Il faut soutenir la révolte algérienne !

10/02/2011

Lahouari Addi, universitaire, Zineb Ali-Benali, universitaire, Kader Attia, artiste, Fethi Benslama, psychanalyste, Alain Brossat, philosophe, Alice Cherki, psychanalyste, Nabile Farès, psychanalyste, François Gèze, éditeur, Olivier Le Cour Grandmaison, universitaire, Seloua Luste Boulbina, philosophe, Nourredine Saadi, écrivain, dans Le Monde de ce soir, daté du vendredi 11 février 2011 :

« El harga ouala houma (“Le feu plutôt que ces gens-là”). Vive la jeunesse algérienne ! » La jeunesse algérienne et la population sont désespérées. En cinquante ans, l’augmentation du nombre d’habitants (36 millions aujourd’hui) a été supérieure à 200 %. Âge moyen : à peine plus de 26 ans. Treize ans en moyenne passés à l’école, c’est très peu car, depuis longtemps, les gouvernements algériens investissent plus dans l’armée que dans la jeunesse, dans la militarisation que dans la scolarisation du pays.

L’augmentation du prix de la farine, de l’huile et du sucre qui a déclenché la révolte n’a rien à voir avec la consommation mais avec le droit de vivre et le chômage.

La hogra (« le mépris »), le ras-le-bol, la mal-vie dominent. Alors les jeunes Algériens s’enflamment, certains préfèrent prendre feu. Des adolescents en colère ont été vus sur toutes les images. Pourquoi descendent-ils dans la rue ?

Parce qu’ils n’ont ni présent ni avenir. La précarisation s’est étendue. Le « dégoûtage » est le sentiment dominant. Les droits fondamentaux ne sont ni garantis ni respectés. Les droits sociaux d’accès au travail et au logement sont lettre morte. La détresse gagne.

On ne comprendrait pas autrement le phénomène des harragas, ces clandestins qui préfèrent partir par la mer au péril de leur vie : l’eau, ou le feu, plutôt que « ces gens-là » ! Ces gens-là ? En face de cette jeunesse démunie, le spectacle d’Algériens riches et arrogants, corrompus et puissants qui font le jour et la nuit, la pluie et le beau temps dans le pays. En face de cette jeunesse démunie, un gouvernement prétendument « démocratique et populaire » qui ne connaît aucune alternance et aucune amélioration. Une nomenklatura prédatrice qui, sous couvert de nationalisme, gère et capte à son profit les ressources du pays, son gaz et son pétrole. Beaucoup de très pauvres dans un pays très riche.

Ce n’est pas la première fois que le pays s’embrase. L’année 1988 avait vu la fin du parti unique et l’instauration du multipartisme, l’ouverture des médias et la manifestation de l’espoir. Celui-ci a été ruiné. Après 1992, le « péril islamiste », réel, a été l’alibi des exactions légales et des répressions systématiques pour combien de milliers de morts et de « disparus » ? Le « Printemps noir » kabyle de 2001-2002 a été cruellement réprimé.

Tous les Algériens sont aujourd’hui, d’une manière ou d’une autre, en butte à l’arbitraire. Combien de dinars faut-il pour vivre décemment ? Combien de dinars faut-il pour parler (à peu près) librement ? Combien de dinars faut-il pour faire taire, combien de policiers ou de militaires ? Quand un wali (préfet) détourne des fonds destinés à la création d’une université dans le sud (il n’y en a aucune), c’est celui qui dénonce la spoliation qui va en prison.

La jeunesse algérienne a besoin de solidarité internationale. Elle a besoin de savoir qu’on soutient son combat. Elle a besoin de liberté. Elle ne cherche pas un avenir qui lui serait offert mais un avenir qui lui soit permis. La médiocratie et la gérontocratie lui ferment toutes les portes.

À désespérer sa jeunesse par goût pour les prébendes et bénéfices personnels, par soif du pouvoir et des positions acquises, on attise l’extrémisme qu’on prétend combattre. Quand les bureaux de vote sont manifestement vides, les urnes, paradoxalement, sont pleines. Au-dessus du volcan, rien ne bouge. Les manifestations violentes sont réprimées, les manifestations pacifiques interdites, les casseurs prépayés, selon une stratégie bien huilée. La police occupe la rue, l’armée veille.

Il y a longtemps que les Algériens ne sont plus fiers de leur passeport, comme ils l’ont été au lendemain de l’indépendance. Abdelaziz Bouteflika, déjà ministre de la jeunesse et du tourisme en 1962, est aux affaires étrangères, de 1963 à 1978. Avec les « hommes forts » du régime, il est toujours aux affaires, et aux commandes, puisque cela fait douze ans qu’il tient la présidence.

La « communauté internationale » des États est bien trop souvent encline à soutenir la stabilité des régimes, fussent-ils iniques, plutôt que l’alternance démocratique. La France ne fait pas exception.

Dans la conjoncture nouvelle qui se fait jour en Algérie, avec la mobilisation des militants des droits de l’homme et des syndicats autonomes, il est de notre devoir de soutenir ces mouvements démocratiques et d’affirmer haut et fort qu’il n’y a pas de démocratie sans liberté ni égalité, autrement dit sans respect ni justice.

Lire ce point de vue sur son site d’origine

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