système et de sortir de la dictature du tout économique, de privilégier la solidarité en mettant l’économie au service de l’homme et de la vie.

Alors, commençons déjà par changer les indicateurs d’évaluation des entreprises dans une véritable démarche de performance globale.

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