Pour la semaine de 32 heures

13/03/2011

Le mot « travailler » est issu (vers 1080) du latin populaire « tripaliare », signifiant « tourmenter, torturer avec le trepalium ». Un fait demeure : on ne naît pas pour travailler.

Les économistes Geneviève Azam, Mireille Bruyère, Benjamin Coriat, Thomas Coutrot, Jean Gadrey, Jérôme Gleizes, Jean-Marie Harribey, Michel Husson, Dany Lang, Philippe Légé, Frédéric Lordon, Gus Massiah, Fabienne Orsi, Dominique Plihon, Gilles Raveaud, Maël Theulière et Aurélie Trouvé, les sociologues Catherine Bloch-London et Dominique Méda, le journaliste François Desriaux, le syndicaliste Pierre Khalfa et la juriste Evelyne Serverin signaient ce texte dans Le Monde daté du jeudi 13 janvier 2011 :

Il y a quelque chose d’insultant pour les millions de chômeurs recensés ou non, de travailleurs précaires ou épuisés, de salariés contraints au temps partiel, de s’entendre dire à nouveau, cette fois-ci par Manuel Valls, député PS de l’Essonne, qu’il leur serait possible de gagner plus en travaillant plus. Cependant, le florilège de déclarations tonitruantes sur les 35 heures a au moins l’avantage de rouvrir le débat sur la durée du travail.

C’est le moment, parce que les pays qui ont le mieux réussi à contenir la montée du chômage durant la crise ont pu le faire « en encourageant notamment des réductions du temps de travail afin d’éviter des licenciements », comme le souligne l’OCDE en faisant allusion au chômage partiel. Ce qui ne l’empêche pas, fidèle à son idéologie, de prôner « le retrait progressif de ces mesures à mesure que la reprise économique se confirme » parce qu’elles coûtent cher, soit aux entreprises, soit aux finances publiques.

La réduction des dépenses publiques et la reconstitution des marges des entreprises passeront donc avant la lutte contre le chômage. C’est dans ce contexte que s’inscrit la nouvelle offensive déclenchée par l’UMP et par le secrétaire d’État chargé du commerce, Hervé Novelli, secondés par Manuel Valls contre les 35 heures : il s’agit de faire sauter l’une des dernières digues contre l’individualisation du rapport salarial, la notion de durée légale du travail.

La double crise économique et écologique devrait pourtant amener à repenser les politiques de lutte contre le chômage. En Europe et en France, il n’y a aucune raison de tout miser sur la croissance, surtout parce que, même si l’on renonçait à ces purges sous la pression des mouvements sociaux, c’est le modèle de développement lui-même qu’il faudra revoir. Le lien entre taux de croissance du PIB global et emploi perdra de son sens dans une économie où certains secteurs — intensifs en produits durables et de qualité, et donc en emplois — devront croître de façon accélérée alors que d’autres devront décroître rapidement.

Pour entamer la nécessaire bifurcation de ce modèle, deux politiques phares sont décisives : un effort colossal d’investissement public et privé dans la reconversion écologique du système productif ; une réduction générale de la durée du travail à temps plein. Il faut pour cela opérer à la fois un accroissement important du taux d’investissement, et une augmentation de la masse des salaires grâce à la création d’emplois sans baisse de rémunération. Ce n’est possible qu’à une seule condition : une réduction du prélèvement imposé par la finance et les riches sur le revenu national.

Le gouvernement reconduit au contraire les cadeaux fiscaux aux privilégiés — 100 milliards d’euros par an pour les mesures fiscales prises depuis 2000 — alors que le service de la dette publique atteint 50 milliards d’euros par an et que les dividendes ont repris leur progression. Voilà pourquoi la question de la répartition est décisive : il faut choisir entre verser des intérêts et des dividendes ou créer des emplois par la reconversion écologique et la réduction du temps de travail.

Le bilan des 35 heures est certes ambivalent : créations massives d’emplois pérennes d’un côté — le chiffre officiel de 350 000 emplois créés par les lois Aubry n’a jamais été contesté —, intensification du travail et gel des salaires de l’autre. Mais à court et moyen terme, la réduction du temps de travail demeure un moyen indispensable pour faire reculer le taux de chômage. Deux principes doivent être respectés. Une réduction du temps de travail de 10 % — vers les 32 heures — doit impliquer 10 % d’embauches supplémentaires, de manière à ne pas intensifier le travail et à réduire sa pénibilité. Et il faut maintenir les salaires mensuels (compensation intégrale). L’augmentation de la masse salariale (plus d’emplois payés autant qu’avant) ne conduit pas à une perte de compétitivité, dès lors que le supplément de salaires est compensé par une moindre distribution d’intérêts et de dividendes.

Contre le chômage, « on a tout essayé », disait François Mitterrand… Sauf de toucher aux profits financiers. En conservant l’actuelle répartition des revenus, il ne sera possible ni de faire reculer le chômage, ni d’enclencher la transition écologique. Toute proposition contraire est une illusion. Quant à l’idée d’allonger la durée du travail, c’est une véritable aberration économique et écologique.

La réduction du temps de travail constitue la base matérielle sur laquelle peut se construire un autre modèle de développement, en France comme en Europe. En faisant reculer le chômage et la précarité et en réduisant la pénibilité, elle est la condition d’un travail décent pour toutes et tous. En donnant la priorité au temps libre sur le productivisme et le consumérisme, elle est la condition d’émergence de nouveaux modes de consommation, de vie, de participation à la vie de la cité, qui permettront seuls de faire face aux défis environnementaux et sociaux.

