Liberté, égalité, fraternité

23/02/2011

Depuis ma plus tendre enfance, on me rabâche les oreilles avec les valeurs de la France, terre de liberté, terre d’accueil, patrie des droits de l’Homme, du débat d’idée et de l’ouverture d’esprit… Quel foutage de gueule. Il est temps d’exiger de nos représentants politiques et médiatiques qu’ils soient à la hauteur du mythe dont ils se réclament.

L’Édito du Monde daté du dimanche 16 – lundi 17 janvier 2011 :

[…] la Tunisie de Ben Ali n’était pas seulement un régime policier brutal, elle relevait de l’autocratie kleptomane. La « famille », comme disaient les Tunisiens pour parler des proches du président, et notamment de sa belle-famille, s’est emparée d’une partie de l’économie du pays — banques, tourisme, immobilier, etc. — par des moyens relevant purement et simplement du gangstérisme.

Ces régimes-là finissent mal, toujours, et il n’est pire aveugle que ceux qui se refusent à les regarder pour ce qu’ils sont. Bravant torture, tabassages et autres exactions, l’opposition tunisienne a alerté, crié des années sans jamais être entendue à Paris. La France officielle, de François Mitterrand à Nicolas Sarkozy, en passant par Jacques Chirac, ne voulait pas entendre. Au nom d’une realpolitk bien peu réaliste et bien peu politique, Paris a multiplié les complaisances à l’adresse de Ben Ali. Au prétexte que le régime protégeait le pays de l’islamisme — a moins qu’il ne l’ait nourri —, on se refusait à en reconnaître la vraie nature. L’avenir dira que ce ne fut pas seulement une faute morale, mais aussi, et plus encore, une erreur politique.

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« La Tunisie, symbole de la perte des valeurs de la France » par Patrick Baudouin, avocat à la Cour de Paris et président d’honneur de la Fédération internationale des ligues des droits de l’Homme (FIDH), dans Le Monde daté du mercredi 26 janvier 2011 :

Rarement la France n’aura autant failli à sa réputation, hélas bien dévaluée, de patrie des droits de l’Homme. Pendant deux décennies, elle a préféré fermer les yeux devant les exactions d’une dictature tunisienne de plus en plus répressive et corrompue. Elle est demeurée sourde aux appels à l’aide des opposants, journalistes, syndicalistes, avocats, défenseurs des droits de l’Homme tunisiens. Pire, non contente de s’abstenir de la moindre dénonciation, elle n’a pas hésité, toutes classes politiques confondues, à décerner des brevets de démocratie à l’autocrate Zine el-Abidine Ben Ali.

Pourtant chacun savait que la Tunisie n’était pas seulement une terre de tourisme mais aussi une terre de torture où toutes les libertés étaient bafouées de façon à bâillonner la moindre voix discordante. La liste est longue des multiples violations des droits de l’Homme commises par un régime policier entièrement tourné vers la répression : musellement des médias, absence de liberté d’opinion, de réunion et de manifestation, harcèlement des militants contestataires, recours systématique aux mauvais traitements et à la torture, arrestations et condamnations arbitraires, impunité pour les actes de violence des sbires de Ben Ali, système politique verrouillé interdisant tout pluralisme, élections du chef à la soviétique avec 99 % des suffrages, sans compter l’incroyable corruption du clan du président et de son épouse.

Alors que la France se félicitait de l’organisation d’un sommet de l’information à Tunis, elle n’a jamais protesté contre les refoulements des journalistes, ou encore du président français de la Fédération internationale des ligues des droits de l’Homme (FIDH) expulsé à trois reprises à son arrivée à l’aéroport. De même, lorsque la FIDH a initié en 2001, en France, une procédure contre un haut fonctionnaire du ministère tunisien de l’intérieur pour des faits de torture à l’encontre d’une Tunisienne, les autorités françaises, plutôt que de saisir cette occasion pour dénoncer haut et fort la pratique constante de la torture par le régime de Ben Ali, ont tout fait pour étouffer cette procédure et n’ont pas davantage cherché à mettre en œuvre l’exécution d’une condamnation à douze années de réclusion criminelle enfin prononcée en septembre 2010.

