Face à la catastrophe, l’homme ne panique pas

25/03/2011

Jacques Lecomte, chargé de cours à l’université Paris X (sciences de l’éducation) et à la Faculté des sciences sociales de l’Institut Catholique de Paris, président de l’Association française et francophone de psychologie positive, dans Libération du mercredi 16 mars 2011 :

Les médias admirent la dignité et le courage exceptionnels des Japonais face à la catastrophe, soulignant la différence avec ce que seraient les réactions individualistes des Occidentaux dans des circonstances analogues. Or, cette attitude digne est simplement représentative du comportement habituel des gens en situation de catastrophe collective.

Les chercheurs étudiant les réactions humaines face aux catastrophes sont parvenus à la certitude que les croyances communes concernant le comportement des gens lors de catastrophes sont des mythes. Ces croyances sont au nombre de trois : la panique générale ; l’augmentation importante de comportements égoïstes, voire criminels ; le sentiment d’impuissance dans l’attente des secours. Il y a parfois un immense fossé entre les descriptions médiatiques et la réalité du terrain.

Prenons l’exemple emblématique de l’ouragan Katrina en 2005, l’une des catastrophes les plus dévastatrices de l’histoire des États-Unis. Très rapidement, les médias et les autorités parlent d’une « zone de guerre », en raison des crimes, viols et pillages. Au plus fort de la violence, le déploiement de forces militaires destinées à rétablir l’ordre s’élève à plus de 72 000 hommes ! Or les effroyables descriptions parues dans les médias étaient totalement fausses.

N’ayant eu qu’un accès très limité aux zones sinistrées, les journalistes ont utilisé des « informations » de deuxième, voire de troisième main. Mais une fois la frénésie médiatique apaisée, ils ont dû faire leur autocritique. Par exemple, un mois après le passage de l’ouragan, le Los Angeles Times déclarait que « les viols, la violence et l’estimation du nombre de morts étaient faux ». Edward Compass, chef de la police de la Nouvelle-Orléans, l’un des principaux informateurs des médias, reconnaissait : « Nous n’avons d’information officielle sur aucun meurtre, ni sur aucun viol ou agression sexuelle. » L’homme a démissionné quelques jours plus tard, en raison de l’absence de fondement de ses propos initiaux.

Une équipe du Centre de recherches sur les catastrophes (Disaster Research Center) de l’université du Delaware est allée enquêter sur place. Ce centre, créé il y a une cinquantaine d’années, possède la collection d’archives la plus importante au monde sur les réactions humaines face aux catastrophes. Résultat : ce n’est pas la violence qui a dominé à la Nouvelle-Orléans, mais l’altruisme et la solidarité. Même effrayés, les gens réagissent calmement et rationnellement.

Les victimes de catastrophes perdent rarement leur sang-froid. Car il ne faut pas confondre peur et panique. La panique est de la peur plus la perte du contrôle de soi (courir dans tous les sens, crier sans raison, etc.). En elles-mêmes, la peur et la fuite sont généralement des réactions adaptées à une situation de danger. Ainsi, filmer des gens en fuite et interpréter systématiquement cela comme de la panique est trompeur. Les rares fois où il y a panique, elle ne concerne que quelques personnes, n’est pas « contagieuse » et dure peu de temps.

Le terme « panique » est parfois utilisé par des survivants. Or, à chaque fois, ils décrivent une sensation de peur intense, mais jamais un comportement désordonné. Par ailleurs, la panique est parfois invoquée après coup, pour expliquer les morts constatées après une catastrophe. Mais ce n’est généralement pas la panique, mais la banale pression des impatients, ignorant ce qui se passe devant eux, qui est à l’origine du drame. Enrico Quarantelli, cofondateur du centre de recherche sur les catastrophes, a affirmé : « Durant toute l’histoire de nos recherches, portant sur plus de 700 cas, je serais bien embarrassé pour citer […] ne serait-ce que quelques manifestations marginales qui pourraient être qualifiées de panique. »

De même qu’ils différencient peur et panique, les chercheurs en sciences humaines font une claire distinction entre pillage et appropriation pertinente (laquelle consiste à prendre des objets de première nécessité : nourriture, eau, vêtements, couvertures, lampes de poche, etc.). Or, c’est ce qui se passe la plupart du temps. Par ailleurs, les catastrophes ne génèrent pas un comportement brutal et égoïste, mais au contraire la solidarité et l’empathie envers les autres victimes. Une identité collective se crée alors, dans laquelle les victimes se sentent solidaires les unes des autres. Beaucoup de personnes n’hésitent pas à risquer leur vie pour sauver leurs semblables, même inconnus.

Ainsi, l’enseignement, non seulement des Japonais, mais aussi des autres victimes de catastrophes, est que les citoyens ordinaires sont des êtres responsables et altruistes sur lesquels peuvent s’appuyer les services officiels de secours.

Lire cette tribune sur son site d’origine ou sur celui de l’auteur

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