Régression vers le « monoculturalisme »

06/03/2011

« Nicolas Sarkozy en marche vers le “monoculturalisme” » par Éric Fassin, anthropologue et sociologue, chercheur à l’Institut de recherche interdisciplinaire sur les enjeux sociaux (IRIS – EHESS), dans Le Monde daté du samedi 26 février 2011 :

« Oui, c’est un échec. » Sur TF1 le 10 février, le président de la République s’accorde avec un internaute : le multiculturalisme est « à l’origine de bien des problèmes de notre société. (…) La vérité, c’est que dans toutes nos démocraties on s’est trop préoccupé de l’identité de celui qui arrivait et pas assez de l’identité du pays qui accueillait ». Toutes ? Le président semble rectifier le tir : « Les pays comme l’Angleterre ou les États-Unis, qui ont développé ce multiculturalisme communauté par communauté, ont renforcé les extrémismes. » S’il y a eu multiculturalisme d’État outre-Rhin, c’est au sens où l’Allemagne n’a longtemps voulu considérer les immigrés turcs que comme des Gastarbeiter, des « travailleurs invités » ; l’ouverture au droit du sol, en 2000, y a d’ailleurs suscité une poussée de xénophobie.

Quant à la France, la tentation du droit à la différence n’y a-t-elle pas été rejetée dès la fin des années 1980 ? Si le multiculturalisme y a échoué, c’est d’abord à s’implanter ! Le président n’aurait-il pas plutôt esquissé une autocritique ? Sur son blog du Figaro, Ivan Rioufol l’y invitait dès octobre : il serait temps de rompre avec « les constantes références officielles à la France métissée, diverse ou immigrée », clichés « destinés à valoriser les cultures des minorités ».

Dans la trajectoire de Nicolas Sarkozy, il y a bien eu un moment multiculturaliste. En 2003, il empruntait à l’Institut Montaigne la thématique de la diversité, et même de la discrimination positive, pour contrebalancer sa politique d’immigration. Il s’impliquait aussi dans la création du Conseil français du culte musulman. Il s’en est expliqué dans un livre sur « La République, les religions, l’espérance » (Cerf 2004) : le ministre de l’intérieur, également ministre des cultes, comptait sur « l’islam de France » pour assurer la paix dans les banlieues.

« L’islam est-il compatible avec la République ? » M. Sarkozy voyait alors dans cette question « une forme de racisme ». Il préférait « mettre sur le même plan toutes les religions ». « La France de 2004 n’est plus seulement catholique » ; l’islam y est désormais « une des grandes religions » — récente, mais pas étrangère. En fait, « la France est devenue multiculturelle… Et on ne le lui a pas dit ». Plutôt que « l’assimilation », le ministre préconisait « l’intégration », qui « n’exige pas, pour réussir, que celui qui est accueilli renonce à ce qu’il est ».

Les émeutes urbaines de 2005 l’ont fait changer de cap : à l’évidence, le communautarisme d’État n’avait pas permis de garantir l’ordre public… Mais loin de faire marche arrière, M. Sarkozy s’est engagé dans une fuite en avant. Sa nouvelle posture se cristallise en 2007 : le ministère de l’immigration et de l’identité nationale vise à « nous » définir par opposition à « eux ». D’un côté, le nouveau président ne se voit plus comme « l’avocat des musulmans dans la République » ; il est vrai qu’un sondage de sortie des urnes lui attribue, au premier tour, 1 % du vote musulman ! D’un autre côté, pour répondre aux accusations de xénophobie que soulève sa politique d’immigration, il se veut toujours l’homme de la diversité : son premier gouvernement en offre l’image colorée. Fin 2008, il plaide encore contre la « consanguinité », pour « l’égalité des chances » : « Le meilleur antidote au communautarisme, c’est que la République tienne ses promesses. »

En 2009, le grand débat sur l’identité nationale achève toutefois de révéler au grand jour les contradictions inhérentes à une politique qui joue à la fois sur les principes républicains (la laïcité désormais identifiée à la liberté des femmes) et sur l’héritage chrétien de la France. Les dérapages racistes et xénophobes qui se multiplient alors n’en sont pas : ils disent la vérité d’une logique d’exclusion vouée à confondre les étrangers qui « n’ont pas l’air » français et les Français qui « ont l’air » étranger. C’en est fini du métissage. Même la lutte contre les discriminations n’est plus à l’ordre du jour, avec la disparition programmée de la Halde (Haute Autorité de lutte contre les discriminations et pour l’égalité). Désormais, « l’identité nationale, c’est l’antidote au communautarisme ».

Ce durcissement nouveau vise à faire oublier l’échec de la politique du président sur tous les fronts — du pouvoir d’achat à l’insécurité. Ce qu’on pourrait appeler monoculturalisme n’est autre que le repli sur une identité nationale racialisée. À l’été 2010 débute donc un troisième moment : avec le discours de Grenoble et la chasse aux Roms, les masques tombent. L’heure est aux amalgames, empruntés à l’extrême droite, entre immigration et délinquance. Le président de la République joue explicitement de logiques raciales, et pas seulement contre les Roms : il propose, contre certains crimes, la déchéance de la nationalité française pour « toute personne d’origine étrangère » (sic). Il ne s’agit plus d’immigration ; c’en est fini de la rhétorique de la diversité.

Après le référendum suisse contre les minarets, le président appelait encore, fin 2009 dans Le Monde, au respect mutuel entre « ceux qui arrivent » et « ceux qui accueillent ». En 2011, il a renoncé même à cette apparente symétrie : « Le respect dû à la France par ceux que nous accueillons est une exigence. » C’est que « la communauté nationale française ne veut pas changer son mode de vie, son style de vie » : « Nous ne voulons pas modifier le calendrier » (mais qui le demande ?), et « nous ne voulons pas que l’on prie de façon ostentatoire dans la rue ».

Pourquoi l’islam joue-t-il un rôle si central et négatif dans le nouveau dispositif politique de M. Sarkozy — et, au-delà, de ses homologues britannique et allemande ? À l’heure de la crise, les politiques européennes d’identité nationale ont vocation à faire oublier le choix des marchés contre la protection sociale. Si l’islam en est le bouc émissaire privilégié, c’est qu’il permet de jeter un voile pudique sur ce qu’il faudrait bien, sinon, qualifier de racisme. La défense de l’identité blanche peut ainsi se présenter comme un combat pour la démocratie : « Nous ne voulons pas transiger là-dessus, la liberté pour les petites filles d’aller à l’école, nous ne voulons pas que des imams puissent prêcher la violence. »

On comprend mieux les réticences de nos gouvernants face aux révolutions tunisienne et égyptienne : si l’islam s’avère compatible avec la démocratie, l’islamophobie perd sa justification démocratique. Pis : la démocratie progresse au sud de la Méditerranée alors qu’elle perd du terrain au nord. N’est-ce pas le moment de s’interroger sur le racisme démocratique ?

Pour éviter de le faire, les dirigeants européens préfèrent brandir la menace de l’islamisme sur la scène internationale. Quant à l’identité nationale, c’est la fuite en avant qui continue — mais jusqu’où ?

Lire ce point de vue sur son site d’origine

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