La France a préféré soutenir le dictateur, plutôt que d’entendre la colère et la souffrance croissantes du peuple. Alors que le pouvoir tunisien ne cessait de se durcir, elle a même continué, au sein de l’Union européenne, elle aussi largement aveugle, à militer pour l’octroi du statut avancé de partenariat avec la Tunisie. Aucune des justifications mises en avant pour un tel soutien inconditionnel ne résistait pourtant à l’examen. Le prétendu danger islamiste n’était en particulier qu’un leurre, dont a abusé le Président Ben Ali pour pourchasser tous les opposants, la plupart des laïcs. Jusqu’au départ du tyran, l’attitude des autorités françaises a autant manqué de moralité que de lucidité, comme l’ont démontré jusqu’à la caricature les déclarations affligeantes de Madame Alliot Marie.

La vérité est que les politiques français ont renoncé à défendre les valeurs universelles. Sous le fallacieux prétexte qu’il convient de préserver une certaine stabilité internationale, et qu’il n’est pas possible de se brouiller avec tous les États autoritaires de la planète, la référence au respect des valeurs élémentaires de la démocratie et des droits de l’Homme est mise sous l’éteignoir. Une telle doctrine, également dictée par la primauté des intérêts financiers, est appliquée aussi bien pour la Russie ou la Chine que pour des pays arabes ou africains. Il s’agit là d’une vision à courte vue. Non seulement la France y perd son âme, mais elle risque fort d’être discréditée et marginalisée.

Contrairement à l’hypocrite discours officiel sur la non-ingérence dans les affaires intérieures des États, la France s’est bien ingérée dans la politique tunisienne en vantant contre toute évidence les vertus démocratiques du président Ben Ali. Or elle aurait pu et dû au moins s’abstenir d’un tel appui à la tyrannie, et au contraire aider la société civile tunisienne à préparer l’inévitable chute du dictateur et la transition consécutive vers un régime démocratique. Le paradoxe était qu’alors que la Tunisie frémissait d’aspirations et de capacités démocratiques, elle devait subir l’une des pires dictatures de la région. En refusant d’apporter son concours à une évolution vers la démocratie, la France a témoigné d’un mépris coupable envers le peuple tunisien, considéré comme inapte à vivre dans un espace de liberté.

Plutôt que d’essayer de trouver de mauvaises et alambiquées justifications à son comportement, la France doit aujourd’hui s’engager pleinement pour apporter tous les soutiens nécessaires au succès de la révolution tunisienne. Elle doit également tirer les leçons de ses défaillances dans la détermination de sa politique étrangère vis-à-vis des pays qui se trouvent dans des situations largement similaires à la Tunisie et où elle fait preuve de la même lâcheté et du même manque de clairvoyance. À défaut, ce sont les peuples marocain, algérien, égyptien, jordanien et autres qui se chargeront de sanctionner sa complicité avec des dictateurs corrompus.

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« J’ai mal à la France ! » par Dominique Bromberger, journaliste et écrivain, dans Le Monde daté du mercredi 23 février 2011 :

Où se cachait-elle donc la France, alors que les Tunisiens d’abord, les Égyptiens ensuite manifestaient chaque jour plus nombreux dans les rues, sur les places de leurs villes pour clamer le message qu’elle-même avait transmis au monde il y a deux siècles ? Qu’avait-il à dire ce pays, qui, le premier, avait rédigé une Déclaration des droits de l’homme et du citoyen, qui, le premier, à l’époque moderne, avait théorisé la notion de démocratie ? Où était-elle donc passée cette nation, qui, il y a seulement quelques décennies, appelait, par la voix du général de Gaulle, au réveil des peuples ?

