L’Ère de la consommation va s’achever

29/03/2011

« L’Ère de la consommation et du confort va s’achever » par Harald Welzer, psychosociologue, chercheur à l’Institut des sciences humaines d’Essen (Kulturwissenschaftliches Institut), dans Le Monde daté du samedi 26 mars 2011 (article paru dans la Frankfurter Allgemeine Zeitung et traduit de l’allemand par Pierre Deshusses) :

Pour l’instant, la super-catastrophe qui s’est produite au Japon a contaminé aussi la certitude que nous vivions dans le meilleur des mondes possibles, monde de progrès indéfini, libéré des contraintes de la nature et donc de la finitude. Qu’un pays pratiquement sans aucune matière première puisse être la troisième puissance économique mondiale nous apparaissait depuis longtemps non comme une absurdité mais comme une évidence.

Or, à l’instant du désastre, voilà que, brusquement, on se rend compte que ce genre de situation n’est possible qu’à court terme. Le rêve de la modernité consistait à s’émanciper totalement de la nature ; mais toutes ces choses artificielles, tous ces déchets radioactifs, toutes les infrastructures censées résister aux séismes, tout cela a soudain pris au Japon des allures de gigantesques retombées radioactives, masse négative enfouissant tous les efforts de la civilisation et ne laissant derrière elle que mort, maladie, désolation, dépression et vanité. On ne sait pas encore ce qui va en résulter. Le fait que le Japon soit une île facilite encore la transposition dans la réalité de l’apocalypse nucléaire : ceux qui ont été épargnés peuvent voir avec effroi ce qui se passe là-bas, sans avoir besoin de redouter une forte hausse de radioactivité ni l’arrivée d’émigrants dangereusement contaminés.

Une véritable dystopie. Ces derniers jours, on m’a souvent demandé si je croyais que le moment était enfin venu où les hommes allaient cesser de croire aux promesses d’un bien-être en continuelle croissance, trouver que le prix à payer pour ce genre de promesse était trop élevé. Tout simplement parce qu’il s’agit là de la deuxième super-catastrophe et que la première n’a absolument rien changé ; parce que l’effet d’entraînement d’un modèle économique et social qui propose une constante augmentation du bonheur par un constant élargissement de la zone de consommation est si puissant qu’il n’est guère possible d’y échapper.

Miser sur l’atome n’est que le symptôme de l’immense soif d’énergie de ce modèle social ; la marée noire qui a eu lieu dans le golfe du Mexique, en 2010, et qui est maintenant pratiquement oubliée, en est un autre ; il est impossible de faire la liste de tous les désastres engendrés par l’utilisation débridée des ressources. Et les ingénieurs, les techniciens, les économistes et les conseils d’administration des grandes entreprises qui fournissent l’énergie ne cessent de nous rabâcher, dans un époustouflant manque d’imagination, primo qu’il s’agit toujours d’exceptions regrettables, secundo que ça ne pourra jamais se produire chez nous, et tertio que l’on n’a pas le choix si l’on ne veut pas retourner à l’âge de pierre, manquer de lumière, etc.

Pourquoi est-il possible que ce genre de choses soit sans cesse répété ? Parce qu’on adhère toujours à notre culture cardinale du gaspillage et de l’irresponsabilité en prenant chaque matin sa voiture pour aller au travail, en allant perdre son temps, le week-end, dans des centres de fitness ou en s’entassant dans des avions pour aller s’abêtir à l’autre bout de la planète. Le citoyen devenu hyperconsommateur est peut-être plus choqué par le fait que le nouvel iPad est en rupture de stocks parce que le Japon ne peut actuellement plus livrer les composants nécessaires à sa fabrication que par le fait que des millions de gens sont en train de périr ; et il n’y a là rien d’étonnant parce qu’on a plus ou moins forcé ce consommateur à vouloir ce nouvel iPad pour que la boutique tourne.

Ce qu’il y a de perfide dans le système capitaliste, c’est qu’il peut transformer tous les aspects de l’existence en marchandises et les rendre ainsi accessibles à tous, si tant est qu’on a la chance de pouvoir se les payer. Il peut tout englober et tout niveler dans le bonheur global de la consommation ; mais dans la mesure où il nivelle tout et permet de tout acheter, il fait aussi disparaître toute alternative. L’aspect dramatique auquel nous confronte le Japon, c’est qu’il n’y a pas de plan B ; et c’est la raison pour laquelle les Japonais vont continuer à s’accrocher à l’énergie nucléaire, comme toutes les autres nations industrielles.

Jared Diamond a montré dans son « Effondrement » (2005) que les sociétés confrontées à des changements menaçant leurs conditions de survie se réfugient presque toujours dans un modèle préférentiel : intensifier les stratégies antérieures qui leur ont été profitables, parfois pendant des siècles. Quand la surface des terres fertiles diminue, on les exploite par une culture intensive qui les détruit encore plus vite.

Quand le pétrole devient plus rare, on fore plus profond dans les mers en augmentant les risques ; et quand l’énergie ne suffit plus, on construit des centrales nucléaires sur des zones sismiques. Les modèles sociaux qui ont eu leur heure de gloire contiennent le décalque de leur propre déclin ; la seule chose qui soit nouvelle, c’est que l’écart entre ascension et implosion devient de plus en plus court : le modèle capitaliste occidental n’aura même pas besoin de trois siècles pour arriver à l’acmé de sa civilisation avant de se détruire lui-même.

La seule possibilité qui s’offre à nous pour continuer à vivre et même à survivre, c’est de maintenir notre niveau de civilisation dans le domaine de la culture, de la santé, de la sécurité, de l’égalité, de la démocratie et de freiner de façon radicale les aberrations du développement, et notamment une utilisation de l’énergie qui obère l’avenir, une mobilité tous azimuts et une culture de la disponibilité chronique. Mais cela exige davantage que la plainte fade contre la faillite de techniques dont on croit avoir besoin ou que l’émotion hypocrite face à ce qui arrive aux autres.

C’est justement l’obscène n’importe quoi des décisions politiques, mis ici à nu par le désastre japonais, qui devrait nous inciter à l’avenir à ne pas faire dépendre de l’extérieur nos idées et nos responsabilités. Cette super-catastrophe montre que les ressources s’épuisent comme les modèles sociaux qui ignorent pourtant ce simple fait. La zone de confort est fermée à partir d’aujourd’hui.

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