La Forteresse Europe

03/03/2011

« Divisions européennes » par Philippe Bernard dans Le Monde daté du jeudi 3 mars 2011 :

Soudaines et inattendues, les révolutions arabes placent l’Europe devant plusieurs de ses contradictions. La plus criante tient au décalage entre la nature des événements en cours à ses portes et la teneur de ses réactions.

Alors que Mouammar Kadhafi réprime dans le sang la révolte du peuple libyen et qu’une page de l’histoire du Maghreb se tourne, l’intérêt des Européens se focalise sur les flux d’immigration que la chute du potentat pourrait provoquer chez eux. Franco Frattini, ministre italien des affaires étrangères, a brandi la menace d’un « exode biblique », tandis que Nicolas Sarkozy a mis en garde contre des « flux migratoires incontrôlables ».

La réalité est que nul ne sait combien, parmi le 1,7 million d’étrangers travaillant en Libye, souhaiteront fuir et y parviendront. Ni combien, parmi eux, choisiront de s’embarquer vers le nord, au péril de leur vie, plutôt que de regagner leur pays d’origine. Si les combats se prolongent, l’exil de Libyens eux-mêmes pourrait aussi s’amplifier.

Pendant que, à Bruxelles, on discute de la possibilité de partager le « fardeau » d’une vague d’immigration, pour l’heure virtuelle, l’Union européenne tarde à apporter à la Tunisie, elle-même déstabilisée, son aide face au soudain afflux — réel celui-là — de plus de 70 000 personnes à la frontière libyo-tunisienne et à la crise humanitaire qui en résulte. Beaucoup de ces réfugiés de fait sont coincés car leur pays d’origine — Égypte, États africains — n’a pas les moyens de les rapatrier.

Les bouleversements en cours mettent à nu l’embarras d’une Europe qui a progressivement confié aux régimes totalitaires du Maghreb la charge de faire la police des migrations à ses marges.

Refoulement des migrants africains, contre facilités commerciales et aides financières : le marché avait été passé, entre autres, avec la Tunisie de Ben Ali et la Libye de Kadhafi. Avec des résultats spectaculaires, puisque les traversées au départ des plages libyennes avaient diminué drastiquement depuis l’accord Berlusconi-Kadhafi de 2008.

Mais au prix d’un reniement : en empêchant les migrants d’accéder aux frontières de l’Union, on prive ceux qui sont persécutés dans leur pays de solliciter la protection du statut de réfugié. Le verrouillage de la forteresse Europe, avec la complicité de régimes niant les droits de l’homme chez eux, tend ainsi à vider de son sens le droit d’asile, pourtant inscrit dans les gènes de l’Europe de l’après-1945.

Les régimes qui vont s’installer à Tunis et Tripoli seront-ils aussi coopératifs ? Continueront-ils d’accepter de servir de zone tampon entre l’Afrique et l’Europe ? Nul ne le sait. En attendant, l’obsession de l’Europe à l’égard du « risque migratoire » brouille son message à l’égard des peuples en quête d’émancipation. Comme si la perspective de leur liberté, potentiellement porteuse de nouveaux équilibres régionaux, nous faisait a priori peur. Comme si les révoltes maghrébines étaient d’abord instrumentalisées à des fins de politique intérieure, pour alimenter les joutes sur l’immigration et l’islam.

Les crises du Maghreb révèlent en tout cas que l’UE, divisée entre les pays du Sud, placés en première ligne, et ceux de l’Est, plutôt indifférents aux migrations africaines, continuent de gérer la question migratoire en fonction de leurs agendas politiques nationaux, et non comme ce qu’elle est : un grand enjeu diplomatique et économique commun.

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