Israël : le péché européen

28/02/2011

Madjid Ben Chikh dans Minorités nº 71, dimanche 27 février 2011 :

Les Palestiniens n’ont rien fait pour mériter ce qui leur arrive, être dépossédés de leurs maisons, de leur quotidien, de la terre de leurs ancêtres. Tout d’abord, parce qu’on ne fait pas cela à des gens. « Gens », c’est le terme que Montesquieu utilise quand il énumère ce que peuvent être des universaux du droit, et le droit des gens est le premier : ne pas avoir peur d’être tués pour le simple fait d’exister. Ensuite, parce que les Palestiniens n’ont jamais mis des gens dans des fours, une de ces expressions du « génie » européen.
Il y a donc quelque chose d’amoral à ce que l’Europe soit incapable, pour cause de sentiment de culpabilité, de se montrer plus ferme, plus exigeante, dans la revendication de principes simples concernant le droit des Palestiniens, principes que par ailleurs elle proclame haut et fort, au risque de les tourner elle-même en dérision par sa politique.

Cela étant écrit, revenons à la situation créée avec la création d’Israël en 1948 dans les conditions que l’on sait. Il y a un droit à interroger une occupation de type européenne, unilatérale et non négociée, imposée par la force, c’est-à-dire un fait colonial (qui ne remet pas en cause l’existence d’Israël mais qui interroge les conditions dans lesquelles Israël a été créé, c’est-à-dire la colonisation Européenne, la Shoah, ainsi que la guerre froide, le monde Musulman ayant prouvé dans son histoire qu’en matière de relation avec les Juifs, c’était l’Europe qui avait une sérieuse leçon à apprendre…), comme il y a un droit à interroger tout autre fait colonial, toute autre occupation et le droit de tout autre peuple. Ni plus, ni moins. Droit des Tibétains à réclamer leur état ainsi qu’une condamnation des crimes contre l’humanité opérés par la Chine. Droit des Indiens d’Amérique Latine, droit des populations musulmanes massacrées en Côte d’Ivoire, droit des Chrétiens massacrés au Soudan… Ce ne sont pas les Évangiles, la Bible ou le Coran, ce monothéisme culturel, alpha et oméga officiel, sans cesse rabâché par les médias pour expliquer les événements, qui définissent les zones sensibles, prioritaires, les guerres.

C’est la négation des droits élémentaires des gens.

Ainsi, à l’heure du net et de la communication, il est plus important que jamais de penser mondial. Et de remettre les événements à leur juste place. Les Tunisiens comme les Égyptiens, dominés par des cliques militaro-financières, ont les mêmes droits que les autres à aspirer à un peu de bonheur, à maîtriser le destin de leur pays, à contrôler leurs dirigeants. Les événements des dernières semaines sont une manifestation de ce ras-le-bol de régimes corrompus. Rien de plus, rien de moins.

Si d’un côté la clique tiers-mondiste piaffe à la vue de ces soulèvements « rédempteurs », on constate de l’autre côté que certains intellectuels agitent désormais le « péril islamiste », trop conscients que des démocraties au Proche Orient rendraient plus urgente une remise à plat de toute la région, frontières, relations commerciales, et par conséquent une acceptation par Israël de la réalité palestinienne, ce que les politiciens populistes au pouvoir à Tel Aviv sont incapables de réaliser : ceux qui ont, verbalement, participé à l’assassinat d’Yitzhak Rabin pour éviter cette révision, ceux qui ont fait pourrir Arafat sous les bombes alors qu’il était un quasi-chef d’État, continuent d’entretenir dans la population israélienne l’idée d’une exception israélienne ainsi qu’un imaginaire du Palestinien qui vacilleraient si les régimes alentours se démocratisaient.