La redistribution des revenus sous forme d’accès à l’emploi et à plus de temps libre est un puissant réducteur d’inégalités sociales. C’est pourquoi, nous nous prononçons en faveur d’une perspective de reprise du processus de baisse de la durée du travail, vers les 32 heures, au nom d’un modèle de développement égalitaire assurant à tous les citoyens une insertion sociale décente. Il faut rompre avec la logique perverse qui fait dépendre l’emploi de la rentabilité et prendre les choses à l’envers : quels emplois utiles pour quels besoins sociaux ?

Lire ce point de vue sur son site d’origine

Pierre Larrouturou, économiste et pilote des États généraux de l’emploi organisés par Europe Ecologie Les Verts, rappelait dans une tribune parue dans Le Monde daté du vendredi 7 janvier 2011 et intitulée « Non, il n’est pas vrai qu’on travaille moins en France qu’ailleurs » :

[…] L’Allemagne a connu, en 2009, une récession deux fois plus grave que la France. À la demande des syndicats, Angela Merkel a décidé de développer le « KurzArbeit » (travail à temps réduit) : plutôt que de licencier 20 % des effectifs, une entreprise en difficulté baisse son temps de travail de 20 % et garde tous les salariés. Elle baisse les salaires mais l’État maintient les revenus.

Quand le gouvernement français favorisait les heures supplémentaires, les Allemands réduisaient leur temps de travail. Grâce au KurzArbeit, malgré une récession deux fois plus forte, le chômage a augmenté cinq fois moins vite en Allemagne qu’en France. Si nous avions agi comme nos amis allemands, nous aurions 1 million de chômeurs en moins !

Aux États-Unis, le Livre blanc publié par la Maison Blanche, en février 2007, indiquait que la durée moyenne réelle était tombée à 33,7 heures (sans compter les chômeurs). La durée moyenne dans l’industrie était de 40,7 heures mais il y avait, par ailleurs, tellement de petits boulots que la durée moyenne, tous secteurs confondus, était tombée à 33,7 heures. Avant même que commence la récession.

En quarante ans, la durée moyenne du travail aux États-Unis est passée de 38,6 à 33,7 heures. Ce chiffre devrait faire réfléchir Manuel Valls et Jean-François Copé : dans un pays qui bénéficiait d’une croissance forte — grâce à une forte immigration et à un niveau d’endettement colossal — et où n’existe quasiment aucune règle en matière de temps de travail : la durée moyenne est tombée à 33,7 heures !

Qu’en est-il en France ? Quelle est, chez nous, la durée moyenne du travail ? Si l’on en croit le Portrait social 2010 de l’Insee, « en 2009, la durée hebdomadaire moyenne du travail déclarée par les personnes ayant un emploi est de 37,8 heures en France métropolitaine : 41 heures pour les personnes à temps complet et 22,8 heures pour celles à temps partiel ». Dans beaucoup d’entreprises, si l’on tient compte des heures supplémentaires, déclarées ou non, la durée réelle d’un temps plein est plus proche aujourd’hui des 40 heures que des 35. […]

Entre 1900 et 1970, alors que la productivité augmentait assez lentement, on a divisé par deux le temps de travail : on est passé de sept à six jours, puis de six à cinq jours, tout en donnant cinq semaines de congés payés. Mais, depuis 1970, alors que la productivité a fait des pas de géant, nous sommes incapables de faire évoluer vraiment notre contrat social. Certes, dans les entreprises de plus de 20 salariés, on a gagné quelques jours de RTT mais, fondamentalement, la norme d’emploi reste la semaine de cinq jours et le temps plein reste proche de 39 heures. Quel non-sens !

Au lieu de profiter à tous, les gains de productivité colossaux débouchent sur un partage du travail non dit : d’un côté, ceux qui travaillent plein pot et, de l’autre, plus de 3 millions de chômeurs et de RMIstes qui travaillent zéro heure par semaine. Et au milieu, la foule de tous ceux et celles — les femmes sont les plus touchées — qui galèrent avec des emplois à 20 heures par semaine…

Ce « partage du travail » sauvage, réalisé par le marché, est très favorable aux actionnaires : quand il y a autant de chômeurs, quel salarié peut exiger une augmentation de salaire ? Dans beaucoup d’entreprises, la négociation sur les salaires se résume à un « si tu n’es pas content, tu peux aller voir ailleurs ». Dans tous les pays, la part des salaires dans le produit intérieur brut (PIB) a nettement baissé depuis trente ans.

Pour les 15 pays les plus riches de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE), la part des salaires représentait 67 % du PIB à la fin des années 1970. Elle ne représente plus que 57 %. En trente ans, ce sont quelque 35 000 milliards d’euros qui auraient dû aller aux salariés et qui sont allés vers les actionnaires.

On comprend pourquoi l’aile néolibérale du Medef et de la droite voulaient tellement en finir avec les 35 heures : la forme actuelle du partage du travail et des revenus leur convient très bien. […]

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Sur le même sujet, lire aussi « Mais qui va garder les enfants ? », « Dignité », « Money Doesn’t Buy Happiness », « Dutch Women Don’t Get Depressed », « The Destruction Of Childhood »

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