Mais qui va garder les enfants ?

08/03/2011

Brigitte Grésy, inspectrice générale des affaires sociales, dans Le Monde daté du mardi 8 mars 2011 (surlignage en gras ajouté) :

[…] Les enjeux d’identité suscitent […] les désirs les plus grands et les plus grandes résistances, des hommes comme des femmes, tous ligotées dans des stéréotypes, qui brident toute évolution, que ce soit dans le monde du travail ou celui de la famille.

Le monde du travail, au lieu d’instaurer des relations interpersonnelles permettant à chacun de développer une identité propre, met en scène souvent des rapports de sexe codés qui reflètent une infériorisation de la place des femmes, souvent affectée d’un coefficient symbolique négatif. C’est la fameuse « valence différentielle des sexes » dont parle Françoise Héritier. Et qui fait le lit non seulement de la discrimination mais aussi du sexisme ordinaire, de tous ces petits signes, comportements, attitudes qui déstabilisent les femmes, voire les délégitiment, et créent de la souffrance.

Stéréotypes négatifs brandis par les hommes, qui, non contents de sous-traiter aux femmes leur part de travail domestique et parental leur font payer en monnaie de stéréotypes ce temps écartelé entre sphère professionnelle et domestique : elles seraient moins mobiles, moins disponibles, moins flexibles pour le travail salarié et donc moins faciles à promouvoir. Pire ! Voilà qu’elles se rendent coupables, par moments, du délit de maternité. Quoi d’étonnant qu’elles deviennent, dès lors, pour les employeurs, des agents à risque ? Une femme vaut moins qu’un homme sur le marché du travail.

Et ce n’est guère mieux du côté des discours inversés des chantres du « tout est bon dans le féminin ». Aux femmes, l’intuition, l’empathie, le sens de la coopération ; aux hommes, la rigueur, l’autorité, les talents de stratège. Le risque est grand en effet de valoriser des compétences dites féminines, avec une dérive essentialiste qui « naturaliserait » des compétences sociales et cantonnerait les femmes dans les fonctions de lien, de communication ou de ressources humaines, et les hommes dans les fonctions d’autorité et de production. Bien au contraire, les compétences n’ont pas de sexe et toutes ces catégories binaires qui s’accrochent à des identités imposées inhibent les élans et limitent le champ des possibles.

La sphère privée n’échappe pas aux résistances face au partage égalitaire du travail. La mise en couple fonctionne même comme un surligneur du genre. Pourquoi, pour reprendre une expression du sociologue Jean-Claude Kaufmann, faire couple pour une femme, autrement dit faire ménage, c’est faire le ménage ? Pourquoi, pour reprendre les analyses d’un autre sociologue François de Singly, le sentiment d’injustice des femmes, face aux comptes déséquilibrés des tâches ménagères, ne survient que lorsqu’elles effectuent plus des deux tiers des tâches au sein du foyer ? C’est qu’il y va de la construction identitaire des femmes dans ces pratiques sexuées et qu’être conforme à son genre est au moins aussi important que de rechercher une relation égalitaire dans le couple.

Les femmes sont enfermées dans un conflit de légitimité qui crée une double culpabilité : elles se sentent soit démissionnaires de la sphère privée, soit usurpatrices de la sphère publique. Elles sont dans « le trop peu » et « le pas assez », et pourtant, malgré cet écartèlement, elles montrent qu’elles veulent les deux, travailler et avoir des enfants. Moins écartelés, les hommes entre les deux sphères ? Sans aucun doute ! Si les hommes sont certes victimes de stéréotypes et en souffrent, l’asymétrie demeure car ils tirent profit aussi de leur position privilégiée de groupe. Les bénéfices matériels qu’ils tirent de cet inégal partage des tâches ne sont-ils pas supérieurs, à leurs yeux, aux avantages présumés de l’égalité ? Les jeunes pères ont néanmoins leur mot à dire et commencent à le dire.

Mais là encore, cela bouge : le binaire réducteur entre le père qui dit la loi, instrument de séparation, et la mère qui donne l’amour, instrument de fusion, est souvent déconstruit et ces deux fonctions sont partagées. Plus encore, si les femmes ne veulent pas lâcher la sphère privée, c’est aussi qu’elles trouvent dans l’enfant un pourvoyeur de reconnaissance. Les voilà donc qui abordent la vie campées sur leurs deux jambes, car munies d’un double système de reconnaissance, familiale et professionnelle, sauf en cas de travail précaire.

Bon nombre d’hommes, au contraire, limités au seul système de reconnaissance professionnelle, se retrouvent fort dépourvus quand la crise fut venue et que l’entreprise les rejette. On ne dit pas assez que les enfants participent au développement affectif et cognitif de l’adulte et que, pour peu qu’on ait réussi à trouver un curseur à peu près correct entre le trop de règles et le pas assez de règles, loin de nous dépasser, ils sont des passeurs de modernité.

Voilà venu le temps de mettre à l’agenda la déspécialisation des rôles dans la sphère privée comme professionnelle, celui de la double émancipation et donc de l’avènement du gouvernement domestique comme celui du partage des responsabilités dans le travail.

La grande question du XXIe siècle, pour rester provocateur mais dans l’optimisme cette fois, devient donc : « Qui aura la chance de se partager le temps des enfants ? » Utopie, me direz-vous ? Mais, en ce centenaire du 8 mars, il faut bien accrocher son chariot aux étoiles.

Lire l’intégralité de ce point de vue sur son site d’origine

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