Savoir que les Égyptiens des différentes classes sociales ont manifesté au point de gagner une manche contre le pouvoir corrompu, que la revendication continue de porter sur la nature du régime et pas la politique extérieure, cette tarte à la crème longtemps servie aux populations pour les détourner des questions qui importent, sont la preuve d’une très grande maturité politique. On n’en est que plus étonné du malaise des BHL et autres Finkielkraut qui partout ailleurs sont prompts à dénoncer les atteintes aux Droits de l’Homme, et qui soudain préfèrent presque la corruption des dictatures proche-orientales au pari démocratique. On inclut souvent à tort Alexandre Adler dans ce concert, mais ce dernier est plutôt une sorte de porte-parole de la CIA, sur laquelle il calque toutes ses positions. En 2003, vantant la modération de l’Iran, au moment où l’administration Bush cherchait un allié à Téhéran. Et puis sa volte-face devant la « tyrannie islamiste » de Téhéran, qui « finance le terrorisme ». Ou alors ses « espoirs de paix » au Proche Orient vers 2000, et puis son admiration pour Sharon et accusant Arafat après la provocation de l’extrême droite israélienne sur l’Esplanade des mosquées. Écoutez-le, quand il évoque son passé maoïste. À chaque fois, cela précède ou suit une prise de position du conservateur pro-américain qu’il est.

Chez BHL ou Finkielkraut, on est plus généralement dans le registre de la malhonnêteté partisane. On fait plein d’émissions pendant quinze ans pour rappeler que les régimes arabes sont des dictatures et que c’est difficile pour Israël de faire avec. Et quand les foules manifestent contre les tyrans, les voilà presque, comme la Chine si chère à Alexandre Adler, à soutenir les tyrans. Il faut dire que cela fait vingt ans qu’ils accompagnent le glissement à droite de la société israélienne sans broncher et en la justifiant. Alain Finkielkraut voit ainsi du communautarisme « islamiste » partout, mais passe également son temps à vanter ce qui distingue, en bien, le judaïsme.
Curieuse contradiction : je pense qu’à Minorités, on préférerait nettement qu’il défende l’expression des différentes religions, le droit à la différence, le multiculturalisme, puisqu’il est persuadé de la particularité de la sienne, ce qui est son droit le plus pur : nous sommes démocrates, nous. Hélas, il a fait un choix inverse, persuadé qu’une approche multiculturelle conduirait la France à être plus critique à l’égard d’Israël. Ses prises de positions récentes en font désormais presque un théoricien du nouveau populisme européen d’extrême droite, mêlant la peur de « l’islamisme » à des considérations d’ordre moral sur un danger multiculturel et égalitaire. Un curieux parcours.

Je n’aime guère m’exprimer sur les Palestiniens. En fait, je n’aime pas le faire car je sais que plus de la moitié des lecteurs vont me dire que j’en parle parce que je suis aussi d’origine algérienne.

Alors que le problème du Proche-Orient touche à l’histoire de l’Europe, aux pogroms, aux ghettos, à l’étoile jaune créée au XIIIe siècle par le « bon roi Saint-Louis », à l’affaire Dreyfus, aux camps d’extermination. Jamais les Musulmans n’auraient pu concevoir une « solution finale », alors que le Christianisme s’est bâti, entre autres, dans son rapport au judaïsme, accusant très tôt les Juifs d’avoir tué le Christ. Jamais les Musulmans n’ont envahi un territoire pour y massacrer 80 millions d’habitants en l’espace de 50 ans comme le fit la Chrétienté au XVIe siècle en Amérique du Nord

Or, les intellectuels anti-Palestiniens accusent les Musulmans des crimes que les Européens ont, eux, commis à travers l’histoire : massacres à grande échelle, antisémitisme, discriminations, etc. Voilà pourquoi, sous cet angle de l’histoire européenne, il apparaît que la question du droit des Palestiniens à leur patrie est avant tout une question européenne et non pas arabe.

