Clearstream : la Cour de cassation rend justice à Denis Robert

02/03/2011

Denis Robert dans Le Monde daté du jeudi 3 mars 2011 :

La Cour de cassation vient de me rendre justice dans la première affaire Clearstream. Intégralement et définitivement. Les propos contenus dans mes deux livres « Révélations » et « La Boîte noire » (Les Arènes, 2001 et 2002) et le documentaire « Les Dissimulateurs » diffusé en 2001 sur Canal+, poursuivis par la multinationale, vont ressortir. Longtemps qualifiée de « controversée » ou de « fantasmatique » par les chargés de communication de la firme et des journalistes qui n’avaient pas pris la peine d’en prendre connaissance, mon enquête est entièrement validée.

Chacun des arrêts est rédigé dans des termes précis et sans ambiguïté. Loin du tumulte, après avoir pesé l’ensemble des éléments du lourd dossier, les hauts magistrats prennent à revers ceux qui m’attaquaient. Cette décision crée une formidable jurisprudence. « L’intérêt général du sujet traité et le sérieux constaté de l’enquête, conduite par un journaliste d’investigation, autorisaient les propos et les imputations litigieux », notent les magistrats. Plusieurs avocats s’appuient déjà sur ces deux lignes pour des dossiers opposant journalistes et puissances financières. Au bénéfice de la liberté de la presse.

Il aura fallu dix ans pour mesurer l’aveuglement des dirigeants de Clearstream qui ont porté plainte dès 2001 en diffamation contre moi. Leurs successeurs n’ont pas démontré plus de clairvoyance puisqu’ils ont régulièrement relayé et encouragé ces plaintes pour se retrouver aujourd’hui face à une vérité judiciaire nouvelle qui les accable.

Clearstream est une des deux firmes avec sa concurrente belge Euroclear à se partager le monopole de la compensation bancaire internationale. Mille sept cents salariés y travaillent entre Francfort, diverses agences à travers le monde, et Luxembourg, son siège social. Présente dans 107 pays dont 40 paradis fiscaux, elle n’est pas une banque comme ont tendance à la présenter les médias, mais une banque des banques. Plus exactement, une chambre de compensation internationale. Elle compense les gains et les pertes des institutions financières qui commercent sur toute la planète.

En janvier 2011, elle a annoncé avoir enregistré dans ses comptes 11,4 trillions de valeurs, principalement des obligations, mais aussi des actions ou de l’or. Mon enquête a montré que tous ses clients n’étaient pas des banques, mais aussi des sociétés offshore et des multinationales. Et que Clearstream offrait d’importantes possibilités de dissimulation et de fraude pour ses clients.

Il était indispensable de me battre jusqu’au bout pour obtenir cette décision reconnaissant le droit et la nécessité d’un journalisme d’enquête. Je savais ce que j’avais vu.

Un organisme financier sain a été dévoyé. Mes écrits reposent sur des courriers, des listings, des microfiches, des témoignages par dizaines, la plupart ayant été filmés. Des éléments suffisamment probants qui ont permis de mettre au jour des comptes opaques, l’effacement organisé de transactions, la probabilité forte d’une double comptabilité, l’hébergement de banques mafieuses ou liées au terrorisme, l’absence de contrôle des autorités luxembourgeoises, la complicité des auditeurs, le licenciement du personnel qui refusait de procéder à des manipulations comptables. J’en passe.

La lecture de mes documents montre que cette firme abritait plus de 6 000 comptes ouverts dans des paradis fiscaux et pouvait aussi transférer du cash. Au-delà du coup de projecteur sur ces coulisses, mon travail révélait pour la première fois les contours et les secrets d’une finance véritablement parallèle. Malgré les pressions, je ne voulais pas me taire.

Le 22 octobre 2008, Clearstream achetait un encart publicitaire dans Le Monde pour me proposer une transaction. Rappelant que je venais d’être « triplement condamné » en diffamation par la cour d’appel de Paris, concluant à « l’inanité » de mes « prétendues révélations », constatant que la vérité était « établie », elle proposait de ne pas exécuter ces décisions, de cesser les poursuites si j’acceptais de retirer mes pourvois. J’étais victime, selon eux, de mon « propre acharnement » à les diffamer « sans relâche depuis sept ans ».

Dans une lettre ouverte à son président, j’ai décliné cette proposition. « Je ne suis pas assez riche pour vivre tout cela sereinement. Vraiment ça ne m’amuse pas. Seulement, je suis sûr de la qualité de mon travail et de l’intérêt des informations obtenues. D’autant plus en ces temps de crise financière internationale », écrivais-je alors. Il aura fallu dix ans pour qu’enfin on reconnaisse ce travail. Combien de fois ai-je entendu des avocats ou des journalistes, n’ayant jamais ouvert un de mes livres, se moquer de « mes erreurs », m’appeler le « falsificateur » ou le « conspirationniste ».

Ces attaques répétées ont influencé, au cours de ce marathon judiciaire, certains magistrats qui avaient à juger mon travail. Le peu d’intérêt pour le fonctionnement du « back-office » interbancaire chez les politiques, si prompts à décrier ailleurs la gloutonnerie des banquiers, ne m’a pas aidé non plus. Et que dire du parasitage Clearstream 2, cette embrouille franco-française, où je me suis retrouvé mis en examen sur plainte de cette même Clearstream et où j’ai dû là aussi batailler avant d’être relaxé ?

Que faire maintenant des informations contenues dans mes livres et mes films, dans la mesure où tout le monde peut les reprendre à son compte ? Je ne sais pas ce que les Allemands de Deutsche Börse Clearing, qui ont racheté Clearstream suite à mon enquête et qui ont forcément constaté ces dérives, ont entrepris depuis 2002. La justice luxembourgeoise étant peu équipée pour traiter ces sujets et la justice européenne encore défaillante, nous en sommes réduits à espérer que le ménage a été fait. Peut-on s’en contenter ? Peut-on se contenter du minuscule et unique communiqué de Clearstream « prenant acte de la décision suprême française » et « attendant la suite » ?

Je montre dans mon enquête comment l’administration américaine a utilisé la firme luxembourgeoise pour masquer le paiement de la rançon des otages américains emprisonnés à l’ambassade de Téhéran en 1980. Plus près de nous, j’explique comment la faillite argentine aurait pu être anticipée, voire évitée en 2001, si des contrôles indépendants et réguliers avaient été effectués chez Clearstream. Nous sommes au cœur du débat sur la régulation du capitalisme.

En 2001, une centaine de députés européens avaient demandé la création d’une enquête parlementaire aux moyens coercitifs. Le commissaire hollandais Frits Bolkestein, dont on a su plus tard qu’il était lié à des clients importants de Clearstream, avait rejeté cette idée, indiquant que le Luxembourg était un État souverain et que lui seul pouvait enquêter.

Il faudrait relancer cette enquête européenne. J’aimerais que des journalistes et des politiques s’emparent de ces sujets. Après dix ans de pression et de censure, la Cour de cassation ouvre un nouveau temps. Celui de l’action.

Lire ce point de vue sur son site d’origine

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