Faillite des régimes rentiers

08/02/2011

Zaki Laïdi, directeur de recherche à Sciences Po, dans Le Monde daté du samedi 5 février 2011 :

La longévité des régimes arabes est à l’échelle mondiale un phénomène aujourd’hui exceptionnel. En Égypte, Moubarak est au pouvoir depuis trente ans. Au Yémen, le président Saleh l’est depuis trente-deux ans. En Libye, Kadhafi conduit son pays depuis quarante ans. En Syrie, la dynastie républicaine des Assad gouverne depuis quatre décennies. Ben Ali aura régné vingt-trois ans. En Algérie, Bouteflika n’est au pouvoir que depuis une dizaine d’années. Mais l’année où Kennedy mourait, il devenait ministre des affaires étrangères !

Au départ, tous les régimes ou presque bénéficiaient d’une indiscutable légitimité anticolonialiste. C’est la raison pour laquelle la plupart des régimes ont rapidement été crédités d’une capacité à recouvrer la souveraineté de leurs pays respectifs en renversant, y compris par la force, des régimes généralement monarchiques inféodés à l’Occident (Irak, Égypte, Libye). La monarchie marocaine a survécu, car elle s’est identifiée au combat nationaliste.

Cette légitimation nationaliste n’a bien sûr pas dispensé d’user de la violence pour réprimer les contestations. Mais une soif de dignité nationale longtemps bafouée, la mise en place de politiques redistributives, l’incontestable progression de la scolarité ont permis à ces régimes de justifier la négation de toute démocratie par l’impératif du développement. Toutefois, à partir de 1973, l’équation sociopolitique de la plupart de ces pays s’en trouva bouleversée par le quadruplement des prix du pétrole. Cette manne qui rejaillira y compris vers les pays arabes pétroliers, va faire de la quasi-totalité des régimes arabes des régimes rentiers au fonctionnement parfaitement identifié.

Un régime rentier est un régime où l’État exerce un très fort contrôle sur les sources de la richesse, une richesse produite sans création de valeur ajoutée dans le pays et largement dépendante de l’étranger pour sa valorisation. Souvent, lorsqu’on parle de régime rentiers, on pense immédiatement aux régimes pétroliers de l’Arabie saoudite, de la Libye ou de l’Algérie. Mais, en réalité, il existe aussi des états rentiers non pétroliers. L’Égypte, par exemple, vit du tourisme, des revenus des immigrés égyptiens à l’étranger, des revenus du canal de Suez et de l’aide américaine. Les conséquences politiques de cette structure rentière créent une asymétrie politique entre l’État et sa population, en ce que celui-ci accumule des richesses sans se soucier de la mise au travail de celle-là.

L’État a même avantage à ce qu’elle ne soit pas économiquement occupée, afin qu’elle ne puisse pas créer de richesse par elle-même, ce qui pourrait éroder le monopole de l’État sur la distribution des ressources de la rente. Mieux vaut avoir en face de soi des chômeurs ou des travailleurs précaires dont on achètera le soutien contre un logement ou quelques avantages sociaux que de laisser se constituer une classe sociale créant de la richesse par elle-même et capable de s’autonomiser par rapport à l’État au point de commencer à lui demander des comptes et de contester son pouvoir. L’immense majorité des régimes arabes fonctionne sur ce modèle et l’aide étrangère participe à sa consolidation comme le montrent par exemple les cas égyptien ou jordanien.

Pourquoi ce modèle rentier est-il probablement en train de s’effondrer, alors que les ressources pétrolières des pays arabes augmentent ? On peut avancer quatre explications.

La première tient à l’évolution morphologique des sociétés arabes. Le monde arabe représentait 100 millions d’habitants en 1970. Il en compte aujourd’hui plus de 300 millions, dont 84,5 en Égypte, 35,4 en Algérie, 32,4 au Maroc. Mécaniquement, la gouvernance de ces sociétés s’en trouve complexifiée. Le modèle de la redistribution simple s’étant épuisé, l’État rentier est forcément confronté à la croissance des mécontents, qui se recrutent aussi bien dans un monde rural paupérisé qu’au sein des jeunes déclassés sociaux urbains.

Le fait que les États rentiers encouragent peu le travail est révélé par des statistiques édifiantes. Dans l’ordre croissant des taux de chômage mondiaux, l’Égypte arrive au 107e rang, le Maroc au 109e, l’Algérie au 110e, la Jordanie au 139e, la Tunisie au 140e et le Yémen au 185e rang ! La carte des révoltes arabes pourrait donc être calquée sur la mesure de leur taux d’emploi.

Ces révoltes marquent donc l’épuisement du modèle rentier, car, même lorsque l’État bénéficie de ressources pour amortir les chocs sociaux, il peut de plus en plus difficilement faire admettre à une partie massive de sa population l’existence d’un chômage endémique, alors qu’il fait appel à des travailleurs chinois pour construire les infrastructures, comme le montre l’effrayante situation algérienne.

La deuxième explication tient au fait que l’extension de la rente a accru l’avidité de ceux qui la contrôlent. La transformation de la quasi-totalité des républiques arabes en dynasties familiales exprime le rétrécissement de la base politique, créant ainsi une source de mécontentement supplémentaire, car le thawrit (l’héritage) y est généralement honni. En Égypte, le mouvement de contestation Kifaya (ça suffit) est né, en 2004, lorsque l’idée d’une succession de Moubarak par son fils Gamal commença à se faire jour.

La troisième explication réside dans le bouleversement du paysage médiatique arabe, dont témoigne le succès exceptionnel d’Al Jazeera, capable d’associer la modernité occidentale avec les demandes sociales et identitaires de ces sociétés. Est venu se greffer à cela le développement spectaculaire d’Internet et des réseaux sociaux. Des pays comme la Tunisie, l’égypte ou le Maroc ont des taux d’utilisation d’Internet qui dépassent ce que l’on peut connaître dans des pays plus avancés comme l’Argentine, la Turquie ou le Chili. Cela traduit une puissante demande de sortie d’un enfermement mal vécu. Internet est ainsi devenu la baïonnette des sociétés civiles arabes.

Il y a enfin un quatrième facteur qui bouleverse l’équation arabe : l’islamisme. Sa violence et la contre-violence qu’il a suscitée, la phobie qu’il a parfois engendrée, notamment en Occident après le 11-Septembre, a sans doute été le facteur le plus important d’involution des régimes arabes, qui se sont alors crus impunis, surtout après l’écrasement des islamistes en Égypte et en Algérie.

Ce que les événements politiques de Tunisie et d’égypte montrent, c’est l’existence d’une contestation populaire ne se reconnaissant ni dans les régimes en place ni dans leurs opposants islamistes. Entre les barbares islamistes et les tortionnaires imberbes, il existe peut-être un espace politique dans lequel semblent vouloir s’engouffrer des peuples humiliés.

Si cette réalité venait à se confirmer, elle constituerait la première bonne nouvelle venue de cette partie du monde depuis un demi-siècle.

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