Il est plus pratique pour les Européens, les Américains, de ne pas interroger leur histoire en soutenant la dérive solitaire et paranoïaque d’Israël, que de regarder leur responsabilité en face et d’avoir le courage de constater que tant la colonisation puis l’expulsion des Juifs de la Palestine au début du premier siècle, que leurs exterminations permanentes au cours de 20 siècles d’histoire jusqu’à l’apothéose dans l’abomination, l’extermination à échelle industrielle des Juifs dans les années 1930-1940 (assortie à l’extermination des malades mentaux, des infirmes, des homosexuels, des Gitans ainsi que l’emprisonnement des opposants, la destruction en place publique de livres interdits et « enjuivés », l’endoctrinement des enfants et leur utilisation à des fins d’espionnages ou des buts politiques, l’enlèvement de femmes norvégiennes et leur insémination dans le but de régénérer la race, toutes choses que les musulmans n’ont jamais faites), sont responsables des conditions de vie actuelles des Palestiniens, payant ainsi la facture d’une réalité historique qui ne leur appartient pas. Le conflit Israélo-Palestinien est avant tout un problème lié à l’histoire coloniale, religieuse, politique de l’Europe.

Voilà ce qui est donc le plus intolérable quand les journalistes, chroniqueurs et « intellectuels » (antipalestiniens ou autres) font de la « géopolitique monothéiste » (la tarte à la crème du « prochain conflit qui sera entre Juifs et Musulmans, puis entre Musulmans et Chrétiens »), c’est qu’en donnant une lecture religieuse centrée sur le monothéisme, on détourne le regard des réelles responsabilités, on fait de ce conflit un conflit important, vital, comme inspiré par une autorité supérieure. Dieu. Alors qu’il est avant tout un conflit parmi d’autres, et qui trouve sa source dans l’histoire des hommes, des guerres, des massacres et des décisions politiques.

Cette lecture religieuse du conflit conduit à des manipulations dans les représentations qui sont devenues aujourd’hui des vérités, démenties pourtant par les faits et par l’histoire. Il y aurait ainsi « toujours eu un conflit entre les Arabes et les Juifs » (que dire de Bagdad et de Cordoue…). Les musulmans constitueraient une menace pour le monde libre en ayant des valeurs incompatibles avec le respect des droits de l’homme (que l’on pense à Aristote, qu’ils étudiaient quand en Europe on l’interdisait). Les Palestiniens seraient un peuple fanatisé (repensons au blocus de Gaza). Tous mensonges qui masquent de fait l’histoire tristement sanguinaire d’une Europe esclavagiste, antisémite et colonialiste.

S’il est donc un espace de civilisation qui doit commencer à changer son regard et son attitude vis-à-vis des Palestiniens, c’est avant tout l’Europe, et non les pays arabo-musulmans qui se trouvent aujourd’hui à gérer un problème dont ladite Europe s’est joyeusement débarrassée en leur faisant porter la responsabilité et en trouvant dans un soutien inconditionnel à Israël un moyen d’oublier l’antisémitisme qui l’a définie pendant 20 siècles.

Aux peuples du Maghreb, Tunisiens et Égyptiens, Algériens qui sait demain, de faire la fête en pensant enfin, un peu égoïstement, à leur propre destin, à leur bonheur d’être redevenues des nations comme le proclame la Déclaration des Droits de l’Homme, à savoir une envie de vivre ensemble et de choisir un destin commun. Et aux Européens de s’interroger sur leur responsabilité afin d’oser enfin parler clairement à Israël : il ne peut y avoir de paix sans un État Palestinien, il ne peut y avoir de paix sans liberté de circulation entre les deux États, il ne peut y avoir de paix sans respect mutuel, chose dont les nouveaux leaders israéliens semblent totalement incapables. Et il ne peut y avoir d’Europe sans reconnaître que la sécularisation dont elle chante les louanges comme autant d’exigences adressées aux pays musulmans, doit commencer en son sein par une acceptation sans ambiguïté de sa réalité multiculturelle, produit de son histoire si troublée, une réalité où l’islam a autant sa place que le christianisme, le bouddhisme, la libre-pensée ou le judaïsme.

Une Europe qui continuera à se rêver blanche, chrétienne et à regarder le monde comme une donneuse de leçon, ignorante de son histoire, décadente car incapable de se réinventer, voyant du péril islamiste partout, est, dans le concert fantastique des peuples du monde dont nous avons encore vu ces dernières semaines le visage magnifique inspiré par la liberté, condamnée à disparaître.

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