Ce que la révolution libyenne a d’unique

09/03/2011

Hisham Matar, écrivain et opposant libyen, dans Le Monde daté du mercredi 9 mars 2011 (Traduit de l’anglais par Myriam Dennehy) :

En quelques jours, tout a basculé. Je le sens au plus profond de moi ; mes épaules sont plus légères. Sans même me regarder dans le miroir, je sais que mon regard n’est plus voilé par cette tristesse ancienne. Mouammar Kadhafi, dont l’ombre plane sur la Libye depuis quarante-deux ans, est toujours là, mais l’Histoire l’a supplanté : désormais, on ne peut plus envisager l’avenir de la Libye avec lui.

Pendant trente-deux ans, depuis que ma famille a fui la Libye, je n’ai cessé de regarder par-dessus mon épaule. Je me souviens qu’à notre arrivée à Heathrow (dans l’avion, j’avais taquiné mon père à propos de sa nouvelle couleur de cheveux), un homme qui attendait dans le hall de l’aéroport a murmuré à son acolyte : « Il ressemble à quoi, ce Jaballa Matar ? » Il avait l’accent libyen. Jamais plus je n’ai ricané quand mon père se teignait les cheveux, se cachait derrière des lunettes noires ou me tenait à l’écart pendant qu’il vérifiait que la voiture n’était pas piégée.

À l’époque où nous habitions en Égypte, nous étions sous surveillance armée vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Des gardes étaient postés devant chez nous, ils ne nous lâchaient pas d’une semelle. Nous nous étions faits à l’idée que toutes nos conversations étaient enregistrées. Mon père étant un opposant déclaré à la dictature de Kadhafi, nous étions à la merci des services secrets libyens et égyptiens. Même les employés de maison pouvaient être à la solde d’Hosni Moubarak.

Cette garde rapprochée que nous imposait le gouvernement égyptien n’avait pas vocation à assurer notre protection mais à surveiller nos moindres faits et gestes. Au bout de dix ans, en 1990, l’Égypte trouva intérêt à livrer mon père à la Libye. Les gardes le kidnappèrent et, sous la menace, on nous imposa le silence : « Si vous parlez, M. Jaballa aura des ennuis. »

Les Égyptiens nous ont laissé croire que mon père était détenu en Égypte. Trois ans plus tard, nous avons reçu une lettre, envoyée clandestinement d’About Sali, la fameuse prison politique de Tripoli. Elle était de la main de mon père. Il nous faisait savoir qu’il avait été embarqué dans un avion pour la Libye dès le lendemain de son enlèvement. En révélant toute la vérité, il nous faisait pourtant jurer de garder le silence : « Si vous parlez, je tomberai au fond du gouffre. Plutôt mourir sous la torture que trahir ceux qui m’ont aidé à faire passer cette lettre. »

À la longue, ce silence m’est devenu insupportable. Avec la parution de mon premier roman en 2006, In The Country Of Men (« Au pays des hommes », Denoël 2007), j’ai enfin manifesté publiquement mon opposition à la dictature libyenne. Ma famille s’en est beaucoup inquiétée et il est devenu dangereux pour moi de retourner en Égypte. Voilà cinq ans que je n’ai pas pu leur rendre visite. Plusieurs amis et parents libyens ne me contactent même pas lorsqu’ils sont de passage à Londres. Je me suis retrouvé doublement exilé. Des représentants libyens ont cherché à me faire taire, d’abord, en me soudoyant, puis en me menaçant à mots couverts.

Après chacune de mes interventions dans les médias, où je critiquais le gouvernement libyen et dénonçais son dictateur (crime passible de la peine de mort en Libye), j’étais hanté par l’impression, paranoïaque peut-être, que j’étais suivi par l’œil du régime.

À New York, à Londres, à Paris ou au Caire, quand vous dites à un chauffeur de taxi d’où vous venez, il répond presque invariablement : « Ah, oui, Kadhafi. »

« Non, non, je ne viens pas de Kadhafi, je viens de Libye », dis-je en ravalant ma colère (parce que même les opprimés ne veulent pas se montrer déplaisants).

Ces dix dernières années, j’avais fini par perdre espoir. Je me demandais si Kadhafi n’avait pas tué l’âme libyenne. Je me durcissais contre mon propre pays. J’étais rongé par une rancœur perverse contre mon peuple ; perverse, parce que la haine des siens équivaut à la haine de soi. Parfois, en présence de mes compatriotes, ce sentiment s’évaporait et je me prenais de passion pour tout ce qui était libyen. Ce passage d’un extrême à l’autre m’a souvent laissé vidé, épuisé.

J’ai 40 ans. Je n’ai jamais connu la Libye sans Kadhafi. En assistant à la chute de la dictature et, surtout, au soulèvement du peuple libyen, je me rends compte que, jusqu’à présent, mon pays était surtout une source de peur, de douleur et de honte. Aujourd’hui, il est source de joie et de fierté.

La révolution libyenne, pourtant si proche chronologiquement et géographiquement des événements en Tunisie et en Égypte, a quelque chose d’unique. Un constat d’autant plus gratifiant que Kadhafi entretenait le projet narcissique de façonner les masses à son image. Cette ambition maladive a échoué : les hommes ne cesseront jamais de chercher la lumière.

Devant le tribunal de Benghazi, au bord de la mer, les Libyens dansent, se tiennent par la main et chantent : « Nous resterons, jusqu’à ce que la douleur s’apaise. » Ils redécouvrent la beauté de leur pays : sa longue résistance au fascisme de Mussolini et de Kadhafi, sa modération, son ouverture méditerranéenne sur le monde, son humour, ses chansons.

J’ignore ce que Kadhafi a fait de mon père. Mais je sais qu’il n’a pas réussi à étouffer l’âme de la Libye.

Lire ce point de vue sur son site d’origine

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