Elle s’était réfugiée derrière le principe de « non-ingérence dans les affaires intérieures d’un État souverain », auquel, après, mais seulement après le départ de l’ex-président Ben Ali, son gouvernement du moment ajouta celui de « soutien à la démocratie et à la liberté ». Tels sont les termes du communiqué de onze lignes que publia l’Élysée le 14 janvier. La France n’avait rien de plus à dire.

Entre-temps, il faut croire qu’elle n’avait rien vu venir puisque Mme Michèle Alliot-Marie, se rendant en Tunisie pour les vacances de Noël, affirma, au cours d’une intervention télévisée, que le suicide de Mohammed Bouazizi, qui provoqua, dès le 17 décembre, les premières émeutes, s’était produit à la fin de son séjour. Au cours de l’épisode suivant la révolution égyptienne, une autre ministre, Mme Nathalie Kosciusko-Morizet, eut le mérite d’expliquer cet étourdissant silence en posant la question que tous les responsables avaient en tête : « Peut-on réussir à aller vers plus de démocratie sans aller vers l’islamisme ? »

C’est peut-être parce qu’il fut pris dans ce dilemme que Nicolas Sarkozy fut le seul chef d’État ou de gouvernement d’un grand pays démocratique à ne pas dire un mot sur le mouvement qui se répandait à travers le monde arabe. Au contraire, Angela Merkel, David Cameron et, bien sûr, Barack Obama s’exprimaient régulièrement devant les caméras de télévision.

Pire, quand Hosni Moubarak dut s’enfuir en catimini du Caire, le premier hommage que rendit un bref communiqué de l’Élysée fut adressé à la « décision courageuse et nécessaire » de l’ex-président.

Depuis ces événements, la seule réunion un peu significative qui se tint, à Paris, sur la question, et réunissait les membres du gouvernement et les responsables de la majorité, porta sur le risque que faisait courir l’afflux de réfugiés tunisiens qui, ayant débarqué en Italie, voulaient gagner la France.

Ce repli frileux de la France sur elle-même n’est pas un phénomène entièrement nouveau. Mais, cette fois, il prend les traits d’une affreuse caricature, celle d’un pays terrorisé par l’évolution d’un monde qu’il ne comprend plus et qui lui fait peur.

La parole de la France s’était fait entendre haut et fort sous de Gaulle puis, decrescendo, sous Georges Pompidou. Valéry Giscard d’Estaing, lui, ne voyait déjà plus en notre pays qu’une « puissance moyenne », mais sa vigueur fut renouvelée pendant le premier septennat de François Mitterrand. Le pays commença de s’érailler au cours du second mandat de Mitterrand avec la chute du mur de Berlin, en 1989, lorsqu’il déclara : « Rien ne doit être fait qui remette en cause les frontières dont dépend l’équilibre de l’Europe. »

Une dernière fois, la voix de la France se fit entendre haut et fort. Ce fut pour condamner l’invasion de l’Irak par l’armée américaine. Il serait illusoire d’espérer que l’actuel président élève à nouveau cette voix. Dès l’origine, son obsession fut de rompre avec les politiques précédentes. Son geste le plus symbolique fut la réintégration de la France au sein du commandement militaire intégré de l’Organisation du traité de l’Atlantique Nord (OTAN).

Or la politique étrangère d’un pays est déterminée par son histoire et sa géographie. On ne peut la changer qu’à la marge. Nicolas Sarkozy crut qu’il pouvait tout bouleverser. Il se jeta dans les bras de l’Amérique de George W. Bush pour mener une politique néoconservatrice en prenant de front la Russie et la Chine, tandis que Bernard Kouchner annonçait la guerre avec l’Iran.

Ce changement radical n’ayant donné que de piètres résultats, il fit en grande partie marche arrière. Mais, du coup, la politique étrangère française en devint illisible. Elle n’est plus aujourd’hui gérée que par de vieilles habitudes, des amitiés anciennes et parfois coupables, voire, dans les cas extrêmes, par des intérêts personnels. Dans ces conditions, la France n’a donc plus grand-chose à dire, et c’est pourquoi, comme beaucoup de mes concitoyens, j’ai mal à la France ou, du moins, à une certaine idée de la France.

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