Électronucléaire ? Non merci !

28/03/2011

Haroun Tazieff, ingénieur agronome, géologue, volcanologue, dans Le Monde du 3 août 1977 :

Normalien, ancien élève de l’ENA, actuellement garde des sceaux, jadis ministre de l’information, puis de la recherche scientifique, puis de l’éducation nationale, Alain Peyrefitte [homme politique français de sinistre mémoire, notamment à cause de la loi « Sécurité et liberté »] sait de quoi il parle lorsqu’il écrit, dans « Le Mal français », que tantôt « l’administration refuse de faire ce que le bon sens commande », tantôt « elle veut faire ce que le bon sens condamne ». Intelligent et riche d’expérience, il ajoute : « Ici, elle […] traîne les pieds ; là, elle avance comme un rouleau compresseur, écrasant ce qu’elle rencontre. Ces deux attitudes inverses s’observent fréquemment dans notre pays. Elles expliquent bien des retards et des aberrations dans la gestion des affaires. » Ces conclusions, Alain Peyrefitte les tire des tristes expériences que furent le programme autoroutier de la France et la construction de la ligne Maginot. Mais elles s’appliquent aussi parfaitement à celles de la fermeture injustifiée des mines de charbon, à l’hypertrophie des transports routiers, à la construction des abattoirs de la Villette comme de l’aéroport de Roissy, et au programme électronucléaire d’EDF.

Lorsque, homme d’État expérimenté, Alain Peyrefitte écrit « dans un système hypercentralisé, l’écho rencontré par un groupe qui s’estime lésé ne se mesure pas à la gravité du préjudice, mais à la capacité de pression du groupe sur la capitale », l’on songe à l’intérêt à voir la France couverte de deux cents réacteurs nucléaires. Et c’est à ce programme que fait penser ce que Peyrefitte dit de la ligne Maginot : « Rien n’avait pu empêcher la fabrication de ce chef-d’œuvre coûteux, inadapté, inutile. »

La ligne Maginot a coûté affreusement cher. En argent. En calamités non chiffrables ensuite. Aujourd’hui, c’est une catastrophe d’envergure semblable que l’on prépare en cherchant à nous imposer un programme électronucléaire tel qu’aucun autre pays civilisé n’en voudrait. Comme dirait Alain Peyrefitte, « un chef-d’œuvre, coûteux, inadapté, inutile ». Coûteux, car il se chiffrera par centaines de milliards de francs. Inadapté car, concentré le long des fleuves, dont il massacrera les vallées et mettra en danger les grandes cités, il obligera à transporter au loin le courant produit délibérément en excès, ce qui justifiera la construction de nouvelles, gigantesques et onéreuses lignes à haute tension. Inutile, car il est faux de prétendre que nous manquons d’énergie. Pendant longtemps EDF a fait de la publicité pour le chauffage électrique, sachant pertinemment que se chauffer à l’électricité signifie gaspiller les trois quarts de l’énergie mise en jeu, énergie perdue dans les eaux de refroidissement des centrales, énergie perdue dans les panaches de vapeur vomis par les cheminées et les énormes tours de refroidissement.

Il est faux de prétendre qu’il faille toujours plus d’électricité, comme il est faux de prétendre qu’il n’y a plus, en France, d’autres possibilités hydroélectriques, que le charbon n’est pas rentable, que les énergies nouvelles — solaire, géothermique, marémotrice entre autres — ressortissent de la rêverie, sinon de la science-fiction. Auteur, en 1959, du premier projet d’utilisation d’énergie géothermique — en territoire français d’outre-mer — je me suis entendu répondre par les autorités « compétentes » d’EDF que la géothermie, ce n’était « pas sérieux »… Ce que j’ai pu traduire plus tard, lorsque l’expérience m’eut dessillé les yeux, par « pas susceptible d’enrichir davantage les sociétés pétrolières ». Aujourd’hui, outre les sociétés pétrolières, les groupes intéressés par l’électronucléaire font pression sur le gouvernement, lequel pèse sur EDF, laquelle s’efforce de convaincre les gens de chauffer leur appartement à l’électricité […], les industriels de chauffer leurs fours à l’électricité. Ce qui lui permet de dire — et de faire croire à trop de gens — que nous manquons, ou allons manquer, d’électricité. Ce qui, à son tour, justifie la prétendue nécessité de construire d’urgence des centrales nucléaires. Coûteuses, inadaptées, inutiles.

« Une société bureaucratique est dure aux humbles, alors que sa justification est précisément de les protéger. » Autre phrase d’Alain Peyrefitte qui s’applique ô combien, à la société bureaucratique qui voudrait imposer à la population dont elle prétend assurer le bien-être — et pas le seul bien-être matériel — un programme électronucléaire qui la conduirait au désastre économique, écologique et politique.

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