Comment l’Occident fabrique du « Sauvage »

04/03/2011

Chronique du livre de Marylène Patou-Mathi « Le Sauvage et le préhistorique, miroir de l’homme occidental » (Odile Jacob), par Stéphane Foucart dans Le Monde des livres daté du vendredi 18 février 2011 :

Le 26 juillet 2007, à Dakar (Sénégal), Nicolas Sarkozy prononçait une phrase extraordinaire : « Le drame de l’Afrique, c’est que l’homme africain n’est pas assez entré dans l’Histoire », déclarait le président français. Par excès de politesse peut-être, Marylène Patou-Mathis ne rappelle pas ce propos présidentiel, qui fut pourtant à l’époque abondamment commenté. Dans son dernier ouvrage, « Le Sauvage et le préhistorique, miroir de l’homme occidental », elle réunit pourtant toutes les clés pour comprendre la saillie de M. Sarkozy ou, plutôt, en mesurer l’enracinement.

La préhistorienne raconte comment, bien avant le XIXe siècle, l’Occident a contribué — en fonction de ses convenances religieuses, politiques ou économiques — à rapprocher l’homme ancien de l’homme lointain. Dès leur « découverte », les peuples d’Afrique et d’Amérique suscitent des questions orientées par les textes judéo-chrétiens : on tente d’expliquer cette altérité nouvelle en cohérence avec le récit biblique. Les Amérindiens, les Africains sont-ils descendants d’Adam ? De Noé ? Faut-il voir dans l’existence de ces hommes à la peau sombre la preuve d’un « préadamisme » qui en ferait des éléments négligés de la Genèse — des créatures qui ne seraient pas de la lignée d’Adam et dont l’existence même aurait été négligée par le récit biblique ?

Plus tard, dans la seconde moitié du XIXe siècle, les mêmes interrogations surviennent à la découverte des premiers fossiles d’hominidés. Même si on n’ignore plus, dans les cercles savants, la nature mythologique du Livre saint — son interprétation littérale se fait de plus en plus marginale — il n’en reste pas moins que ces hommes fossiles doivent trouver leur place dans la Création ; il faut les situer par rapport à l’homme blanc chrétien.

Et comme on classe les « races » humaines éteintes, il s’impose naturellement de classer les « races » d’hommes encore présents à la surface de la Terre. Ainsi que l’explique Marylène Patou-Mathis, ces deux étrangers que sont le « Préhistorique » et le « Sauvage » n’ont cessé d’être envisagés parallèlement, non en tant que tels, mais par rapport à l’homme occidental.

Or celui-ci se voit comme l’aboutissement d’un processus. « La vision linéaire et progressive de l’évolution de l’homme s’associe à une classification hiérarchique des races humaines, de la plus ancienne à la moins ancienne, de la moins civilisée à la plus civilisée », écrit Marylène Patou-Mathis. Alors que la France et le Royaume-Uni constituent leurs empires coloniaux, ces considérations vont permettre de justifier l’expansionnisme européen. Car, en même temps que le projet colonial s’élabore, la science construit un modèle diffusionniste de l’évolution des hommes du passé : les grandes innovations techniques et culturelles naissent au centre puis irradient vers les périphéries. Un modèle qui légitime la colonisation.

D’une érudition sans faille, l’ouvrage de Mme Patou-Mathis fait œuvre utile tant les questions qu’il soulève sont au centre des dernières découvertes de l’archéologie. Un colloque intitulé « La Préhistoire des autres », organisé par l’Institut national de recherches archéologiques préventives (Inrap) — en partenariat avec Le Monde — et qui s’est tenu au Musée du quai Branly les 18 et 19 janvier, témoigne de la vivacité de ces interrogations et de la force avec laquelle ce diffusionnisme est aujourd’hui remis en question. Comme l’a rappelé l’anthropologue Alain Testart dans sa contribution au colloque, l’Europe et le Proche-Orient, matrices de l’Occident, n’ont pas l’apanage des grandes innovations qu’on lui attribue généralement : invention de l’art, de la céramique, de la sédentarisation, etc.

Depuis la fin du XIXe siècle, le « Sauvage » n’en est pas moins devenu un modèle de représentation du « Préhistorique » : il en devient la figure vivante et actuelle. Il est une image de notre passé. Et puisqu’il est le passé, il ne peut lui-même en avoir. Pas de passé, pas d’histoire.

On comprend pourquoi, comme le rappelle Marylène Patou-Mathis, Henri Thulié, directeur de l’École d’anthropologie de Paris, écrit en 1907 qu’« il y a des races qui sont restées dans une immobilité presque bestiale »… On comprend aussi pourquoi cette idée — dont seul le racisme a été exfiltré — est reprise, un siècle plus tard, par le président français. Qui, lui aussi, fait valoir cette idée d’une altérité « immobile au milieu d’un ordre immuable », cette trompeuse gémellité entre ancien et lointain.

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